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LA JEUNESSE
DE
LA FAYETTE
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
DU MÊME AUTEUR
Format in-S"
LE COMTE DE MONTLOSIER ET LE GALLICANISME
LA COMTESSE PAULINE DE BEAUMONT ......
LA BOURGEOISIE FRANÇAISE
MADAME DE CUSTINE
ÉTUDES d'un AUTRE TEMPS
vol.
Droits de reproduc ion et de traduction réservés pour tous paye,
y compris la Suède et la Norvège.
IMPRIMERIE CHAIX, RLE BER'îÈRE, 20, PARIS. — 20Ï6-Î-&Î.
f
ÉTUDES SOCIALES ET POLITIQUES
LA JEUNESSE
DE
LA FAYETTE
1757-1792
PAR
A. BARDOtiX
DE LI>STITUT
rcT}^
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FBÈRES
3, RUE AUBBR, 3
1892
AVANT-PROPOS
Ce n'est pas un panégyrique que nous avons
voulu écrire.
En étudiant de près La Fayette, nous n'obéis-
sons pas à la manie, qu'on a toujours eue, de
grossir les mérites des hommes appartenant à
une école ou à un parti. Nous avons voulu
clore nos études sur le xvin^ siècle par un
travail sur les idées politiques, en pénétrant
plus profondément dans l'àme d'un des repré-
sentants les plus vrais de cette époque inou-
bliable.
Jusqu'à la dernière heure, La Fayette avait
gardé la marque de son temps et le tour d'es-
II AVANT-PROPOS.
prit de sa génération. Si notre cœur ramène
ou fixe notre sensibilité à un jour heureux
entre tous qu'on revoit, lorsqu'on rêve ou
qu'on rentre en soi-même, ce jour pour La
Fayette a été celui où le souffle généreux du
xvm« siècle l'emporta vers l'Amérique. Durant
toute une existence, traversée par des orages,
des malheurs et des incidents sans nombre, il
resta ce qu'il avait été à vingt ans.
Ce premier volume, consacré à sa jeunesse,
suit La Fayette jusqu'à l'heure oîi, fuyant de-
vant la guillotine, il quitta la patrie, non pas
comme un émigré, mais en déclarant haute-
ment qu'il était le représentant de la Révolu-
tion. Son rôle pendant cette tragique époque est
aussi curieux à connaître que celui qu'il joua
dans la guerre de l'Indépendance américaine.
Un autre volume, qui sera publié peu de mois
après celui-ci, conduira La Fayette d'abord
dans sa prison d'Olmiitz et, après sa libéra-
tion, dans sa retraite de Lagrange, où la Res-
tauration le trouva prêt pour toutes les luttes
AVANT-PROPOS. IH
et toutes les conspirations, et où la Révo-
lution de Juillet le prit à son tour pour en
faire un héros.
Caractère, tempérament, sentiments, idées,
s'accusent dans les diverses crises politiques
où il fut mêlé, jusqu'à ce que la mort arrêtât
cette activité qui ne se lassa jamais.
L'histoire de La Fayette est l'histoire des
origines de la France libérale. Il présente, en
effet, ce spectacle attachant qu'ayant vécu
longtemps, ayant connu bien des régimes, et
ayant toujours eu la passion de la politique,
il vit la moisson, après avoir été de ceux qui
jetèrent la semence. Il nous permet donc de
juger les résultats de la Révolution française
et de comparer deux sociétés.
Madame de La Fayette occupe une place im-
portante dans ces études : c'est qu'elle est encore
plus intéressante que son mari, plus touchante
et plus oublieuse d'elle-même. La louange est
au-dessous de cette àme simple et forte.
Pour écrire ce livre, nous avons surtout puisé
IV AVANT-PROPOS.
dans cet amas de notes, de lettres, de docu-
ments de toute nature qu'on appelle les Mé-
moires de La Fayette, ouvrage précieux à con-
sulter, mais indéchiffrable, si on ne l'éclairé
avec les principales publications historiques
qui se sont multipliées depuis vingt ans et
qui touchent à tous les événements au milieu
desquels vécut le général. Il en est une sur-
tout qui, par son importance, par l'accumu-
lation des dépêches diplomatiques, doit être
signalée au premier rang. Nous voulons parler
de la remarquable histoire de la Participation
de la France à V établissement des Etats-Unis
d'Amérique par M. Henry Doniol.
Nous ne pouvons pas aussi oublier combien
un des petits-fils de La Fayette, M. Paul de
Rémusat, a mis de bonne grâce à nous ren-
seigner, particulièrement sur les dernières an-
nées de son grand-père.
Mars 1892.
INTRODUCTION
Il eût manqué quelque chose à la haute
société du xviii*^ siècle, on ne connaîtrait pas
les conséquences logiques de ses lectures et de
son éducation d'esprit ; on ne saurait pas da-
vantage jusqu'où pouvaient aller, dans le mi-
lieu aristocratique le plus élevé, chez les
jeunes nobles qui vivaient le plus près du
trône, la liberté de la pensée, la hardiesse du
jugement, le détachement des vanités du rang,
si le marquis de La Fayette n'eût pas existé.
Que leur instruction politique eût été faite,
que leur libéralisme n'eût pas été dans leur
imagination ou, dans leur cœur plus que dans
VI INTRODUCTION.
leur raison, et un certain nombre de ces grands
seigneurs, une minorité, nous le reconnaissons,
aurait pu, avec l'aide des circonstances, cons-
tituer en France une chambre des lords. Mais
le pays n'était pas préparé à les comprendre.
Ce rêve devait donc s'évanouir bien vite, aux
premiers raj^ons du soleil de la Révolution.
Les hobereaux de province, si peu éclairés,
devaient, de leurs propres mains, détruire tout
projet d'imitation de la constitution anglaise.
On peut même affirmer que c'est l'idée qui
a soulevé en eux le plus d'antipathies ; et
de tous les hommes de 1789, les premiers
qu'ils ont poursuivis de leurs sarcasmes et de
leurs haines ont été ceux qui voulaient essaj^er
d'acclimater dans notre nation les institutions
d'au delà de la Manche.
L'influence de l'événement considérable qui
doit jouer un rôle si important dans ces
études, l'indépendance des États-Unis de l'Amé-
rique du Nord, ne fut pas moins grande sur
le tour d'esprit de nos jeunes patriciens ; les
INTRODUCTION. Vil
salons qu'ils fréquentaient, à Paris, virent
leur langage et leurs goûts transformés, et,
pendant les dix années qui précédèrent le choc
inévitable de deux sociétés en hostilité sourde,
l'insurrection des Bostoniens, comme on les ap-
pelait, fut un point d'appui pour cette pous-
sée d'idées généreuses qui n'avait d'égale, dans
sa vigueur, que la confiance aveugle dans
l'avenir et dans la bonté humaine.
Celui qui représente le mieux, en face de
l'école anglaise, le groupe de l'école américaine,
par la simplicité et la chevalerie, par le cou-
rage et le désintéressement, par la probité et la
volonté, par l'unité des lignes, par l'ignorance
des hommes poussée jusqu'à la crédulité et la
candeur, en même temps que par l'amour,
nouveau jusqu'alors, de la popularité, mérite
d'être étudié de près : des documents nou-
vellement publiés et les communications qui
nous ont été faites permettent de juger équi-
tablement cette honnête et noble figure.
Los historiens les plus austères, M. le duc
VIII INTUODUCTION.
Victor de Broglie, qui l'avait connu, et M. Gui-
zot, qui l'avait approché, ont parlé de lui avec
une secrète estime et une liberté d'apprécia-
tion mêlée de bienveillance; mais ils ont sur-
tout jugé le La Fayette de la restauration et
des journées de Juillet, celui qui « était en-
touré de gens qui le flattaient et le pillaient ».
Les quatre révolutions auxquelles il a assisté
Font vu jouer un rôle considérable, sinon le
premier, dans toutes apportant une ardeur
d'esprit que les années n'amortissaient pas,
une rectitude de conduite dont il ne dévia ja-
mais, une sincérité et une absence de calculs
que ses ennemis les plus acharnés n'ont ja-
mais songé à contester, et un amour du pays
qui fut pour lui une religion.
Si les années avaient un peu affaibli ses
facultés, lorsque la mort l'atteignit, elles n'a-
vaient pas modifié son caractère. Et cepen-
dant, pourquoi ne le dirions-nous pas? On s'est
habitué à ne voir en lui que le côté extérieur;
on se le représente toujours habillé en garde
INTRODUCTION. IX
national, avec la cocarde aux trois couleurs
et dans la banalité des accolades patriotiques.
De l'esprit fin, du grand seigneur, simple
de manières, du causeur charmant, du cœur
généreux, du patriarche se faisant aimer de
tous ceux qui l'approchaient, de l'âme in-
domptable, désintéressée, avec l'unité de la vie,
il n'en est presque plus question. C'est de l'in-
justice.
Voir à travers un homme pareil, tant d'évé-
nements si divers, si intéressants, si drama-
tiques, est un sérieux attrait pour ceux qui ne
se lassent pas de réfléchir sur les suites de
la Révolution française. Mais si ce n'était pas
assez d'être attiré vers La Fayette par le rôle
historique qu'il a joué, il se trouve à côté de
lui, le soutenant dans toutes ses épreuves,
partageant sa captivité, une femme qui a eu
tous les héroïsmes avec toutes les modesties, et
qui reste le modèle accompli de l'amour con-
jugal. On peut dire de madame de La Fayette
que son dévouement s'est élevé au-dessus de
X INTRODUCTION.
tous les genres d'épreuves. Née d'une des
plus illustres familles de France, ayant vu de
près les grandeurs en même temps que les ex-
trémités de toutes les calamités humaines, elle
n'avait gardé aucune vanité de ses joies mon-
daines comme de ses souffrances incompa-
rables. Son cœur n'avait jamais aspiré qu'à la
liberté de se consacrer en paix aux saintes
affections qui remplissaient son âme, à celle
surtout qui les dominait toutes. Les senti-
ments et les devoirs faciles d'une obscure des-
tinée eussent suffi à la fdle des Noailles. Elle
était surtout, suivant sa touchante expression,
une fayettiste.
Son mari et Dieu occupèrent sa vie. « Sa
dévotion, comme lui disait en riant sa tante,
madame de Tessé, était un mélange du caté-
chisme et de la Déclaration des droits. » — Et
sa dernière parole devait être, en s'adressant
à La Fayette : « Je suis toute à vous. » Elle
l'avait bien prouvé depuis l'heure où il la
quitta, après quelques mois de mariage, pour
INTRODUCTION. XI
aller se battre en Amérique, et pendant les
premières années de la Révolution, où elle avait
accepté les opinions libérales, sans redouter le
blâme de la société aristocratique dans laquelle
elle vivait, mais aussi avec un tact qui l'em-
pêchait de devenir une femme de parti ; jusque
pendant les mois terribles de la Terreur, le
cou sous la hache, elle persistait à signer ses
lettres : Femme La Fayette.
Quelle vie héroïque et sainte ! Quelle âme
forte et tendre! Y a-t-il dans notre histoire
un plus noble exemple des vertus domestiques?
Et pour les révéler au monde, peut-on lire
un livre plus touchant que celui consacré par
madame de Lasteyrie à sa mère?
Nous étudierons La Fayette à côté de l'âme
de sa femme. Quand elle mourut et quand il
eut écrit à M. de Latour-Maubourg l'admirable
lettre de janvier 1808, il n'y eut plus pour
lui de bonheur. Dans les luttes de la Restau-
ration, ainsi que dans les premières années
de la monarchie de Juillet, n'ayant plus à côté
XII INTRODUCTION.
de lui celle dont l'élévation, la délicatesse, la
tolérance honoraient et charmaient sa vie^ on
sent que quelque chose lui manque. Il eut
raison d'écrire au meilleur de ses amis : « Je
ne m'en relèverai jamais. »
Il semble donc que l'heure de l'Histoire soit
venue pour l'honnête homme qui a joué un
rôle si considérable pendant cinquante ans. Si
les passions ne sont pas éteintes, tous les do-
cuments ont du moins été mis au jour et per-
mettent aux esprits éclairés et calmes d'asseoir
un jugement sans craindre d'être accusés de
faiblesse ou d'injustice.
LA JEUNESSE
DE
LA FAYETTE
Marie-Paul-Joseph-Roch- Yves-Gilbert de Mo-
tier, marquis de La Fayette, appartenait à
une ancienne et illustre maison. Elle se par-
tagea, au XVI® siècle, en deux branches : l'aînée,
la branche des Gilbert-Motier de La Fayette,
dont était issu Gilbert, troisième du nom, le
vaillant maréchal dont les chroniques nous ont
gardé le nom ; et la cadette, la branche des
Roch-Motier de Ghampetières, qui n'avait
qu'une importance provinciale. La branche
aînée fut attirée, en 1472, du côté de Velay
par le mariage d'un de ses membres avec une
Polignac.
2 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Madame de La Fayette, de la branche aînée,
l'auteur de Zaïde et de la Princesse de Clèves,
avait laissé deux fils. L'un était abbé, l'autre
eut une fille mariée à M. de La Trémoille. Hé-
ritière d'une partie des domaines des La Fayette,
elle se prêta à faire rentrer dans les mains de
ses cousins ceux de ses biens que les héritiers
du nom pouvaient tenir à conserver. La
branche à laquelle appartenait le marquis de
La Fayette réunissait donc, au xvni^ siècle,
toutes les terres de la famille en Auvergne et
possédait jusqu'au manoir du maréchal de
La Fayette, qui s'appelait Saint-Romain.
Notre héros était venu au monde, le 6 sep-
tembre 1757, dans un vieux manoir du xiv*' siè-
cle, à Chavaniac, en Auvergne. Son père,
colonel aux grenadiers de France, chevalier de
Saint-Louis, avait été tué à la bataille de
Minden, avant l'âge de vingt-cinq ans. Il lais-
sait sa femme, Marie-Louise-Julie de la Rivière,
enceinte de Gilbert, le dernier représentant de
la seule branche qui restait de la famille.
Cet enfant fut élevé en Auvergne, auprès de
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. S
sa mère et de ses tantes, madame de Gha-
vaniac et madame de Motier, sœurs de son
père, et remis aux soins de l'abbé Fayon, un
prêtre fort instruit. De cette enfance, re-
cueillie et solitaire, il ne gardait le souvenir
que d'une hyène qui, échappée d'une ména-
gerie, terrifiait le voisinage. Au grand dé-
sespoir de sa mère et de ses tantes, le jeune
La Fayette n'avait qu'un désir, celui de la
rencontrer, et cet espoir animait ses prome-
nades dans les bois.
A l'âge de onze ans, il fut envoyé à Paris et
entra au collège du Plessis. Il perdit presque
aussitôt sa mère, et se trouva, encore enfant,
à la tête d'une fortune considérable, plus de
cent vingt mille livres de rente. Son grand-père
maternel, le comte de la Rivière, capitaine-
lieutenant des mousquetaires noirs, devint son
curateur et le confia, pour son éducation mili-
taire, à un officier de mérite, M. de Margelay.
A douze ans, il entrait donc aux mousque-
taires et sortait du collège pour prendre part à
toutes les revues. A quatorze ans, pour com-
4 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
pléter son éducation d'officier, il passa, comme
tous les jeunes gentilshommes, une année à
l'académie de Versailles.
Ceux qui l'ont connu dans son adolescence,
le comte de La Marck, le comte de Ségur, le
représentent comme un peu gauche, un peu
embarrassé de sa personne, fuyant le monde,
sérieux, d'un excellent caractère, d'une grande
bonté et d'une bravoure à toute épreuve. Sa
taille était très élevée, ses cheveux roux. Il
recherchait néanmoins avec soin ce qu'on ap-
pelait alors le bon air, mais il montait mal à
cheval ; et, à cause de sa taille, il dansait sans
grâce.
Les jeunes nobles avec lesquels il vivait
se montraient plus adroits que lui aux exer-
cices alors à la mode, au jeu de paume ; mais
tous l'aimaient. Comme le jeune La Fayette
avait la libre disposition de ses revenus, « il
avait beaucoup de chevaux et les prêtait avec
obligeance à ses amis » .
Il avait quatorze ans à peine, et l'on s'oc-
cupait déjà à le marier ; celle qu'on lui
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 0
choisissait était l'une des petites-filles de la
maison de Noailles, Adrienne d'Ayen.
M. le duc d'Ayen, fils aîné du dernier ma-
réchal de Noailles, avait cinq filles qu'on
appelait, avant leur mariage : Louise, made-
moiselle de Noailles ; Adrienne, mademoiselle
d'Ayen ; Clotilde, mademoiselle d'Épernon ;
Pauline, mademoiselle de Maintenon ; et Ro-
salie, mademoiselle de Montclar. Leur mère,
née d'Aguesseau, était la petite-fille du chan-
celier.
Il était impossible de rencontrer plus de
contrastes entre les deux époux. Le duc d'Ayen
était partout ailleurs que dans son ménage.
Occupé à la fois de chimie et des nouveaux
opéras, de philosophie et des affaires de cour,
il parlait de tout cela légèrement, mais avec
élégance, comme des seules choses impor-
tantes ici-bas. La duchesse d'Ayen, au con-
traire, élevée d'abord au couvent, puis dans
la maison de son père, « non moins grave et
non moins réglée qu'un couvent », n'aimait
que la retraite et portait dans sa piété quelque
b LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
chose de l'austérité janséniste. Elle surveillait
elle-même l'éducation de ses filles ^
C'est toujours un problème que de savoir
comment avait été élevée cette admirable gé-
nération de grandes dames qui surent si bien
monter à Féchafaud, Nous trouvons dans deux
documents d'une valeur morale inappréciable,
la vie de madame d'Ayen et la vie de madame
de La Fayette, la réponse à cette question.
Il n'y avait rien d'absolu dans la manière
d'éduquer, de corriger ou de conduire de ma-
dame d'Ayen. Elle croyait n'avoir rien fait
quand elle n'avait pas convaincu l'enfant à qui
elle parlait, et elle écoutait tous les raisonne-
ments de ses filles avec une bonté persévé-
rante. Il en résultait peut-être quelques incon-
vénients, comme le manque de docilité. « Cela
peut bien être, maman, lui répondait un jour
Adrienne, celle qui fut madame de La Fayette,
parce que vous nous permettez les raisonne-
l. Correspondance entre Mirabeau et le comte de La Marck,
introduction. — Vie de la duchesse d'Ayen, par madame de La
Fayette. Mémoires de la marquise de Montagu, publiés par
M. Callet
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 7
ments et les objections; mais vous verrez qu'à
quinze ans nous serons plus dociles que les
autres. »
On leur enseignait d'abord le petit catéchisme
de Fleury, puis le grand catéchisme du même
auteur, ensuite l'Évangile. Les lectures étaient
l'Ancien Testament abrégé de Mesenguy, le
Magasin des enfants, les Éléments de Géographie,
V Histoire ancienne de Rollin. La conversation
était un important moj^en d'éducation. Madame
d'Ayen lisait aussi avec ses filles les plus beaux
morceaux de la poésie française, les plus belles
pièces de Corneille, de Racine et de Voltaire.
Elle leur apprenait à dicter des lettres, même
avant qu'elles sussent elles-mêmes écrire.
Pauline, mademoiselle de Maintenon, celle
qui fut madame de Montagu, raconte dans ses
Mémoires qu'à trois heures, tous les jours,
leur mère dînait avec elles et les emmenait,
après le repas, dans sa chambre à coucher,
La duchesse s'asseyait dans une bergère, près
de la cheminée, ayant sous la main sa tabatière,
ses livres, ses aiguilles. Ses cinq filles se grou-
8 ;.A JEUNESSE DE LA FAYETTE
paient alors autour d'elle : les plus grandes
sur des chaises, les plus petites sur des ta-
bourets, se disputant doucement à qui serait
le plus près de la bergère. Tout en chiffon-
nant, on causait des leçons de la veille et des
petits événements du jour. Cela n'avait pas
l'air d'une leçon, et à la fin c'en était une, et
de celles qu'on retenait le mieux. On com-
parait la duchesse d'Ayen pour le tour
d'esprit, l'élévation des sentiments, la force
d'àme, à la mère Angélique du Port-Royal,
si la mère Angélique eût vécu dans le monde.
^ Cette méthode d'éducation avait développé
chez Adrienne l'habitude de tout discuter. Elle
saisissait toujours les difficultés et voulait les
approfondir. « Elle fut, dans sa jeunesse, fort
troublée par ses doutes sur la religion. Ses
inquiétudes était loin de la détourner des pra-
tiques de piété ; au contraire, le désir de con-
naître la vérité animait sa ferveur. Elle éprou-
vait un tel tourment de ses incertitudes, qu'elle
l'a depuis comparé aux plus grandes peines
qu'elle ait ressenties dans une vie si remplie
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 9
de douleurs et d'anxiétés. Cette disposition
commença vers l'âge de douze ans et dura
plusieurs années. On la préparait alors à sa
première communion; mais son caractère si
sincère ne lui permettait pas d'approcher de
Jésus-Christ avec une foi chancelante. »
Madame la duchesse d'Ayen jugeait ces
troubles, et ils ne lui déplaisaient pas. Elle en
distinguait la source et y trouvait des motifs
de consolation. Elle crut devoir différer la pre-
mière communion d'Adrienne jusqu'à l'époque
où elle serait calmée et raffermie.
- C'est vers ce temps qu'elle reçut des pro-
positions de mariage pour ses deux filles
aînées. L'union de Louise et de son cousin le
vicomte de Noailles fut rapidement résolue;
mais il n'en fut pas de même du mariage
d'Adrienne avec le marquis de La Fayette.
La future avait à peine douze ans et le futur
quatorze. Nous lisons dans la Vie de la duchesse
d'Ayen que l'extrême jeunesse de M. de La
Fayette, l'isolement où il se trouvait, n'ayant
aucun guide qui pût avoir sa confiance, une
10 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
grande fortune et tout acquise, ce que madame
d'Ayen regardait comme un danger de plus,
toutes ces considérations la décidèrent d'abord
à le refuser, malgré la bonne opinion qui était
donnée de sa personne. Ce refus persista
pendant une année; le consentement était
au contraire vivement désiré par le duc
d'Ayen.
La froideur qui existait entre les deux
époux s'en accrut. Enfin, rassurée par la cer-
titude que sa fille ne la quitterait pas pendant
les premières années, et sur la promesse de
différer le mariage jusqu'au moment où l'édu-
cation de M. de La Fa^^ette serait achevée, elle
consentit. « Elle accepta, dit sa fille, celui que
depuis elle a toujours chéri comme le fils le
plus tendrement aimé, celui dont elle a senti
le prix dès le premier moment qu'elle l'a
connu, celui qui seul, de tous les appuis
humains, pouvait soutenir les forces de mon
cœur après l'avoir perdue. Son consentement
la raccommoda avec mon père, qui, pendant
quelque temps, avait été réellement brouillé
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 11
avec elle^ » L'attrait avait devancé, chez
Adrienne d'Ayen, ce sentiment si profond qui
l'unit à La Fayette d'une manière encore plus
étroite et plus tendre, au milieu de toutes les
vicissitudes de la vie la plus agitée qui fut
jamais, au milieu des alternatives de joies et
de douleurs qui devaient la remplir pendant
plus de trente années.
Le mariage se célébra le 11 avril 1774. La
petite femme avait quatorze ans et demi; le
jeune mari n'en avait pas dix-sept. Quelques
voyages, comme capitaine, à Metz, où le régi-
ment de Noailles tenait garnison, et dont le
colonel était le prince de Poix, fils du maréchal
de Mouchy, occupèrent une partie de l'été
de 1774. La Fayette revint du régiment au
mois de septembre, et, grande nouveauté de
ce temps-là, il résolut de se faire inoculer. On
loua à cet effet une maison à Chaillot, et le
jeune ménage s'y enferma avec la duchesse
d'Ayen, qui voulut donner à son gendre tous
1. Vie de madame la dudiesse d'Ayeu, par madame de La
Fayette.
12 LA JELNESSE DE LA FAYETTE.
les soins que sa vigilance et sa tendresse
savaient multiplier. L'hiver suivant, elle pré-
senta les jeunes époux à la cour. Le duc d'Ayen
était capitaine des gardes du corps. Le marquis
et la marquise de La Fayette furent chaque
semaine du bal de la reine. Il ne semble pas
que ce grand monde ait plu à La Fajette.
Ses fragments de Mémoires sont, sur ce point,
très sobres de détails. Il était silencieux,
« parce qu'il n'entendait guère de choses qui
lui parussent mériter d'être dites ^ ». C'était le
résultat d'un amour-propre déguisé et d'un
penchant observateur. Il constate du reste le
jugement défavorable que lui attiraient cette
attitude et surtout la gaucherie de ses manières,
« qui, sans être déplacées dans les grandes
circonstances, ne se plièrent jamais aux grâces
de la cour, ni aux agréments d'un souper de
la capitale ».
Les Mémoires du temps complètent celte
confession très sincère. Le comte de Ségur,
1. Mémoires, p. 7, t. I".
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 13
qui avait épousé une sœur d'un second lit de
la duchesse d'Ayen et qui vivait dans l'inti-
mité de son neveu, dit « qu'à dix-huit ans,
La Fayette avait un maintien grave, froid et
qui annonçait très faussement de l'embarras
et de la timidité. Ce froid extérieur et ce peu
d'empressement à parler faisaient un singulier
contraste avec la pétulance, la légèreté et la
loquacité brillante des personnes de son âge ;
mais cette enveloppe, si froide aux regards,
cachait l'esprit le plus actif, le caractère le
plus ferme et l'âme la plus brûlante. » Le
comte de Ségur avait été mieux que personne
à portée de l'apprécier. A peine adolescent, La
Fayette avait été amoureux. Il avait cru mal
à propos que Ségur était son rival, et, malgré
son amitié, dans un accès de jalousie, il avait
passé presque toute une nuit chez son ami
pour lui persuader de disputer, l'épée à la
main, le cœur de la belle'.
Cependant, un souffle novateur se faisait
1. Mémoires de Ségur, t. 1°'.
14 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
sentir même dans les fantaisies. En attendant
les batailles d'idées, la cour assistait à une
querelle entre les jeunes et les vieux courtisans
relativement à la mode. Les costumes pa-
raissaient surannés à la nouvelle génération
de gentilshommes. Le comte de Provence et
le comte d'Artois avaient levé l'étendard de la
révolte ^ Le triomphe fut d'abord dans le
camp des novateurs. Ils eurent un brillant
succès; mais il ne dépassa pas la durée
d'un carnaval. Dès qu'il fut fini, les vieux
usages reprirent leur puissance ; et les jeunes
beaux, y compris La Fayette, allèrent oublier
dans leurs garnisons respectives leurs rêves
trop courts de paladins.
Cet essai d'innovation avait commencé fort
gaîment par des parties de plaisir et des ballets.
Une société de jeunes gens et de jeunes dames
s'était formée. La Fayette et sa femme y figu-
raient avec MM. d'Havre, de Guémené, de
Durfort, de Goigny, les deux Dillon, les deux
1. Voir Ségur, Mémoires, t. 1", et Correspondance de La
Fayette, t. I", p. 96. — Voir La Marcli, introduction, t. I".
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 15
Ségur, la comtesse Auguste d'Arenberg, la
duchesse de Fronsac, belle-fille du maréchal
de Richelieu. Cette société tenait d'abord ses
assises à Versailles ; elle prit ensuite ses rendez-
vous près des Porcherons, dans l'auberge
A rÉpée de bois, qui donna son nom à la so-
ciété elle-même. Elle y venait déjeuner et
souper.
La nécessité de faire des répétitions, avant
d'exécuter des ballets devant Marie-Antoinette,
avait permis à cette folle jeunesse, heureuse de
vivre, un libre et fréquent accès chez la reine
et dans les appartements des princes. La Fayette
y vit de très près le comte d'Artois. Il était
admis dans les quadrilles arrangés à Trianon,
Il n'était pas élégant danseur, et la reine, qui
ne devait jamais l'aimer, ne le trouvait pas
déjà à son gré.
Quoi qu'il eût plus d'esprit que son beau-
frère, le vicomte de Noailles, il était loin d'a-
voir sa grâce : « Mais aussi il ne possédait pas
comme lui la malheureuse passion de vouloir
toujours se signaler dans tout ce qui produisait
16 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
de l'effet. » — Ainsi, depuis que le duc d'Or-
léans avait introduit à Mousseau les habitudes
anglaises, on buvait beaucoup dans le grand
monde; et le jeune vicomte de Noailles passait
pour un buveur émérite, pouvant tenir tête
aux seigneurs anglais qui venaient sur le con-
tinent. Un jour, dans un dîner auquel il n'as-
sistait pas, mais dont le comte de La Marck
faisait partie, La Fajette (n'oublions pas qu'il
avait à peine dix-sept ans) avait bu plus de
Champagne qu'à l'ordinaire, et, comme il était
indisposé, il fallut le mettre dans sa voiture
et le ramener chez lui. Pendant le trajet, il
répétait à ceux qui l'entouraient ce mot
.d'enfant : « — N'oubliez pas de dire à Noailles
combien j'ai bu ! » — C'est à peu près tout ce
que le comte de La Marck, qui n'est pas bien-
veillant pour La Fayette, a pu raconter de
lui dans ces années si renommées pour la
douceur de vivre.
Au milieu des soupers et des bals, la poli-
tique osait pénétrer en riant. Le rappel des
parlements occupait alors les esprits. La société
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. Il
de VEpée de bois s'avisa de parodier les séances
de ces graves assemblées. Le comte d'Artois
jouait le rôle de premier président; et, ce qui
peut sembler assez piquant, La Fayette, dans
une de ces joyeuses audiences, remplit les
fonctions de procureur général.
Le mécontentement que l'intimité, accordée
parles princes à quelques jeunes gentilshommes,
inspirait aux représentants de la vieille cour,
éclata brusquement. On prit prétexte d'une
étourderie et l'on fit sentir à M, de Mau repas
l'inconvénient de laisser les princes entourés
de légers courtisans qui s'étaient permis de
tourner en dérision la haute magistrature.
Brid'oison n'était pas loin. — Pour détourner
l'orage, le comte de Ségur, un des grands
coupables, se trouvant au coucher du roi,
s'approcha d'un de ses amis, fit le récit d'une
de leurs folles séances et prit soin de rire avec
une indiscrétion qui le lit remarquer de
Louis XVL Venant alors au comte de Ségur,
il lui demanda le sujet de cette bruyante
gaieté. Après s'être défendu quelques moments
18 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
de pouvoir en avouer tout haut le motif, le
roi lui dit de le suivre, et, s'approchant d'une
fenêtre, il se fit conter tout ce qui s'était passé
dans une des séances pseudo-parlementaires.
Ségur donna à son récit la forme, la couleur,
l'esprit, qui pouvaient le rendre amusant.
Louis XVI l'écouta et rit beaucoup. Le lende-
main, au moment où Maurepas tentait de pro-
voquer contre la jeune cour les sévérités
royales et s'efforçait de grandir les consé-
quences d'un travestissement qui, disait-il, li-
vrait au ridicule la dignité du Parlement :
« Cela suffit, répondit le roi, on y songera
pour l'avenir; mais, pour le présent, il n'3^ a
rien à faire, car je suis presque moi-même au
nombre des coupables *. »
Ainsi se passa la première année du ma-
riage de La Fayette. On peut le croire, quand
il écrit qu'il ne se plia jamais aux grâces de
la cour. 11 donna, du reste, en ce temps-là,
une preuve éclatante de ses goûts modestes
1. Mémoires de ma main, p. 8.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 19
et de sa volonté en n'hésitant pas à déplaire
à ses nouveaux parents pour sauvegarder son
indépendance. Il s'agissait d'un titre dans la
maison du comte de Provence. Le maréchal
de Noailles désirait cet arrangement. Pour
l'empêcher, sans résister à ceux qu'il aimait,
La Fayette fit en sorte de mécontenter par un
mot le prince, à la personne duquel on voulait
l'attacher! Toute négociation fut à jamais
rompue. On sentait déjà dans l'air les effluves
de 1789.
Une vie de dissipation n'était pas non plus
de l'éducation de madame de La Fayette. Elle
était obligée d'aller, ainsi que sa sœur, la
vicomtesse de Noailles, au spectacle et au bal
de la cour. Mais jamais, même dans sa plus
grande jeunesse, elle n'avait cru pouvoir goûter
un seul des amusements du monde sans
quelque motif de devoir : « Elle ne s'y déci-
dait pas légèrement; mais, après cela, elle s'y
livrait franchement et sans scrupule. » Son
sentiment pour son mari était au-dessus de
toutes ses autres affections; et ce sentiment,
20 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
au dire de madame de Lasteyrie, s'accordait
avec une délicatesse qui l' éloignait de toute
espèce de jalousie, « ou du moins des mau-
vais mouvements qui en sont d'ordinaire la
suite »-
Ses doutes sur la religion, qui avaient vio-
lemment agité sa conscience, s'étaient dissipés.
En pleine connaissance d'elle-même, elle lit sa
première communion le dimanche de Quasi-
modo qui suivit l'hiver de 1776. Elle devint
grosse cette même année et mit au monde une
fille qu'elle appela Henriette et qui ne devait
pas vivre plus de vingt-deux mois.
Des événements se préparaient qui allaient
à jamais entraîner La Fayette loin du monde
où son beau-père, le duc d'Ayen, eût voulu le
retenir.
Il
C'est à Spa , le café de l'Europe au
xviii*^ siècle, le lieu de plaisir où Ton jouissait
d'une liberlé plus étendue que dans aucune
contrée du monde, grâce au souverain de ce
petit pays, l'évêque de Liège, c'est à Spa que
le comte de Ségur, l'ami et l'oncle de La
Fayette, apprit les événeaients qui annonçaient
en Amérique une prochaine révolution. On
était dans l'été de 177(3, La Fayette était alors
en garnison à Metz. Le duc de Glocester, frère
du roi d'Angleterre, vint dans cette ville, et
un dîner lui fut donné chez le gouverneur, le
comte de Broglie, personnage de beaucoup
22 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
d'esprit et de talent, dont la correspondance
secrète avec le roi Louis XV tient une place
considérable dans l'histoire du xtoi^ siècle. Le
comte de Broglie attirait à lui la jeunesse par
sa bienveillance et par sa perspicacité. Il avait
invité le jeune La Fayette à ce dîner; le duc
de Glocester venait de recevoir des lettres d'An-
gleterre et il mit la conversation sur ce qu'elles
contenaient, c'est-à-dire la nouvelle de la dé-
claration d'indépendance de l'Amérique. Tout
cela était nouveau pour La Fayette. Il écoutait
avec une ardente curiosité. Il pressait le duc
de questions. Les réponses ajoutaient à son
intérêt ou plutôt à son enthousiasme. Avant
la fin du repas, il avait conçu le projet de
partir pour l'Amérique*.
A compter de ce moment, il n'eut plus
d'autre pensée. Pour réaliser son dessein, il se
rendit presque aussitôt à Paris. Le premier
coup de canon qui avait été tiré dans l'autre
hémisphère avait retenti dans toute l'Europe
1. Writings of George Washington, t. V, appendice, n" 1,
p. A45.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 23
avec la rapidité de la foudre. On appelait alors
les Américains « insurgens » et « Bosto-
niens ». Leur courageuse audace électrisait les
esprits, particulièrement à Paris. Dans cette
société encore aristocratique par ses formes,
La Fayette fut frappé de voir éclater un si vif
et si général intérêt pour la révolte d'un peuple
contre un roi. La mode elle-même montra bien
la rapidité de l'engouement. Dans les salons,
le jeu anglais, le ichist, se vit tout à coup
remplacé par un jeu non moins grave qu'on
nomma le boslon. « Ce mouvement, remarque
M. de Ségur, quoiqu'il semble bien léger, est
un notable présage des grandes conversions
auxquelles le monde entier ne devait pas tarder
à être livré *. » Personne à Paris ne se mon-
trait favorable à la cause de l'Angleterre, et
chacun y faisait publiquement des vœux pour
celle des Bostoniens.
Quoiqu'il eût à peine dix-neuf ans, La
Fayette vit clairement que jamais si belle cause
1. Mémoires de Ségur, t. l".
24 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
n'avait attiré Tattention des hommes. Avec un
sens politique très juste, il jugea en même
temps que, dans cette question de liberté des
colonies anglaises, les destins de la France et
ceux de sa rivale allaient se décider. La
Grande-Bretagne se voyait enlever, avec les
nouveaux États, un important commerce, un
quart de ses sujets, augmentant sans cesse par
une incessante émigration. Les treize colonies
retombaient-elles, au contraire, sous le joug
de la métropole, c'en était fait de nos Antilles,
de nos possessions d'Afrique et d'Asie, de
noire commerce maritime et, par conséquent,
de notre marine.
Le comte de Ségur était aussi accouru à
Paris et il avait rejoint La Fayette et le vi-
comte de Noailles, tous les trois unis par les
liens du sang, et, ce qui les serre mieux, par
des idées et des passions communes. Ils de-
vaient s'embarquer ensemble, et en attendant
l'organisation de leur expédition, le secret de-
vait être par eux fidèlement gardé. Il le fut
aussi par le comte de Broglie, qui, ayant reçu
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 23
la confidence de La Fayette, essaya d'abord de
le détourner de son dessein.
« J'ai vu mourir votre oncle dans la guerre
d'Italie, lui disait-il. J'étais présent à la mort
de votre père à la bataille de Minden, et je
ne veux pas contribuer à la ruine de la seule
branche qui reste de la famille. »
Cependant, reconnaissant une résolution
inébranlable, il sut la comprendre, et son
cœur, après de vains efforts pour arrêter La
Fayette, le suivit «.< avec une tendresse pater-
nelle^ ».
Si le comte de Broglie voulut être son guide,
il n'en fut pas de même du duc d'Ayen. Sa
colère fut violente contre son gendre, dès qu'il
connut sa résolution. L'opinion du grand
monde, au contraire, fut hostile aux Noailles.
« Les dames françaises, écrivait lord Stor-
mont, ambassadeur d'Angleterre, à son gou-
vernement, blâment les parents de M. de La
Fayette d'avoir tâché de l'arrêter dans une si
1. Mémoires de ma main, p. 9.
26 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
noble entreprise. Si le duc d'Ayen, disait l'une
d'elles, traversait un tel gendre dans une telle
tentative, il ne devrait plus espérer de marier
ses filles ^ »
Le vieux maréchal de Noailles, qui naguère
priait le comte de Ségur d'user de son in-
fluence sur son ami pour échauffer sa froideur,
le réveiller de son indolence, et pour commu-
niquer un peu de flamme à son caractère,
n'en revenait pas lorsqu'il apprit tout à coup
que ce jeune sage de dix-neuf ans, emporté
par la passion de la gloire, voulait franchir
l'océan pour combattre en faveur de la liberté
américaine.
Le gouvernement français, qui désirait l'affai-
blissement de la puissance de l'Angleterre,
allait être insensiblement entraîné par cette
opinion libérale qui se déclarait avec tant de
vivacité. 11 laissait donner par la marine mar-
chande des secours en armes, en munitions et
en argent aux insurgens. Il laissait Beaumar-
1. Voir Vie de Madame de La Fayette ei Mémoires de Ségur,
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 27
chais faire ses envois de fusils, et quand l'am-
bassadeur d'Angleterre se plaignait à notre
cour, elle niait les faits, ordonnait le déchar-
gement des objets de contrebande et chassait
de ses ports les corsaires américains. Notre
gouvernement s'aveuglait au point de croire
que ses démarches secrètes ne seraient pas
aperçues. Les voiles dont il se couvrait deve-
naient de jour en jour plus transparents.
Bientôt on vit arriver à Paris les députés
américains, Sileas Deane et Arthur Lee. Le
docteur Franklin vint les rejoindre peu de
temps après.
Il serait difficile d'exprimer avec quelle fa-
veur furent accueillis en France, au sein d'une
vieille monarchie, ces envoyés d'un peuple en
insurrection. Tous les Mémoires du temps en
font foi. Les commissaires du congrès n'étaient
pas encore reconnus officiellement comme agents
diplomatiques. Ils n'avaient pas obtenu d'au-
dience de Louis XVI, et cependant on voyait
chaque jour accourir dans leur demeure, les
hommes les plus distingués et les plus en re-
28 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
nom, philosophes, savants, httérateurs. Nos
jeunes officiers s'empressaient, de leur côté, de
questionner les commissaires américains sur la
situation de leurs affaires et sur leurs moyens
de défense. Leurs milices encore inexpérimen-
tées, novices dans le métier des armes, ve-
naient d'éprouver des revers successifs, devant
la solidité et la tactique des troupes anglaises.
Sileas Deane et Arthur Lee ne dissimulaient
pas que le secours de quelques officiers instruits
leur était indispensable. Sans doute, l'attrait
des périls et l'amour de l'indépendance avaient
déjà attiré en Amérique plusieurs volontaires
européens, entre autres deux Polonais dont
l'histoire a conservé les noms, Pulawski et
Kosciusko, mais on juge de quelle importance
eût été pour la cause américaine l'adhésion
franche et complète de vrais officiers français
appartenant aux premières familles du royaume.
Cette adhésion, le marquis de La Fayette, le
comte de Ségur et le vicomte de Noailles la
donnèrent. La conformité de leurs sentiments,
de leurs opinions, de leurs désirs, ne s'étendait
LA JEUNESSE DE LAFAYETTE. 29
pas alors à leur fortune. Le vicomte de Noaiiles
et le comte de Ségur ne jouissaient que de la
pension payée par leurs parents. La Fayette,
au contraire, quoique plus jeune et moins
avancé en grade, se trouvait, à l'âge de dix-
neuf ans, maître de ses biens, de sa personne
et possesseur de plus de cent vingt milUe
livres de rente.
Voulant s'adresser à M. Deane, il eut re-
cours au comte de Broglie, qui le mit en rela-
tions avec le baron de Kalb, officier allemand
au service de la France, cherchant de l'emploi
chez les insurgens, suivant l'expression du
temps. Kalb savait l'anglais, il servit d'inter-
prète à La Fayette, et l'accompagna chez
M. Deane.
« En présentant à M. Deane ma figure à
peine âgée de dix-neuf ans (c'est La Fayette
qui le raconte), je parlai plus de mon zèle
que de mon expérience; mais je lui fis valoir
le petit éclat de mon départ, et il signa l'ar-
rangement. »
Le secret de cette négociation et des prépa-
30 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
ratifs qui la suivirent fut miraculeusement
gardé.
Le comte de Broglie trouva aisément des
officiers sans place et sans fortune, parmi
lesquels il en choisit plusieurs destinés à ser-
vir d'escorte à La Fayette. Celui-ci les prit à
sa solde. Ce n'est pas le seul service que lui
rendit le comte de Broglie. Il envoya son
secrétaire, M. du Boismartin, à Bordeaux pour
assurer l'achat et l'équipement du vaisseau
dont La Fayette avait besoin. La défense du
duc d'Aven n'avait fait qu'irriter son gendre.
Cependant il dissimula et parut d'abord obéir
aux ordres qu'il avait reçus.
Pendant qu'on s'occupait d'armer le navire,
de funestes nouvelles arrivaient d'Amérique.
Les forces de Washington étaient anéanties.
Trois mille hommes seuls restaient en armes,
et le général Howe les poursuivait. L'envoi
d'un bâtiment devenait presque impossible.
Deane et Lee eux-mêmes crurent devoir faire
témoigner à La Fayette leur découragement et
le détourner de son projet. C'était bien peu le
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 31
connaître. Il se rendit chez M. Deane, et le
remerciant de sa franchise :
« Jusqu'ici, monsieur, dit-il, vous n'avez vu
que mon zèle! Il va peut-être devenir utile ;
j'achète un bâtiment qui portera vos ofïiciers.
Il faut montrer de la confiance, et c'est dans
le danger que j'aime à partager votre for-
tune*. »
Ainsi, dans le même temps où le général
"Washington, réduit à un corps de deux à
trois mille hommes, ne désespérait pas de la
chose publique, le même sentiment animait à
mille lieues de là un jeune homme de dix-
neuf ans, destiné à devenir son intime ami et
à participer avec lui à l'heureux résultat de
cette lutte. Les commissaires américains lui
promirent le grade de major général.
Pour mieux couvrir ses préparatifs, il réalisa
un voyage en Angleterre, depuis longtemps
projeté. Il séjourna à Londres trois semaines,
avec son parent le prince de Poix. Il y vit le
1. Mémoires de ma main, p. 12.
32 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
docteur Edouard Bancroft et fut présenté au
roi George, par l'ambassadeur de France, le
marquis de Noailles, frère du duc d'Ayen,
oncle de madame de La Fayette. Il alla même
danser chez lord Germain, ministre des colo-
nies, et rencontra à l'Opéra le général Clinton,
qu'il devait retrouver sur le champ de bataille
de Monmouth. Il affichait ses sentiments pour
les Américains, et son attitude le fit recher-
cher par lord Shelburne, qui l'invita à dé-
jeuner.
La résolution de La Fayette étant inébran-
lable, il écrivit de Londres le 7 mars 1777 à
son beau-père :
« Vous allez être étonné, mon cher papa,
de ce que je vais vous mander; il m'en a
plus coûté que je ne puis vous l'exprimer
pour ne pas vous consulter. Mon respect, ma
tendresse, ma confiance en vous, doivent vous
en assurer ; mais ma parole était engagée,
et vous ne m'auriez pas estimé si j'y avais
manqué.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE 33
» J'ai trouvé une occasion unique de me
distinguer et d'apprendre mon métier. Je suis
officier général dans l'armée des États-Unis
d'Amérique. Mon zèle pour leur cause et ma
franchise ont gagné leur confiance. De mon
côté, j'ai fait ce que j'ai pu pour eux, et leurs
intérêts me seront un jour plus chers que les
miens. Enfin, mon cher papa, pour le mo-
ment je suis à Londres, attendant toujours des
nouvelles de mes amis : dès que j'en aurai, je
partirai d'ici, et sans m'arrêter à Paris j'irai
m'embarquer sur un vaisseau que j'ai frété et
qui m'appartient... Je suis au comble de la
joie d'avoir trouvé une si belle occasion de
faire quelque chose et de m'instruire. Je sais
bien que je fais des sacrifices énormes, et
qu'il m'en coûtera plus qu'à personne pour
quitter ma famille, mes amis, vous, mon cher
papa, parce que je les aime plus tendrement
qu'on n'a jamais aimé; mais ce voyage n'est
pas bien long; on en fait tous les jours de
plus considérables pour son seul plaisir, et
d'ailleurs j'espère en revenir plus digne de
3
3$. LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
tout ce qui aura la bonté de me regretter.
Adieu, mon cher papa, j'espère vous revoir
bientôt ; conservez-moi votre tendresse. J'ai
bien envie de la mériter, et je la mérite déjà
par celle que je sens pour vous et le res-
pect que conservera toute sa vie votre tendre
fils. »
Après avoir écrit cette lettre si digne, si
chevaleresque, qui le met hors de son milieu,
et au-dessus des ambitions vulgaires, il se
rembarque pour Paris, y arrive incognito,
descend chez M. de Kalb et se cache trois jours
à Chaillot.
Un matin, à sept heures, il entre brusque-
ment dans la chambre de son ami, le comte
de Ségur, ferme hermétiquement la porte et
s'asseyant près de son lit, lui dit : « Je pars
pour l'Amérique ^, tout le monde l'ignore ;
mais je t'aime trop pour avoir voulu partir
sans te confier mon secret. — Et quel moyen
1. Voir Ségur, Mémoires, t. I".
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 35
as-tu pris, lui répondit Ségur, pour assurer
ton embarquement?» La Fayette lui fit alors
un récit complet de son plan, lui donna même
le nom des officiers qui consentaient à parta-
ger son sort et qui lui avaient été recommandés
par le comte de Broglie. Il lui cita particu-
lièrement M. de Ternant, militaire aussi brave
qu'instruit, M, de Valfort, dont la science
profonde le fit désigner quelques années plus
tard pour la direction de l'école militaire.
La Fayette alla faire les mômes confidences
à son beau-frère, le vicomte de Noailles.
Le point le plus pénible était la séparation
de sa jeune femme. Elle était au milieu d'une
seconde grossesse. On juge de sa douleur !
Outre ce qu'elle souffrait elle-même, elle avait
encore le chagrin de voir la colère de son père.
Elle mit toute sa volonté en œuvre pour dissi-
muler les tortures de son cœur. Les soins de
sa vaillante mère furent pour elle une vraie con-
solation. La duchesse d'Ayen, alarmée pour son
propre compte de l'éloignement et des dangers
du gendre qu'elle chérissait comme un fils,
36 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
ayant, moins que personne au monde, le goût
de l'ambition, la soif de la gloire humaine,
jugea cependant l'entreprise « comme elle a
été jugée par le reste du monde ' ». Retran-
chant absolument des torts apparents de cette
entreprise ce qu'elle pouvait coûter à la fortune
de son gendre, madame d'Ayen trouva, dès
le premier moment, un motif de la distinguer
de ce qu'on appelle une folie de jeune homme.
« Les sentiments de son cœur pour mon mari,
écrivait madame de La Fayette, la rendaient
propre à adoucir les déchirements du mien.
Elle m'apprit elle-même le cruel départ et s'oc-
cupa de me consoler en cherchant les moyens
de servir M. de La Fayette avec cette ten-
dresse généreuse, cette supériorité de vues et
de caractère qui la développaient tout entière.»
Le départ et le voyage furent toute un série
d'aventures. A peine La Fayette était-il en
route pour Bordeaux, que le duc d'Ayen lui-
même courut informer Maurepas. Des ordres
1. Voir Vie de la duchesse^d'Ayer., — Vie de madame de
La Fayette.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 37
furent immédiatement expédiés à M. de Frenel,
commandant en Guyenne, pour qu'il retînt
La Fayette. Il fut en même temps convenu que
Maurepas lui enverrait l'ordre de se rendre
à Avignon, où il trouverait son beau-père et
sa tante, la comtesse de Tessé, et que de là on
partirait pour visiter l'Italie.
Après avoir conduit son vaisseau au port du
Passage, La Fayette, au risque de se faire
arrêter, était revenu à Bordeaux, et par une
déclaration remise à M. de Frenel, il assumait
sur lui seul les suites de son évasion. Il écri-
vit aux ministres, à ses amis. Parmi ces der-
niers était M. de Coigny, qui l'avertit aussitôt
de ne pas concevoir aucune espérance d'obtenir
l'autorisation de partir. Ce "^fut le comte de
Broglie qui le tira encore d'embarras. Il l'en-
gagea à se rendre en Espagne et à ne pas re-
venir à Paris, où l'avortement de ses projets
l'exposerait au ridicule. Feignant alors de se
rendre à Marseille, La Fayette partit en chaise
de poste avec un otficier nommé Monroy.
A quelques heures de Bordeaux, il monta à
38 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
cheval, déguisé en courrier et courut devant la
voiture qui prit la route de Bayonne K Là ils
restèrent deux ou trois heures, et pendant que
Monroy y faisait quelques affaires indipensables
La Fayette resta couché sur la paille de l'écurie.
Ce fut la fille du maître de poste qui reconnut
le faux courrier à Saint- Jean- de-Luz pour l'a-
voir vu, quand il revenait du port du Passage
à Bordeaux. Mais un signe la fit taire .
C'est ainsi que La Fayette rejoignit son
vaisseau, qu'il nomma la Victoire, le 26 avril
1777, et, le même jour, après six mois d'efforts
et d'impuissance, il mit à la voile pour le
continent américain. La cour de France dépê-
cha des ordres aux îles Sous-le-Vent pour
l'arrêter s'il relâchait. La Fayette déclara au
capitaine que, le vaisseau lui appartenant, il
le destituerait à la moindre résistance et don-
nerait le commandement à son second. S'étant
aperçu que le motif de cette résistance était la
crainte pour le capitaine de perdre une car-
1. Sparks et Mémoires de ma main.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 39
gaison de huit mille dollars, La Fayette en
garantit la valeur sur sa caisse personnelle, et
le bon accord fut rétabli '.
Un autre péril menaçait le bâtiment qui
portait La Faj^ette et sa fortune, c'étaient
les corsaires anglais. Ce lourd navire, armé
seulement de deux canons et de quelques fusils,
n'eût pas échappé. La Fayette avait pris la
résolution de sauter plutôt que de se rendre.
Les mesures furent prises en conséquence,
avec un brave marin hollandais nommé
Bedaux. Le capitaine insista sur une re-
lâche aux îles Sous-le-Vent ; mais, comme
le prévoyait La Fayette, on y eût trouvé
des lettres de cachet, et, moins de gré que
de force, le capitaine dut suivre une route
directe.
A quarante lieues des côtes, on fut atteint
par un petit bâtiment. On se prépara pour la
défense. Par bonheur c'était un vaisseau amé-
ricain, qu'on s'efforça vainement d'accompa-
1. Washington's writings.
40 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
gner. A peine fut-il perdu de vue qu'on ren-
contra deux frégates anglaises. On put encore
leur échapper.
Les longues heures de la traversée, notre
héros les remplissait en pensant à madame de
La Fayette. 11 est impossible de ne pas être
charmé par ses lettres si sincères, si jeunes, si
tendres :
« A bord de la Victoire, ce 30 mai 1777.
» C'est de bien loin que je vous écris, mon
cher cœur, et à ce cruel éloignement se joint
l'incertitude encore plus affreuse du temps où
je pourrai savoir de vos nouvelles .. Que de
craintes, que de troubles j'ai à joindre au cha-
grin déjà si vif de me séparer de tout ce que
j'ai de plus cher ! Gomment aurez-vous pris
mon second départ? (Le premier était le
voyage à Londres.) M'en aurez-vous moins
aimé? M'aurez-vous pardonné? Aurez-vous
songé que, dans tous les cas, il fallait être
séparé de vous, errant en Italie et traînant
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 41
une vie sans gloire, au milieu des personnes
les plus opposées à mes projets et à ma fa-
çon de penser? Toutes ces réflexions ne m'ont
pas empêché d'éprouver un mouvement affreux
dans ces terribles moments qui me séparaient
du rivage.
» Vos regrets, ceux de mes amis, Henriette
(son premier enfant, qu'il perdit pendant son
voyage), tout s'est représenté à mon âme d'une
manière déchirante. C'est bien alors que je ne
me trouvais plus d'excuse. Si vous saviez tout
ce que j'ai souffert, les tristes journées que
j'ai passées en fuyant tout ce que j'aime
au monde I Joindrai-je à ce malheur celui
d'apprendre que vous ne me pardonnez
pas? En vérité, mon cœur, je serais trop à
plaindre.
» Mais je ne vous parle pas de moi, de ma
santé, et je sais que ces détails vous intéressent.
Je suis dans le plus ennuyeux des pays. La
mer est si triste ! et nous nous attristons, je
crois, mutuellement, elle et moi... Je devrais
être arrivé ; mais les vents m'ont cruellement
^ LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
contrarié. Je ne me verrai pas avant huit ou
dix jours à Gharlestown...
» Pourvu que j'apprenne que vous vous
portez bien, que vous m'aimez toujours et
qu'un certain nombre d'amis sont dans le
même cas, je serai d'une philosophie parfaite
sur tout le reste, de quelque espèce et de
quelque pays qu'il puisse être. Mais aussi, si
mon cœur était attaqué dans un endroit bien
sensible, si vous ne m'aimiez plus tant, je serais
trop malheureux. Mais je ne dois pas le craindre,
n'est-ce pas, mon cher cœur? J'ai été bien
malade dans les premiers temps de mon voyage,
et j'aurais pu me donner la consolation amu-
sante qui est de souffrir en nombreuse com-
pagnie. Je me suis traité à ma manière. J'ai
été plus tôt guéri que les autres ; à présent,
je suis à peu près comme à terre... Vous voyez
que je vous dis tout, mon cher cœur; aussi
ayez-y confiance et ne soyez pas inquiète sans
sujet... Parlons de choses plus importantes!
Parlons de vous, de la chère Henriette, de
son frère ou de sa sœur ! (madame de La
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 43
Fayette était grosse.) Henriette est si aimable
qu'elle donne le goût des filles. Quel que soit
notre nouvel enfant, je le recevrai avec une
joie bien vive. Ne perdez pas un moment pour
hâter mon bonheur, en m'apprenant sa nais-
sance. Je ne sais pas si c'est parce que je suis
deux fois père, mais je me sens plus père que
jamais... »
a 7 juin.
» Je suis encore dans cette triste plaine.
Pour me consoler un peu, je pense à vous, à
mes amis ! Je pense au plaisir de vous re-
trouver. Quel charmant moment, quand j'ar-
riverai, que je viendrai vous embrasser tout
de suite, sans être attendu 1 Vous serez peut-
être avec vos enfants. J'ai même, à penser à
cet heureux instant, un plaisir délicieux ! Ne
croyez pas qu'il soit éloigné; il me paraîtra
bien long, sûrement; mais, dans le fait, il ne
sera pas aussi long que vous allez vous l'ima-
giner...
H LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
» Vous avouerez, mon cœur, que l'occupa-
tion et l'existence que je vais avoir sont bien
différentes de celles qu'on me gardait dans
ce futile voyage (en Italie). Défenseur de cette
liberté que j'idolâtre, libre moi-même plus
que personne, en venant, comme ami, offrir
mes services à cette république si intéressante,
je n'y porte que ma franchise et ma bonne
volonté, nulle ambition, nul intérêt particu-
lier ; en travaillant pour ma gloire, je travaille
pour leur bonheur. J'espère qu'en ma faveur,
vous deviendrez bonne Américaine; c'est un
sentiment fait pour les cœurs vertueux. Le
bonheur de l'Amérique est intimement lié au
bonheur de toute l'humanité ; elle va devenir
le respectable et sûr asile de la liberté.
» Adieu, la nuit ne me permet pas de con-
tinuer, car j'ai interdit toute lumière dans mon
vaisseau depuis quelques jours. Voyez comme
je suis prudent ! Adieu donc ! Si mes doigts
sont un peu conduits par mon cœur, je n'ai
pas besoin de voir clair pour vous dire que je
vous aime et que je vous aimerai toujours. »
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 4o
Tout La Fayetto est déjà dans cette lettre
sensible, héroïque, avec le grain de chimère
et d'optimisme généreux qui sent Ioxydi"^ siècle.
Ce ne fut que le 16 juin 1777, après sept
semaines de navigation et d'incidents de toute
sorte, que La Fayette eut la bonne chance
d'aborder en (Caroline et de mouiller devant
Georgetown. Remontant en canot la rivière, il
sentit enfin sous ses pieds le sol américain,
« et son premier mot fut un serment de vaincre
ou de périr pour la cause de l'indépendance * ».
1. Nous renvoyons nos lecteurs pour l'ensemble des faits à la
remarquable Histoire de la pcuiicipution de la France à l'indé-
pendance des États-Unis. L'auteur, M. Henry Don'ol, a été le
premier éditeur de tous ces documents. Personne ne les avait
jusqu'à ce jour mis enorJre et agencés dans l'histoire générale.
Ce beau travail a mérité le pi'ix Gobert.
III
Il descendit chez le major Huger, le père
de celui qui devait si vaillamment se dévouer
pour le sauver des prisons d'Olmûtz.
Sa pensée va trouver madame de La Fayette,
et il lui écrit aussitôt ce billet tout pimpant :
« J'arrive, mon cher cœur, en très bonne
santé, dans la maison d'un officier américain,
et, par le plus grand bonheur du monde, un
vaisseau français met à la voile ; jugez comme
j'en suis aise. Je vais ce soir à Charleslown,
Je vous y écrirai. Il n'y a point de nouvelles
intéressantes. La campagne est ouverte ; mais
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 47
on ne se bat point, très peu du moins. Les
manières de ce monde-ci sont simples, hon-
nêtes et dignes en tout du pays où tout retentit
du beau nom de liberté. Je comptais écrire à
madame d'Ayen. Mais c'est impossible. Adieu,
adieu, mon cœur. — De Charlestown, je me
rendrai par terre à Philadelphie et à l'armée.
N'est-il pas vrai que vous m'aimerez tou-
jours? »
La nouveauté de toutes choses autour de lui,
la chambre même, le lit entouré de mousti-
quaires, les domestiques noirs qui venaient
lui demander ses ordres, la beauté et l'aspect
étrange de la campagne, qu'il voyait de ses
fenêtres et que couvrait une riche végétation,
tout se réunissait pour produire sur La Fayette
un effet magique et pour éveiller en lui des
sensations inexprimables.
Jamais il ne fut un désillusionné, et, du
commencement à la fin de sa vie, il resta pro-
fondément attaché à l'Amérique. A son arri-
vée, beaucoup d'aventuriers voulurent en vain
48 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
se lier avec lui et lui iuspirer leurs préven-
tions. Sa parfaite droiture le garantit de toute
intrigue. Son objectif était d'être admis le
plus tôt possible, comme officier, par le con-
grès et d'être reçu par Washington.
Après s'être procuré des chevaux, il partit
avec six officiers pour Philadelphie. Il fit ainsi
près de neuf cents milles.
Les circonstances dans lesquelles se présen-
tait La Fayette étaient peu favorables aux
étrangers. Dégoûtés par la conduite de plu-
sieurs aventuriers français, les Américains
élaient révoltés des prétentions des impudents.
La honte des premiers choix, les jalousies de
l'armée, les préjugés nationaux, « tout servait
à confondre le zèle avec l'intérêt, les talents
avec le charlatanisme ' ». La froideur du pre-
mier accueil que reçut La Fayette avait tout
l'air d'un congé.
Dès son arrivée à Philadelphie, il avait
remis les lettres de Franklin et de Deane à
1. Voir Sparks tt les Mémoires de ma main, t. l"'.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 49
M. Lowel, président du comité des affaires
étrangères. Le lendemain, il se rendit au con-
grès. M. Lowel sortit et lui fit connaître qu'il
n'y avait pas d'espoir que sa demande fût
accueillie. Sans être déconcerté par le langage
des députés qui vinrent ensuite lui parler, La
Fayette les pria de rentrer dans la salle du
congrès, et, soupçonnant que ses papiers
n'avaient pas été lus, il écrivit le billet sui-
vant, avec prière au speaker d'en donner lec-
ture publiquement : « D'après mes sacrifices,
j'ai le droit d'exiger deux grâces : Tune est
de servir à mes dépens, l'autre est de com-
mencer à servir comme volontaire. » Un style
aussi nouveau réveilla l'attention ; on ouvrit
les dépèches de Deane et de Franklin, et, le
31 juillet, le congrès des États-Unis prit une
résolution conçue en ces termes :
« Attendu que le marquis de La Fayette,
par suite de son grand zèle pour la cause de
la liberté, dans laquelle les États-Unis sont
engagés, a quitté sa famille et les siens et est
50 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
venu à ses frais offrir ses services aux Etats-
Unis sans réclamer ni traitement ni indemnité
particulière, et qu'il a à cœur d'exposer sa
vie pour notre cause ;
» Résolu : que ses services sont acceptés, et
que, en considération de son zèle, de l'illus-
tration de sa famille et de ses alliances, il
aura le rang et la commission de major-général
dans l'armée des États-Unis. »
Il lui restait à voir Washington. Les combi-
naisons militaires avaient contraint le général
à se rapprocher du siège du gouvernement :
l'armée anglaise, forte de dix-huit mille hommes
environ, avait fait voile de New- York ; les
deux Hovve s'étaient réunis pour une opération
secrète, tandis que Clinton, resté à New- York,
y préparait de son côté une attaque. Toutes
les forces britanniques étaient donc en mouve-
ment. Pour parer tant de coups, Washington,
laissant Putnam, son lieutenant, sur la Ri-
vière du Nord, avait passé le Delaware avec
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 51
onze mille hommes et était venu camper à
portée de Philadelphie.
La Fayette lui fut pour la première fois
présenté à un dîner où assistaient plusieurs
membres du congrès. Au moment où l'on allait
se séparer, Washington prit La Fayette à
part, lui témoigna beaucoup de bienveillance,
le complimenta sur son zèle et sur ses sacri-
fices, et l'invita à regarder le quartier général
comme sa maison. Il ajouta, en souriant, qu'il
ne lui promettait pas le luxe d'une cour; mais
que, devenu soldat américain, il se soumet-
trait, sans nul doute, de bonne grâce aux
mœurs et aux privations de l'armée d'une ré-
publique ^
Le lendemain, Washington fit l'inspection
des forts du Delaware et invita La Fayette à
l'accompagner. Il resta auprès de lui jusqu'à
ce qu'il eût le commandement d'une division.
La cour de France, dont l'embarras, feint ou
réel, était grand, avait exigé que les envoyés
1. Voir Fragments extraits de divers manuscrits, t. !•'.
52 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
américains à Paris écrivissent en Amérique
pour empêcher que La Fayette ne fût employé
dans leur armée. Ils ne pressèrent pas l'envoi
de cette lettre, et, quand on en eut connais-
sance, la popularité du jeune Français, comme
on l'appelait, était déjà trop grande pour que
cette missive pût produire aucun efïet. Il n'est
donc aucun genre d'obstacles qui, dès les pre-
miers temps, n'ait été bravé et surmonté par
La Fayette pour embrasser et servir la cause
américaine.
Cette cause semblait alors très compromise.
Les onze mille hommes réunis autour de Phila-
delphie offraient un spectacle singulier. Médio-
crement armés, plus mal vêtus encore, leurs
meilleurs vêlements étaient des chemises de
chasse, larges vestes de toile grise usitées en
Caroline. Quant à la tactique, elle n'existait
pas. Malgré ces désavantages, c'étaient de solides
soldats, conduits par des officiers zélés. La
vertu tenait lieu de science militaire, et chaque
jour ajoutait à l'expérience et à la discipline.
Stirling, plus brave que judicieux, un autre
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 53
général, quoique souvent ivre, Greene, dont les
talents n'étaient encore connus que de ses amis,
commandaient en qualité de majors généraux.
L'artillerie était sous les ordres du général
Knox, qui de libraire s'était fait artilleur :
« Nous devons être embarrassés, dit le général
Washington, de nous montrer à un officier qui
quitte les troupes françaises. — C'est pour ap-
prendre et non pour enseigner que je suis ici, «
répondit La Fayette, et ce ton modeste réussit,
parce qu'il n'était pas commun aux Européens,
Jusqu'alors les Américains avaient eu à
livrer des combats et non des batailles. Au lieu
de harasser une armée, disputer des gorges, il
fallut protéger une capitale ouverte, manœu-
vrer en plaine, près d'un ennemi habile. S'il
eût écouté les avis de l'opinion publique,
Washington aurait enfermé dans Philadelphie
et son armée et les destinées américaines ;
mais, en évitant cette folie, il fallait qu'une
bataille dédommageât la nation. C'est alors
qu'eut lieu, à vingt-six milles de Philadelphie,
la bataille de Brandy wine. La division cen-
54 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
traie, que commandaient les généraux Sullivan
et Stirling, et où combattait La Fayette, fut
débordée par les troupes du commandant de
l'armée anglaise, lord Cornwallis. La confusion
devint extrême, et c'est en ralliant ses soldats
que La Fayette eut la jambe traversée d'une
balle. Il dut à Gimat, son aide de camp, de
pouvoir remonter à cheval. AVashington arrivait
de loin avec des troupes fraîches ; La Fayette
allait le joindre, lorsque la perte de son sang
l'arrêta; on dut bander sa blessure. Il faillit
encore être fait prisonnier. A Chester, à douze
milles du champ de bataille, on trouva un pont
qu'il fallait passer. La Fayette s'occupa d'y re-
tenir les fuyards. Un peu d'ordre se rétablit ;
les généraux et le commandant en chef arri-
vèrent, et le jeune blessé eut le loisir de se
faire soigner. Transporté par eau à Philadel-
phie, il donna de ses nouvelles à madame de
La Fayette dans cette lettre sans fanfaronnades
et pleine de tendresse :
« Ce 12 septembre, je vous écris deux mots,
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. o5
mon cher cœur, par des officiers français de
mes amis qui étaient venus avec moi, et qui,
n'ayant pas été placés, s'en retournent en
France. Je commence par vous dire que nous
nous sommes battus hier tout de bon, et nous
n'avons pas été les plus forts. Nos Américains,
après avoir tenu ferme pendant assez long-
temps, ont fini par être mis en déroute ; en
tâchant de les rallier, MM. les Anglais m'ont
gratifié d'un coup de fusil qui m'a un peu
blessé à la jambe ; mais cela n'est rien, mon
cher cœur, la balle n'a touché ni os ni nerf,
et j'en suis quitte pour être couché sur le
dos pour quelque temps, ce qui me met de
fort mauvaise humeur. J'espère, mon cher
cœur, que vous ne serez pas inquiète. C'est au
contraire une raison de l'être moins, parce que
me voilà hors de combat pour quelque temps.
Cette affaire aura, je crains, de bien fâcheuses
suites pour l'Amérique. Il faudra tâcher de la
réparer, si nous pouvons.
» Vous devez avoir reçu bien des lettres de
moi, à moins que les Anglais n'en veuillent à
56 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
mes épîtres autant qu'à mes jambes. Je n'en
ai encore reçu qu'une de vous, et je soupire
après des nouvelles.
» Adieu, on me défend d'écrire plus long-
temps. Depuis plusieurs jours, je n'ai pas eu
celui de dormir. La nuit dernière a été em-
ployée à notre retraite et à mon voyage ici, où
je suis fort bien soigné. Faites savoir à mes
amis que je me porte bien. Mille tendres res-
pects à madame d'Ayen, à la vicomtesse (de
Noailles) et à mes sœurs. Ces officiers partiront
bientôt. Ils vous verront ; qu'ils sont heureux!
» Bonsoir, mon cher cœur, je vous aime
plus que jamais. »
Cependant le bruit de la mort de La Fayette
s'était répandu à Paris. La duchesse d'Ayen
put dérober à sa fille cette nouvelle émotion.
Elle venait en effet de mettre au monde son
second enfant, Anastasie, celle qui fut la com-
tesse de Latour-Maubourg, et sa santé était
fort ébranlée. Pour l'éloigner de toutes les
fausses nouvelles, madame d'Ayen conduisit
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 57
madame de La Fayette chez M. d'Aguesseau,
en Bourgogne, et de là chez la comtesse Au-
guste de La Marck, à Raismes^
Une autre lettre de son mari (l^"" octobre)
vint la rassurer. Le congrès avait quitté Phila-
delphie pour se rassembler derrière la Susque-
hannah. Lord Cornwallis allait entrer dans la
capitale. Un bateau porta La Fayette à Bristol.
De là, il fut conduit à Bethléem, chez les
frères Moraves. C'est de cet asile de paix qu'il
avait écrit à sa femme. Toutes ces lettres font
aimer l'homme, toutes sont intéressantes :
a Je vous ai écrit, mon cher cœur, le
12 septembre, c'est que le 12 est le lende-
main du 11, et pour ce 11 là, j'ai une petite
histoire à vous raconter. A la voir du beau
côté, je pourrais vous dire que des réflexions
sages m'ont engagé à rester plusieurs semaines
dans mon lit à l'abri du danger. Mais il faut
vous avouer que j'y ai été invité par une lé-
1. Vie de la duchesse d'Ayen, p. 60.
58 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
gère blessure que j'ai attrapée je ne sais com-
ment. C'était la première affaire où je me
trouvais; ainsi voyez comme elles sont rares.
C'est la dernière de la campagne, du moins
la dernière grande bataille, suivant toute appa-
rence, et s'il y avait quelque autre chose, vous
voyez bien que je n'y serais pas. En consé-
quence, mon cher cœur, vous pouvez être bien
tranquille. J'ai du plaisir à vous rassurer, en
vous disant de ne pas craindre pour moi, je
me dis à moi-même que vous m'aimez, et
cette petite conversation avec mon cœur lui
plaît fort, car il vous aime plus tendrement
qu'il n'a jamais fait.
» Je n'eus rien de plus pressé que de vous
écrire le lendemain de cette affaire. Je vous
disais bien que ce n'est rien, et j'avais raison I
Tout ce que je crains, c'est que vous n'ayez
pas reçu ma lettre...
» Mais parlons donc de cette blessure, elle
passe dans les chairs, ne touche ni os ni
nerfs. Les chirurgiens sont étonnés de la
promptitude avec laquelle elle guérit. Ils tom-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. S9
bent en extase toutes les fois qu'ils me
pansent et prétendent que c'est la plus belle
chose du monde...
» Voilà, mon cher cœur, l'histoire de ce que
j'appelle pompeusement ma blessure pour me
donner des airs et me rendre intéressant.
» A présent, comme femme d'un officier
général américain, il faut que je vous fasse
votre leçon. On vous dira : « Ils ont été bat-
» tus. » Vous répondrez : — C'est vrai ; mais
» entre deux armées égales en nombre et en
» plaine, de vieux soldats ont toujours de
» l'avantage sur des neufs ; d'ailleurs, ils ont
» eu le plaisir de tuer beaucoup, mais beau-
» coup plus de monde aux ennemis qu'ils
» n'en ont perdu. » Après cela, on ajoutera :
— C'est fort bien, mais Philadelphie est prise,
» la capitale de l'Amérique, le boulevard de
» la liberté 1 » Vous repartirez poliment :
— Vous êtes des imbéciles. Philadelphie est
» une triste ville, ouverte de tous côtés, dont
» le port était déjà fermé, que la résidence du
» congrès a rendu fameuse, je ne sais pour-
60 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
» quoi. Voilà ce que c'est que cette fameuse
» ville, laquelle, par parenthèse, nous leur
« ferons bien rendre tôt ou tard. » S'ils con-
tinuent à vous pousser de questions, vous les
enverrez promener en termes que vous dira le
vicomte de Noailles, parce que je ne veux pas
perdre le temps de vous écrire à vous parler
politique...
» Soyez tranquille sur le soin de ma bles-
sure, tous les docteurs de l'Amérique sont en
l'air pour moi. J'ai un ami qui leur a parlé
de façon à ce que je sois bien soigné, c'est le
général Washington. Cet homme respectable
dont j'admirais les talents, les vertus, que je
vénère à mesure que je le connais davantage,
a bien voulu être mon ami intime...
» Tous les étrangers employés ici sont mé-
contents, se plaignent, sont détestants et dé-
testés. Moi, je ne comprends pas comment ils
y sont si haïs. Pour ma part, moi qui suis un
bonhomme, je suis assez heureux pour être
aimé par tout le monde!...
» Je suis à présent dans la solitude de
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 61
Bethléem dont l'abbé Raynal parle tant. Cet
établissement est vraiment touchant et fort
intéressant...
» Nous causerons de tout cela à mon retour,
et je compte bien ennuyer les gens que j'aime,
car vous savez que je suis un bavard. Soyez-le,
je vous en prie, mon cher cœur, dans tout ce
que vous direz pour moi à Henriette, ma
pauvre petite Henriette! Embrassez-la mille
fois! Parlez-lui de moi! Mais ne lui dites pas
tout le mal que je mérite, ma punition sera
de ne pas être reconnu par elle en arrivant.
A-t-elle une sœur ou un frère? Le choix m'est
égal, pourvu que j'aie une seconde fois le
plaisir d'être père et que je l'apprenne bientôt.
Si j'ai un fils, je lui dirai de bien connaître
son cœur, et s'il a un cœur tendre, s'il a une
femme qu'il aime, comme je vous aime, alors
je l'avertirai de ne pas se livrer à un enthou-
siasme qui réloigne de Vobjet de son sentiment...
» Mille tendresses à mes sœurs. Je leur
permets de me mépriser comme un infâme
déserteur, mais il faut qu'elles m'aiment en
62 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
même temps. Mes respects à madame la com-
tesse Auguste et à madame de Fronsac. Si la
lettre de mon grand-père ne lui parvient pas,
présentez-lui mes tendres hommages. Adieu,
mon cher cœur I Aimez-moi toujours! Je vous
aime si tendrement.
« Faites mes compliments au docteur Fran-
klin et à M. Deane. Je voulais leur écrire,
mais le temps me manque. »
C'est ainsi que s'exprimait ce général de
vingt ans, ayant de bonne heure le sentiment
de la responsabilité, et se conduisant avec au-
tant de tact que de discernement au milieu
des difficultés de toute nature.
Condamné à l'inaction pendant plus de six
semaines, il écrivait tantôt au gouverneur de
la Martinique pour lui proposer, sous pavillon
américain, un coup de main sur les îles an-
glaises, tantôt à M. de Maurepas, pour lui
exposer un projet d'entreprise plus considé-
rable dans l'Inde. Le vieux ministre, par des
considérations de prudence, n'adopta pas cette
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 63
idée; mais il en fit publiquement l'éloge. « Il
finira quelque jour, disait-il de La Fayette, par
démeubler Versailles pour le service de sa cause
américaine ; car lorsqu'il a mis quelque chose
dans sa tête, il est impossible de lui résister. »
N'attendant pas que sa blessure fût fermée,
La Fayette avait rejoint le quartier général.
C'est là qu'il apprit la capitulation de Burgoyne
à Saratoga. Réduit à cinq mille hommes,
n'ayant pu parvenir à forcer ni à touraer les
troupes de Gates, Burgoyne voulut trop tard
se retirer ; ses communications n'étaient plus
libres. La convention qu'il signa eut en Europe
un immense retentissement et contribua à faire
cesser les irrésolutions deMaurepas. La Fayette
s'empressa de célébrer les mérites de Gates,
mais il le blâma de s'être rendu ensuite indé-
pendant de Washington et d'avoir retenu les
troupes qu'il devait lui renvoyer.
Pour effacer le mauvais effet de la journée
de Saratoga, Cornwallis s'était empressé de se
porter avec cinq mille hommes dans les Jer-
seys. Le général Greene en nombre égal lui
64 LA JELNESSE DE LA FAYETTE.
fut opposé, et La Fayette accompagna Greene.
Détaché pour une reconnaissance, il rencontra
les ennemis à Gloucester en face de Philadel-
phie. N'ayant que trois cent cinquante hommes,
la plupart miliciens, La Fayette attaqua brus-
quement un poste de quatre cents Hessois,
Gornwallis accourut avec ses grenadiers : étant
au milieu des bois, il crut avoir affaire au
corps entier de Greene et se laissa repousser
avec une perte d'une soixantaine d'hommes.
Ce petit succès de Gloucester plut à l'armée et
surtout aux milices.
Le congrès vota : « Qu'il lui serait extrême-
ment agréable de voir le marquis de La Fayette
à la tête d'une division » Il quitta alors son
état de volontaire et remplaça Stéphen dans le
commandement des Virginiens ^
Il fut obligé d'équiper ses soldats à ses frais.
Jamais la situation des Américains ne fut si
critique. Le papier-monnaie, contrefait par les
Anglais, était discrédité. On ciaignait d'établir
1. Journal du Congres du 1" décembre 1777 et Mémoires de
ma main, p. 35.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 65
des taxes. On pouvait encore moins les lever.
Habits, shakos, chemises, tout manquait aux
malheureux soldats. Les provisions de l'armée
faisaient défaut des jours entiers, et la patiente
vertu des officiers et de leurs hommes était un
miracle, à chaque instant renouvelé. Plus la
situation était critique, plus la discipline de-
vint nécessaire. Dans ses surveillances de nuit,
au milieu des neiges, La Fayette eut à faire
casser quelques officiers négligents.
Il voulut être plus simple, plus frugal, plus
austère qu'aucun autre. Élevé mollement, il
changea tout à coup de vie, et son tempéra-
ment se plia aux privations comme aux
fatigues. Pour surcroît de malheur pour les
États-Unis, tout un parti était hostile à Wa-
shington. Très attaché au général en chef, La
Fayette ne balança pas. Il repoussa les avances
des ennemis de ce grand citoyen. Il le voyait
souvent. « Je n'ai pas cherché cette place,
disait-il à La Fayette ; si je déplais au peuple,
je m'en irai, mais jusque-là, je résisterai à
fintrigne. «
5
66 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Il passait l'hiver près de lui, au camp de
Valley-Forge, et le 6 janvier 1778, il écrivait à
madame de La Fayette :
v( Quelle date, mon cher cœur, et quel pays
pour écrire au mois de janvier 1 C'est dans un
camp, c'est au milieu des bois, c'est à quinze
cents lieues de vous que je me vois enchaîné
au milieu de l'hiver. Il n'y a pas encore bien
longtemps que nous n'étions séparés des enne-
mis que par une petite rivière ; à présent
même, nous en sommes à sept lieues, et c'est
là que l'armée américaine passera l'hiver sous
de petites baraques qui ne sont guère plus
gaies qu'un cachot... De bonne foi, mon cher
cœur, croyez-vous qu'il ne faille pas de fortes
raisons pour se déterminer à ce sacrifice ? Tout
me disait de partir, l'honneur m'a dit de
rester et vraiment quand vous connaîtrez en
détail les circonstances où je me trouve, où se
trouve l'armée, mon ami qui la commande,
toute la cause américaine, vous me pardonne-
rez, mon cher cœur, vous m'excuserez même,
LA JEUNESSE DE I,A FAYETTE. 67
et jose presque dire que vous m'approuverez...
Outre la raison que je vous ai dite, j'en ai
encore une autre que je ne voudrais pas ra-
conter à tout le monde, parce que cela aurait
l'air de me donner une ridicule importance.
Ma présence est nécessaire dans ce moment-ci
à la cause américaine plus que vous ne le
pouvez penser : tant d'étrangers qu'on n'a pas
voulu employer, ou dont on n'a pas voulu
ensuite servir l'ambition, ont fait des cabales
puissantes. Ils ont essayé, par toute sorte de
pièges de me dégoûter de cette révolution et
de celui qui en est le chef; ils ont répandu
tant qu'ils ont pu que je quittais le continent.
D'un autre côté, les Anglais l'ont dit haute-
ment, je ne peux pas en conscience donner
raison à tout ce monde-là. Si je pars, beaucoup
de Français utiles ici suivront mon exemple.
Le général Washington serait vraiment mal-
heureux si je lui parlais de partir. Sa con-
fiance en moi est plus grande que je n'ose
l'avouer à cause de mon âge ; dans la place
qu'il occupe, on peut être environné de flatteurs
08 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
OU d'ennemis secrets ; il trouve en moi un ami
sur dans le sein duquel il peut épancher son
cœur et qui lui dira toujours la vérité...
D'ailleurs, après un petit succès dans le Jersey,
le général, par le vœu unanime du congrès,
m'a engagé à prendre une division dans l'ar-
mée et à la former à ma guise, autant que
mes faibles moyens le pourraient permettre.
Je ne devais pas répondre à ces marques de
confiance en lui demandant ses commissions
pour l'Europe. Voilà une partie des raisons
que je vous confie sous le secret... Je vous ai
écrit, il y a peu de jours, par le célèbre
M. Adams. Il vous facilitera les occasions de
me donner de vos nouvelles. Vous en aurez
reçu auparavant que je vous envoyai dès que
j'eus appris vos couches. Que cet événement
m'a rendu heureux, mon cher cœur! j'aime à
vous en parler dans toutes mes lettres, parce
que j'aime à m'en occuper à tous moments.
Quel plaisir j'aurai à embrasser mes deux
pauvres petites filles et à leur faire demander
mon pardon à leur mère! Vous ne me croyez
LA JEL.NESSE DE LA FAYETTE. 69
pas assez insensible et en même temps assez
ridicule pour que le sexe de notre nouvel
enfant ait diminué en rien la joie de sa nais-
nance. Notre caducité n'est pas au point de
vous empêcher d'en avoir un autre sans mi-
racle. Celui-là, il faudra absolument que ce
soit un garçon. Au reste, si c'est pour le nom
qu'il fallait êlre fâché, je déclare que j'ai
formé le projet de vivre assez longtemps pour
le porter bien des années moi-même avant
d'être obligé d'en faire part à un autre. C'est
à M. le maréchal de Noailles que je dois cette
nouvelle. J'ai une vive impatience d'en re-
cevoir de vous...
» Plusieurs officiers généraux font venir leurs
femmes au camp. Je suis bien envieux, non de
leurs femmes, mais du bonheur qu'ils ont d'être
à portée de les voir. Le général Washing-
ton va se déterminer à envoyer chercher la
sienne. Quant à MM. es Anglais, il leur est
arrivé un renfort de (rois cents demoiselles
de New- York, et nous leur avons pris un
vaisseau plein de chastes épouses d'officiers
70 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
qui viennent rejoindre leurs maris. Elles
avaient grand'peur qu'on ne voulût les garder
pour l'armée américaine.
» Ne pensez-vous pas qu'après mon retour
nous serons assez grands pour nous établir
dans notre maison, y vivre heureux ensemble,
y recevoir nos amis, y établir une douce li-
berté et lire les gazettes des pays étrangers
sans avoir la curiosité d'aller voir nous-mêmes
ce qui s'y passe? J'aime à faire des châteaux
en France de bonheur et de plaisir. Vous y
êtes toujours de moitié, moucher cœur, et une
fois que nous serons réunis, on ne pourra
plus nous séparer et nous empêcher de goûter
ensemble, et l'un par l'autre, la douceur d'ai-
mer et la plus délicieuse et la plus tranquille
félicité. Adieu, mon cher cœur, je voudrais
bien que ce plan pût commencer dès aujour-
d'hui. Ne vous conviendra-t-il pas? Présentez
mes plus tendres respects à madame d'Ayen;
embrassez mille fois la vicomtesse et mes
sœurs. Adieu! adieu I Aime-moi toujours et
n'oublie pas un instant le malheureux exilé
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 71
qui pense toujours à toi avec une nouvelle
tendresse. »
On nous pardonnera d'avoir reproduit cette
lettre un peu longue; nous n'avons pas résisté
au désir de faire connaître chez La Fayette
cette âme pleine d'amour contenu, de gaîté
française, de santé morale et de bon sens. La
maturité d'esprit est déjà complète dans ce
jeune homme que les événements et l'élévation
des sentiments transforment jour par jour.
Sa correspondance militaire avec Washington,
dans cette année 1878, est remarquable de
fermeté et de caractère et aussi de sagesse
précoce.
Sa lettre à madame de La Fayette arrivait à
propos : le premier fruit de leur union, cette
petite Henriette tant aimée, mourait, et la
santé de la mère donnait à madame d'Ayen
de cruelles préoccupations.
Le 22 janvier, il fut résolu par le congrès
qu'on entrerait dans le Canada; La Fayette
fut choisi pour commander l'expédition. On
72 LA JEUNESSE DE I,A FAYETTE.
voulait tenter son ambition. En effet, Washing-
ton reçut un pli du ministre de la guerre
renfermant pour La Fayette un diplôme de
commandant en chef, avec ordre d'aller à
Albany recevoir les instructions du congrès.
Washington le lui remit sans se permettre
une réflexion. L'occasion était solennelle. La
Fayette n'hésita pas : il déclara sur-le-champ
aux commissaires du congrès qui se trouvaient
en ce moment au camp : « Qu'il n'accepterait
jamais aucun commandement indépendant du
général et que le titre de son aide de camp
lui paraissait préférable à tous ceux qu'on
pourrait lui donner*. »
Il écrivit ensuite au président dans le même
sens, ajoutant qu'il ne voulait être qu'un
officier détaché par Washington; qu'il lui
adresserait ses rapports, et que les lettres
reçues par le bureau de la guerre ne seraient
que des duplicata. Ces conditions, qui firent
le plus grand honneur au caractère de La
1. Fragments de divers manuscrits. — Lettre du 10 mars
1778. ~ Mémoires, t. I".
LA JEINESSE DE LA FAYETTE. 73
Fayette, furent acceptées. Quant à l'expédition
du Canada, entreprise en plein hiver, sans
vivres, sans magasins, sans traîneaux, il eut
la sagesse d'y renoncer. On fut inquiet à Geor-
getown, résidence momentanée du congrès,
parce qu'on craignait que La Fayette ne se fût
engagé sur les lacs dans la saison où les
glaces commençaient à fondre. Les conlre-
ordres seraient arrivés trop lard, et il reçut
pour sa clairvoyance des compliments tant du
ministre de la guerre, le général Gates, que
de Washington.
A son retour du camp, on lui confia la
mission de faire prêter entre ses mains, dans
toute la région des États-Unis du Nord, le
serment solennel « de reconnaissance de l'in-
dépendance et d'éternelle renonciation à
George III, à ses successeurs et à tout roi
d'Angleterre ». Peu de temps après, Siméon
Deane apportait enfin le traité de commerce
entre la France et les États-Unis d'Amérique.
C'était un grand événement. Le docteur
Franklin, Silas Deane et John Adams, accom-
74 I.A JEUNESSE DE LA FAYETTE.
pagnés de tous les Américains présents à Paris,
avaient été présentés au roi et à la famille
royale. Ils s'étaient rendus ensuite chez la jeune
madame de La Fayette, qui se trouvait à Ver-
sailles, voulant par cet acte solennel témoigner
combien ils se croyaient redevables à son mari
de l'heureuse tournure que leurs affaires
avaient prisée
La nouvelle du traité fît une grande sen-
sation en Amérique et surtout à l'armée.
La Fayette était, depuis quelques jours, revenu
de son commandement du Nord au quartier
général de Washington. En apprenant cette
heureuse nouvelle de Talliance française, il
avait embrassé avec des larmes de joie son
illustre ami. En notifiant le traité au cabinet
britannique, les ministres de la cour de Ver-
sailles se servaient de cette expression :
<< — Les Américains étant devenus indé-
pendants par leur déclaration de tel jour. »
« — Voilà, dit en souriant La Fayette, un
1. History of the American RevolitUon, by doctor Ramsay.
Philadelphie, 1789.
LA JEUNESSE DE 1, A FAYETTE. 75
principe de souveraineté nationale qui leur
sera rappelé un jour chez eux. »
La Révolution française et la part qu'il y
a prise devaient vérifier celte prédiction. Il
pouvait être fier, du reste, de ce résultat ; il
était pour beaucoup dans l'enthousiasme qui
avait éleclrisé en France l'opinion publique,
avait eu raison de la ténacité de Maurepas et
encouragé l'esprit politique de M. de Ver-
gennes. Le tort du gouvernement de Louis XVI
avait été de ne pas prévoir assez la guerre,
ou du moins de s'y préparer fort mal'.
Le 2 mai 1778, l'armée américaine fit un
feu de joie, et La Fayette, ceint d'une écharpe
blanche, passa dans les rangs, accompagné de
tous les Français. De leur côté, les troupes
anglaises, prévoyant une coopération des nou-
veaux alliés des États-Unis, se préparèrent à
abandonner Philadelphie.
1. Mémoires de ma main, p. 46.
IV
Une reconnaissance, destinée à l'assurer des
desseins de l'armée anglaise, faillit coûter
cher à La Fayette. Il s'était porté le 18 mai
jusqu'à Barren-Hill, avec deux mille hommes
choisis. Le général Howe qu'on allait rappeler
à Londres, Clinton qui le remplaçait, combi-
nèrent si bien leurs mouvements, que la cap-
ture de La Fayette parut certaine. Le com-
mandant en chef avait déjà invité « les dames
à souper avec le jeune Français ». L'amiral
Howe, le frère du général, avait préparé une
frégate pour conduire le « Boy », comme on
disait, en Angleterre. S'il n'avait, en etîet,
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 77
manœuvré mieux que les Anglais, la petite
armée était perdue. On tira le canon d'alarme.
Washington fut dans une inquiétude d'autant
plus vive que les troupes confiées à La Fayette
étaient une élite. Mais ce dernier prit son
parti sur-le-champ : il lit de feintes attaques
en montrant des têtes de colonne, et pendant
que les généraux anglais s'arrêtaient pour le
recevoir, il faisait filer son détachement par le
gué de Matson. Il le passa en présence des
ennemis et sans perdre un seul homme. Deux
lignes anglaises se rencontrèrent et furent au
moment de s'attaquer; il n'y avait plus rien
entre elles. Les Américains étaient déjà de
l'autre côté du Schu^dkill.
Cependant, le d7 juin, Philadelphie avait été
évacuée et l'armée anglaise sur deux colonnes
se dirigeait vers New- York. L'indigne conduite
du général Lee avait compromis la journée de
Monmouth. La Fayette, avec deux bataillons
formés par Washington lui-même, arrêta
l'ennemi. L'affaire, mal préparée, fut bien
finie : jamais Washington n'avait été aussi
78 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
grand à la guerre que clans cette action. Sa
présence avait fait cesser la retraite, et ses
dispositions fixé la victoire. Lee, suspendu de
ses fonctions par un conseil de guerre, quitta
le service, et l'armée américaine marcha vers
White-Plain, la seconde ligne, sous les ordres
de La Fayette, formant la colonne de droite.
On avait atteint Brunswick, après avoir célébré
la fête de l'indépendance, le 4 juillet, lorsqu'on
apprit l'arrivée de l'amiral d'Eslaing et de
l'escadre française devant New-York.
Une lettre de La Fayette au duc d'Ayen du
11 septembre 1778, et un extrait de l'histoire
du docteur Gordon et de celle de Ramsay,
annexé aux Mémoires de ma main, rendent un
compte détaillé de l'entrée de d'Estaing dans
le Delaware et de l'expédition contre Rhode-
Island. La Fayette y conduisit deux mille
hommes de troupes continentales. Il fit cette
route de deux cent quarante milles très leste-
ment, et arriva avant que le reste de l'armée,
aux ordres de Sullivan, fût prêt. Son cœur
battait de pouvoir coopérer à une action avec
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 7!)
la marine française. Se rendant à l'escadre,
il y fut comblé d'honnêtetés, surtout par l'ami-
ral, dont il admirait les rares qualités, l'ac-
tivité infatigable, jointe à beaucoup d'esprit.
Gomme le bailli de Suffren était placé en avant
de la flotte, La Fayette lui apporta l'ordre du
comte d'Estaing d'attaquer trois frégates an-
glaises, qui furent brûlées.
Les plus grandes espérances étaient fondées
sur la coopération de la flotte française. Le
8 août, l'armée américaine s'était portée à
Howland's-Ferry, tandis que notre escadre
forçait le passage entre Rhode-Island et Gonnec-
ticut. La droite, composée de cinq mille mili-
ciens et mille continentaux, était commandée
par La Fayette. La nuit du 8 au 9, les An-
glais évacuèrent le nord de l'île et se renfer-
mèrent dans les fortifications de Newport.
« Le soir de notre arrivée *, la flotte anglaise
parut devant la passe avec tous les vaisseaux
que lord Howe avait pu ramasser et quatre
1. Voir lettre au duc d'Aveu.
80 LA .IKUNESSE DE LA FAYETTE.
mille hommes de renfort. Heureusement que
le lendemain matin le vent du nord souffla,
et la flotte française, passant fièrement sous
le feu le plus vif des batteries, auxquelles elle
répondit de ses bordées, alla accepter la ba-
taille que lord Howe avait l'air de lui proposer.
L'amiral anglais coupa sur-le-champ ses câbles
et s'enfuit à toutes voiles, poursuivi vive-
ment par tous nos vaisseaux, l'amiral en tète.
Ce spectacle se donnait par le plus beau
temps du monde, à la vue des armées an-
glaise et américaine. Je n'ai j'amais été si
fier que ce jour-là. C'est le lendemain, — au
moment que la victoire allait se compléter, que
les canons du Languedoc portaient sur la flotte
anglaise, — qu'un coup de vent, suivi d'un
orage aiïreux, sépara et dispersa les vaisseaux
français. Le Languedoc et le Marseillais furent
démâtés, le César perdu pour quelque temps ; il
n'y avait plus moyen de retrouver la flotte
anglaise. M. d'Estaing revint à Rhode Island, y
resta deux jours, en cas que le général Sullivan
voulût se retirer, et puis relâcha à Boston. »
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 81
C'est ce départ précipité pour Boston qui
faillit tout compromettre K L'affliction, l'in-
dignation furent générales. La perte des
espérances, l'embarras de la position, tout
irritait les milices, dont le mécontentement
fut contagieux. Déjà le peuple, à Boston,
parlait de refuser son port ; les généraux
rédigèrent une protestation que La Fayette
refusa de signer. Emporté par la passion, Sul-
livan mit à l'ordre de l'armée « que nos alliés
nous avaient abandonnés ». La P^'ayette se
rendit chez Sullivan et exigea que l'ordre du
matin fût rétracté dans celui du soir. Plutôt
que de suivre le torrent de l'opinion, il risqua
sa popularité.
Séquestré dans son quartier, il ne paraissait
qu'à la tranchée et aux conseils de guerre et
ne souffrait pas une critique contre l'escadre.
Espérant encore les secours de d'Estaing, les
généraux américains décidèrent une retraite
au nord de l'île, et La Fayette fut prié d'aller
1. Mcmoires de ma main, p. 57.
82 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
trouver l'amiral. Après une marche forcée
toute la nuit, il arriva au moment où d'Es-
taing entrait à Boston. Dans une conférence,
l'illustre marin lui démontra Tinsuffisance de
ses forces navales et justifia sa conduite.
Apprenant le lendemain que les deux armées
ennemies se touchaient et que le général an-
glais Clinton était arrivé avec un renfort, La
Fayette repartit pour Howland's-Ferry, en fai-
sant près de quatre-vingts milles en moins de
trente heures. Il réussit à tirer de l'île un
millier d'hommes sans perdre une sentinelle,
et le 13 septembre 1778, le président Laurens
lui envoyait cette résolution du Congrès :
« Le président est chargé d'écrire au mar-
quis de La Fayette, que le Congrès a jugé que
le sacrifice qu'il a fait de ses sentiments per-
sonnels, lorsque pour l'intérêt des États-Unis
il s'est rendu à Boston, dans le moment où
l'occasion d'acquérir la gloire sur le champ de
bataille pouvait se présenter ; son zèle mili-
taire en retournant à Rhode-Island, lorsque la
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 83
plus grande partie de l'armée l'avait déjà
quittée, et ses mesures pour assurer la retraite,
ont droit au présent témoignage de l'approba-
tion du Congrès. »
Ce général de vingt ans, déjà si assagi, mon-
tra une fois de plus par un trait de bravoure
chevaleresque qu'il ne s'était pas désaccoutumé
des habitudes et des mœurs des jeunes pala-
dins français.
Dans une lettre publique signée par lord
Carlisle, l'un des commissaires envoyés de
Londres pour une tentative de conciliation ^
la nation française était taxée d'une 'perfidie
trop reconnue pour avoir besoin d'une nouvelle
preuve. Avec l'effervescence de la jeunesse et
du patriotisme, La Fayette lui écrivit qu'il ne
daignait pas réfuter cette phrase insultante,
mais qu'il désirait la punir. Il le provoquait
donc. Carlisle refusa le cartel. Washington
n'approuva pas la conduite du marquis ; La
1. Voir Correspondance, t. I", p. 236 et 238.
84 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Fayette lui-même écrivait du reste vingt ans
après : « Lord Carlisle eut raison ; ce défi ne
laissa pas d'exciter contre la commission et
son président des plaisanteries qui, bien ou
mal fondées, ont toujours quelque inconvénient
pour ceux qui en sont l'objet, »
Il adressa une dernière lettre à madame de
La Fayette avant de solliciter un congé du
Congrès et d'apporter son épée à la France, en
guerre avec l'Angleterre.
« Je me flattais, disait-il, que la déclaration
de guerre me mènerait sur-le-champ en France.
Indépendamment de tous les liens de cœur
qui m'attirent vers les personnes que j'aime,
l'am-our de ma patrie et l'envie de la servir
étaient des motifs puissants. Je craignais même
que les gens qui ne me connaissent pas pussent
imaginer qu'une ambition de grades, un
amour pour le commandement que j'ai ici, et
la confiance dont on m'honore, m'engageraient
à y rester quelque temps de plus. J'avoue que
je trouvais de la satisfaction à faire ces sacri-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 83
fices à mon pa3^s et à tout quitter sur-le-
champ pour voler à son service... Vous allez
apprendre ce qui m'a retardé, et j'ose dire que
vous approuverez ma conduite.
» La nouvelle de la guerre a été portée par
une flotte française qui venait coopérer avec
les troupes américaines; on allait commencer
de nouvelles opérations; on était au milieu
d'une campagne. Ce n'était pas le moment de
quitter l'armée. D'ailleurs, on m'assurait de
bonne part qu'il n'y aurait rien cette année en
France... Je risquais, au contraire, d'être tout
l'automne sur un vaisseau, et, avec le désir de
me battre partout, de ne me battre nulle part.
Ici, j'étais flatté de voir des entreprises faites
de concert avec M. d'Estaing, et les personnes
chargées des intérêts de la France, comme lui,
m'ont dit que mon départ était contraire et
mon séjour utile au service de ma patrie. Il
m'a fallu sacrifier des espérances charmantes,
reculer la réalisation des plus agréables idées.
Enfin, mon cher cœur, le moment heureux
approche où je vais vous rejoindre, et l'hiver
86 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
prochain me verra heureusement réuni à tout
ce que j'aime... Je vous prie, mon cher cœur,
de présenter mes plus tendres respects à M. le
maréchal de ?soailles. Il a dû recevoir les
arbres que je lui ai envoyés... Embrassez mille
et mille fois mes sœurs... Que vous écrirai-je,
mon cher cœur? Quelles expressions ma ten-
dresse pourra-t-elle trouver pour ce qu'il faudra
dire à notre chère Anastasie? Vous les trou-
verez bien mieux dans votre cœur. Gouvrez-ia
de baisers, apprenez-lui à m'aimer en vous
aimant... Cette pauvre petite enfant doit me
tenir lieu de tout. Elle a deux places à occuper
dans mon cœur. C'est une grande charge que
notre malheur lui a imposée : mais mon cœur
me dit qu'elle la remplira autant qu'il lui est
possible. Je l'aime à la folie...
» Adieu, mon cher cœur! Quand me sera-
t-il permis de te revoir, pour ne plus te quit-
ter, de faire ton bonheur comme tu fais le
mien, de demander mon pardon à tes genoux!
Adieu, adieu! Nous ne sommes plus séparés
pour longtemps. »
LA JELNESSE DE LA FAYETTE. 87
Il disait vrai. Washington, dans une lettre
du 25 septembre, écrivait à La Fayette :
« Si vous avez conçu la pensée, mon cher
marquis, de faire cet hiver une visite à votre
cour, à votre femme, à vos amis, et que vous
hésitiez dans la crainte de manquer une expé-
dition dans le Canada, l'amitié m'engage à
vous avertir que je ne crois pas la chose assez
probable pour déranger vos projets. Il faudrait
bien des circonstances et des événements pour
rendre cette invasion praticable et raison-
nable *. »
Cette pensée d'arracher le Canada aux
Anglais et de le rendre à la France han-
tait toujours le cerveau et le cœur de La
Fayette.
C'est en partie pour entretenir de ce plan
Washington, et plus tard le cabinet de Ver-
sailles, qu'il insistait pour avoir une confé-
1. Voir Correspondance de La Fayette, 1. 1", p. 238.
o8 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
rence avec le général en chef et pour retourner
en France avant l'hiver. Il lui envoya môme
un de ses aides de camp, M. de la Colombe,
et il fut invité à s'expliquer sur ce projet de-
vant un comité du Congrès'.
Le plan fut adopté en principe, mais on
décida que Washington serait préalablement
consulté. Le général développa ses objections
dans un message au Congrès et dans une lettre
confidentielle au président Laurens (14 no-
vembre 1778).
La décision définitive de l'assemblée se
fit attendre. Ce ne fut que le 29 décembre
qu'on la communiqua à La Fayette, avec
une lettre du nouveau président, John Jay,
chargé de lui exposer que la difficulté de
l'exécution, le manque d'hommes et de maté-
riel, et surtout l'épuisement des finances, ne
permettraient pas de donner suite au projet;
que si, cependant, le cabinet de Versailles en
1. Vie de Washington, par Marshall, t. III, et Correspondance
de Washington, t. VI.
LA JEUNESSE DE [,A FAYETTE. 89
prenait Tinitiative, les Etats-Unis feraient tous
leurs efTorts pour seconder les troupes fran-
çaises.
Pendant ces négociations, et dès le 13 oc-
tobre, La Fayette demandait, avec l'assenti-
ment de Washington, la permission d'aller en
France.
Il expliquait dans sa lettre : qu'aussi long-
temps qu'il avait pu disposer de lui-même,
il avait mis son bonheur et son orgueil à com-
battre sous les drapeaux américains; mais
que, la France étant engagée dans une guerre,
il était pressé, par un sentiment de devoir et
de patriotisme, de se présenter devant le roi
et de savoir de lui comment il jugeait à pro-
pos d'employer ses services. 11 se regardait
comme un soldat en congé qui souhaitait ar-
demment rejoindre ses drapeaux et ses chers
compagnons d'armes.
A la réception de cette demande, le Congrès,
qui était rentré à Philadelphie, prit deux réso-
lutions qui sont trop importantes pour que
nous ne les citions pas en entier. C'est le plus
90 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
grand honneur d'un homme de mériter d'une
nation libre de tels témoignages d'estime :
« 21 octobre 1778.
Résolu : Qu'il est accordé au marquis de La
Fayette, major général au service des États-
Unis, une permission d'aller en France, avec
la liberté de fixer l'époque de son retour ; —
que le président offrira au marquis de La
Fayette les remerciements du Congrès pour le
zèle désintéressé qui l'a conduit en Amérique,
les services qu'il a rendus aux États-Unis par
son courage et ses talents dans beaucoup d'oc-
casions importantes ; — que le ministre plé-
nipotentiaire des États-Unis à la cour de Ver-
sailles sera chargé d'offrir en leur nom, au
marquis de La Fayette, une épée de prix,
ornée d'emblèmes convenables. »
Le 22 octobre, le lendemain, le Congrès
prend cette autre résolution : « Qu'il sera écrit
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 91
au roi de France la lettre suivante pour re-
commander le marquis de La Fayette :
A notre grand, fidèle et cher allié et ami Louis XVI,
roi de France et de Navarre :
« Le marquis de La Fayette ayant obtenu
notre permission de retourner dans sa patrie,
nous ne pouvons le laisser partir sans lui té-
moigner les profonds sentiments que nous ins-
pirent son zèle, son courage et son dévoû-
ment. Nous l'avons élevé au rang de major
général dans nos armées, avancement mani-
festement mérité par sa prudente et courageuse
conduite. Nous recommandons ce noble jeune
homme à l'attention de Votre Majesté, parce
que nous l'avons vu sage dans le conseil, brave
sur le champ de bataille, patient au milieu
des fatigues de la guerre. Le dévoûment à son
souverain a toujours dirigé sa conduite, con-
forme à tous les devoirs d'un Américain, et
c'est ainsi qu'il a acquis la confiance des États-
Unis, vos bons et fidèles amis et alliés, et
92 I.A JEUNESSE DE LA FAYETTE.
l'affection de leurs citoyens. Nous prions Dieu
de tenir Votre Majesté dans sa sainte garde.
» Fait à Philadelphie, par le Congrès des
États-Unis de l'Amérique du Nord, vos bons
amis et alliés.
» HENRI LAURENS, président. »
En adressant à La Fayette la copie de ces
deux résolutions qui recommandent son nom
à l'histoire, le président ajoutait :
« Je prie Dieu de vous bénir et de vous
protéger, monsieur, et de vous ramener en
sûreté près de votre prince, au milieu de votre
famille et de vos amis. »
Le plus beau bâtiment des Etats-Unis,
V Alliance, de trente-six canons, fut désigné
pour le porter en Europe. Il recommença un
voyage de quatre cents milles pour s'embarquer
à Boston ; il espérait y prendre congé de l'amiral
d'Estaing, dont l'amitié et le malheur le tou-
chaient autant qu'il admirait son patriotique
courage.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 93
Échauffé par ses courses et ses fatigues,
mais plus malade encore du chagrin conçu à
Rhode-Island, La Fa3^ette voyageait à cheval
avec la fièvre, par une forte pluie d'automne
AFeshkil, huitmillesduquartier général, il fallut
céder à la violence d'une maladie inflamma-
toire. Le bruit de sa mort prochaine affligea
l'armée, où il était appelé the soldier''s friend,
l'ami du soldat, et la nation entière réunit ses
vœux pour le rétablissement de la santé du
marquis, nom sous lequel il était plus fami-
lièrement désigné.
A la première nouvelle de sa maladie, le
directeur des hôpitaux, Cochrane, à qui Wa-
shington avait dit, lorsque La Fayette fut blessé
à Brandywine : — « Soignez-le comme mon
fils, car je l'aime de même, » — Cochrane,
quitta tout pour lui. ^ Washington venait tous
les jours savoir des nouvelles de son ami.
Brûlé par la fièvre, La Fayette se sentait
mourir. Heureusement, la nature ajouta, aux
soins assidus du docteur Cochrane, une hémor-
ragie aussi effrayante que salutaire. 11 fut
94 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
sauvé, et Washington et lui purent se dire
« un adieu bien tendre et bien pénible. »
L'équipage de V Alliance était incomplet. Le
gouvernement offrit ce qu'on appelait une
presse de matelots. Mais ce moyen déplut à
La Fayette, et l'on prit pour compléter l'équi-
page des déserteurs anglais et des volontaires.
Ce choix faillit lui coûter cher, car il devait
miraculeusement échapper pendant la traver-
sée à un complot qui aurait livré le navire
aux Anglais.
Le jeune major général de l'armée améri-
caine s'embarquait pour la France, le 11 jan-
vier 1779. Il était porteur d'une lettre dans
laquelle Washington disait à Benjamin Fran-
klin, ministre d'Amérique :
« Lorsque le marquis de La Fayette
arrive avec tant de titres à votre estime, il
serait inutile, si ce n'était pour satisfaire mes
propres sentiments, d'ajouter que j'ai pour lui
une amitié très particulière. »
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 95
Il était à l'âge où l'on est heureux ! Il ac-
complissait donc sans encombre ce premier
voyage, et il entrait dans le port de Brest, le
20 février.
Parti de France en rebelle et en fugitif, La
Fayette y rentrait acclamé et triomphant.
A peine se donna-t-on le temps de punir par
huit jours d'arrêts sa désobéissance, encore
ne fut-ce qu'après lui avoir permis de causer
avec M. de ^laurepas. Le prince de Poix lui
avait fait connaître tous les ministres.
Ce fut l'enceinte de l'hôtel de Noailles qui
tint lieu de Bastille à La Fayette. Quelques
jours après, il écrivit à Louis XVI pour lui
avouer « son heureuse faute, » et il reçut la
permission d'aller recevoir à Versailles une
« douce réprimande ». — « En me rendant
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 97
la liberté, on me conseilla d'éviter les lieux oîi
le public pourrait consacrer ma désobéissance. »
Ce fut surtout parmi les femmes de la cour
que son succès fut grand. « Toutes l'embras-
saient. » — Et Ma rie-An toi nette elle-même,
entraînée un instant par le tourbillon, lui
faisait donner le régiment du roi-dragons.
L'ivresse de madame de La Fayette fut au
delà de toute expression. Son bonheur fut
bientôt troublé par des alarmes. Elle ne put
jouir longtemps en paix du bien qu'elle avait
retrouvé. Le séjour de son mari à Paris fut
toujours employé à préparer de nouvelles en-
treprises. Par la force des choses, il se trou-
vait, en effet, le lien entre les États-Unis et la
France, il avait la confiance des deux pa3^s. Sa
faveur dans les salons était encore plus grande
qu'à la cour. 11 l'employait à servir la cause
des Américains, à détruire la mauvaise im-
pression qu'on cherchait à répandre contre eux * .
1. Mcinoires de ma main; — Vie de madame de La Fayette;
Mémoires historiques de La Fayette et le tome IV de l'Histoire
de la participation du la France à l'indépendance des Etats-
Unis, par M. Doniol. (.Annexes, archives des all'aircs étrangères.)
7
98 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Les correspondants du parti anglais à l'étran-
ger imprimaient, dans les gazettes à la solde
de la Grande-Bretagne, que Louis XYl aban-
donnait les rebelles et rappelait La Fayette. Il
fit alors publier les résolutions du Congrès à
son sujet, les lettres officielles écrites par le
président Laurens et par Washington au gou-
vernement français et au docteur Franklin. Il
avait donc pris pied. Après quelques conversa-
tions, il s'était convaincu que le ministère,
craignant une trop grande extension des États-
Unis, se refuserait à toute entreprise sur le
Canada. Comme M. Necker redoutait toute
entreprise qui pouvait augmenter les dépenses,
La Fayette avait essayé d'organiser une expé-
dition, à la tête de laquelle il comptait placer Paul
Jones. Le célèbre corsaire aurait transporté,
sous pavillon américain, un corps de troupes
sur les côtes d'Angleterre, pour j lever des
contributions destinées à fournir aux États-
Unis l'argent qu'on ne pouvait tirer du trésor
en France. Cette idée fut bientôt abandonnée.
La Fayette lui en substitua une autre. Grâce
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 99
aux encouragements de l'ambassadeur de
Suède, il songea à faire prêter aux Américains
quatre vaisseaux de ligne suédois avec la moi-
tié de leur équipage, la France répondant du
loyer ; mais le plus sérieux de tous ces pro-
jets fut une tentative de descente en Angle-
terre. Le grade d'aide maréchal général des
logis eût été attribué au jeune marquis. On
réservait à son audace, mêlée de prudence, le
soulèvement de l'Irlande.
Il s'était rendu à Saint-Jean-d'Angély, où se
trouvaient, avec le roi-dragons qu'il comman-
dait, quelques régiments d'infanterie, momen-
tanément sous ses ordres. Il était avide d'ac-
tion'. Il apprend que le lieutenant général
comte de Vaux est désigné pour commander
les troupes destinées à l'expédition. Aussitôt,
il écrit à M. de Vergennes (août 1779) :
« Ce qui me convient est une avant-garde de
grenadiers et de chasseurs et un détachement
1. Lettre à M. de Vergennes, p. 293, t. 1=', Mémoires; —
lettre à Washington, 12 juin 1779.
100 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
de dragons du roi, le tout faisant quinze cents à
deux mille hommes qui me mettent hors de la
ligne et à portée de m'exercer. D'ailleurs, je
connais les Anglais et ils me connaissent aussi,
deux choses importantes à la guerre... Je ne suis
point de la cour. Je suis encore moins courti-
san, et je prie le minisire du roi de me re-
garder comme sortant d'un corps de garde. »
Et dans une autre lettre au même :
« Vous me trouverez peut-être bien ardent,
mais puisque vous voulez bien être mon ami,
songez que j'aime avec passion le métier de la
guerre, que je me crois particulièrement né
pour ce jeu-là, que j'ai été gâté pendant deux
ans par l'habitude d'avoir de grands comman-
dements et d'obtenir une grande confiance 1
Songez que j'ai besoin de justifier les bontés
dont ma patrie m'a comblé. Songez que je
l'adore, cette patrie et que l'idée de voir l'An-
gleterre humiliée, écrasée, me fait tressaillir
de joie. Songez que je suis particulièrement
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE, lOl
honoré de l'estime de mes concitoyens et de la
haine de nos ennemis. Après tout cela, mon-
sieur le comte (je ne vous le dirais pas comme
ministre du roi), jugez si je dois être impa-
tient de savoir si je suis destiné à arriver le
premier sur cette côte et à planter le premier
drapeau français au milieu de cette insolente
nation. »
On sent déjà dans ces lignes courir cette
flamme qui devait, douze ans plus tard, échauf-
fer dans leurs audacieux faits d'armes nos géné-
raux de vingt-cinq ans, prodigues de leur sang
et sauvant la patrie à force d'audace, de désin-
téressement et d'amour. La Fayette était de
leur race. Aussi, s'indigne- t-il à la pensée
d'une trêve :
« Je ne crois pas à la nouvelle telle qu'on
me la mande. Pour Dieu ! battons-les une
bonne fois, ayons la force de vouloir être
craints, et nous penserons alors à une paix
qui deviendra honorable. »
102 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Enfin, dans une dernière lettre au même
M. de Vergennes, lettre datée du Havre, son
patriotisme fait explosion :
« Me voici au Havre, monsieur le comte, en
face du port et dominant surtout les vaisseaux
qui nous conduiront en Angleterre. Jugez si
je suis content de ma position et si mon cœur
appelle les vents du sud qui nous amèneront
l'amiral d'Orvilliers 1 Je ne puis être tranquille
que sur la côte anglaise, et nous n'y sommes
pas encore. »
Deux mois se passèrent ainsi à regarder s'ils
arrivaient, ces vaisseaux qui devaient porter
nos soldats en Angleterre. On dut bientôt
perdre toute confiance en cette entreprise. Le
projet d'invasion tombait à l'eau ; celui d'en-
voyer des troupes en Amérique était accepté
et subsistait seul. Notre amour-propre y était
du reste engagé. L'escadre française avait été
impuissante à enlever Savannah aux Anglais
(septembre 1779). Les Américains avaient laissé
XA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 103
passer, sans se soucier d'y mettre obstacle, les
troupes qui venaient appuyer l'assiégé. L'ami-
ral d'Estaing avait été obligé de reprendre la
mer, sans tenter le sort d'un nouveau combat.
Il nous en avait coûté sept cents hommes,
tués ou blessés grièvement.
C'était La Fayette qui avait ramené M. de
Vergennes au plan de porter des troupes en
Amérique. Mais à Philadelphie, quand il fut
pour la première fois question d'associer des
régiments français aux troupes américaines, les
susceptibilités s'éveillèrent. Des craintes de
mauvais accueil se manifestèrent dans l'entou-
rage de Washington. Déjà La Fayette dans une
lettre importante à M. de Vergennes, du 18 fé-
vrier 1779, avait écrit:
« On dira sûrement que les Français seront
mal reçus en Amérique et vus de mauvais œil
dans son armée. Je ne peux pas nier que les
Américains ne soient un peu difficiles à ma-
nier, surtout par des caractères français ; mais,
si j'étais chargé de ce soin, ou que le com-
104 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
mandant nommé par le roi s'y prît passable-
ment bien, je répondrais sur ma tète d'évKer
ces inconvénients et de faire parfaitement rece-
voir nos troupes. ^^
Une grande circonspection et une extrême
bienveillance lui paraissaient donc nécessaires
pour ménager l'amour-propre en éveil du pays
de AVashington. Toutefois, lorsque, le 47 octo-
bre, l'ordre de licenciement des troupes du
comte de Vaux avait été transmis aux ports
où elles avaient été rassemblées, La Fayette
avait demandé que l'on y triât du moins trois
mille hommes pour les jeter à propos en
Amérique ^
Attribuerait-on le commandement au jeune
major général des logis? Ne ferait-on pas plu-
tôt de lui l'introducteur du corps auxiliaire et
ne l'enverrait-on pas à cette fin, reprendre
simplement le commandement d'une division
1. Voir Doniol, Histoire de la participation de la France à
l'indépendance des Élats-Unis, Annexes, t. IV, p. 276, - et
Correspondance de La Fayette, t. I", p. 328.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 405
américaine? Une lettre qu'il écrivit le 2 fé-
vrier 1780 à M. de Vergennes, devenu son
ami, contient les bases du plan qui fut défini-
tivement adopté. Certes, à beaucoup de points
de vue, il eût voulu être à la tête d'une
petite arm.ée française :
ft Si je commande, disait-il, vous pouvez
agir en toute sécurité, parce que les Améri-
cains me connaissent trop pour que je puisse
exciter de fausses inquiétudes. Je prends, si
l'on veut, l'engagement de ne demander ni
grade, ni titre et même de les refuser pour
mettre à son aise le ministère. — Dans le se-
cond cas, celui où je reprendrais une division
américaine, il faut d'abord prévenir en Amé-
rique le mauvais effet que ferait l'arrivée d'un
autre commandant. L'idée que je ne puis pas
mener ce détachement est la dernière qui se
présenterait là-bas. Je dirai donc que j'ai pré-
féré une division américaine. Il faut que je
sois dans le secret pour préparer les mo^-ens et
instruire le général Washington. Un secret que
106 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
je ne saurais pas paraîtrait bien suspect à Phi-
ladelphie. »
Quelques jours avant, il avait écrit à M. de
Maurepas, en soulignant ces mots : a C'est à la
fin de février qu'il faudrait être prêt. »
Les convenances militaires ne permirent pas
de placer à la tête du corps expéditionnaire
un jeune général de vingt-deux ans, ayant,
par nature, trop de confiance dans les témé-
rités. Parmi les officiers supérieurs, à la tête
des troupes destinées à une descente en Angle-
terre, Louis XVI choisit un officier général
nouvellement promu, dont les qualités de tac-
ticien avaient été appréciées durant la guerre
de sept Ans et qui avait été désigné par le
comte de Vaux pour commander son avant-
garde. Il se nommait le comte de Rocham-
beau.
On décida de mettre sous ses ordres une
petite armée dont La Fayette irait d'avance an-
noncer aux États-Unis l'arrivée. L'ordre était
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 107
expédié, le 20 février 1780, à la frégate VHer-
mione de le transporter à Boston.
Les rapports du commandant du navire au
ministre de la marine font juger de la consi-
dération enthousiaste dont jouissait le jeune
gendre de la maison de Noailles.
« J'aurai, dit le capitaine, pour M. le mar-
quis de La Fayette, tous les égards et toutes
les attentions non seulement que me pres-
crivent vos ordres, mais ceux que mon cœur
me dicte pour un homme que ses actions m'ont
inspiré le plus grand désir de connaître. Je
regarde comme une faveur l'occasion de me
trouver à portée de lui donner des marques
de la grande estime que j'ai conçue pour lui '. »
La Fayette se trouvait donc mis au service
des Étals-Unis et il était chargé de préparer
les voies auprès de Washington et du Congrès
pour que les troupes françaises que Louis XVI
1. Voir Doniol, t. IV, p. 280, archives de la marine, annexes.
108 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
mettait à la disposition de ses alliés fussent
engagées dans une action efficace.
La nomination de Rochambeau ne fut rendue
officielle que le 9 mars, et, dès le il, La Fayette
était embarqué sur VHermione. Il lui avait fallu
une année d'.efforts pour amener la détermi-
nation du gouvernement.
Madame de La Fayette, qu'il quittait une
seconde fois, souffrait cruellement de pareilles
secousses. Après une grossesse pénible, elle
avait mis au monde, le 24 décembre 1779, un
fils, George, dont Washington fut le parrain.
Cette naissance avait comblé la famille de joie,
et il fallait qu'un bonheur si court fût encore
troublé. La douleur de la séparation avait été
plus profonde dans le cœur de madame de La
Fayette qu'au premier voyage. Son sentiment,
comme le dit madame de Lasteyrie, s'était
accru par ses inquiétudes et par le charme des
moments passés près de son mari. Elle avait
alors dix-neuf ans. Ses impressions étaient de-
venues plus fortes et plus intenses. Une con-
fiance plus intime, plus soumise, avait associé
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 109
son esprit plus mùr aux opinions et aux des-
seins de cet époux si adoré. Elle lui avait
donné toute sa raison et tout son cœur. Elle
était fière de lui. C'avait été pour elle une fête
inoubliable, le jour où le petit- fds de Franklin,
celui que Voltaire mourant avait béni au nom
de Dieu et de la liberté, remit solennellement
à La Fayette l'épée d'honneur que les États-
Unis lui offraient à titre de reconnaissance na-
tionale. j\Iais madame de La Fayette n'était pas
faite pour les émotions de la gloire et pour les
secousses de l'imagination. Le calme de la vie
domestique et recueillie était son rêve. Elle ne
put le réaliser que quelques années avant de
s'éteindre, au milieu de privations qui lui pe-
saient si peu.
La Fayette emportait en Amérique de bonnes
nouvelles. Son intervention n'avait pas eu seu-
lement pour résultat de faire porter la force
de la petite armée de Rochambeau de quatre
mille hommes à six mille hommes ; grâce à
lui, un prêt de six millions avait été mis à la
disposition de Franklin pour des achats d'armes
110 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
et de vêtements. Il était temps pour les Fran-
çais d'agir *.
Pendant que Florida-Blanca demandait notre
intervention auprès du Congrès pour procurer
à l'Espagne les avantages qu'elle souhaitait au
sud des États-Unis, la situation s'y montrait
sous les aspects les plus graves. Les suites de
notre échec à Savannah avaient été funestes.
Lord Cornwallis s'était emparé de la Géorgie
et des deux Carolines. Le parti des tories, les
royalistes, relevait la tète. Les patriotes sem-
blaient consternés. Heureusement, le courage
et l'héroïsme des femmes américaines relevèrent
leurs époux, leurs pères, leurs fils de leur abat-
tement. Bientôt, de toutes parts, on courut aux
armes, et les républicains, par un redouble-
ment d'ardeur et de fermeté, se montrèrent
dignes du secours que la France leur envoyait.
Dans le nord, AYashington, inébranlable au
milieu des revers, rassurait le Congrès et con-
tenait, sans se compromettre, les forces redou-
1. Voir lettre à M. de Maurepas, 25 janvier 1880.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 111
tables de Clinton. Enfin, la fortune allait secon-
der son génie. Le 27 avriH780, il recevait de La
Fayette ce billet daté de Ventrée du port de Boston :
« Je suis ici, mon cher général, et au milieu
de la joie que j'éprouve de me retrouver un
de vos fidèles soldats, je ne prends que le
temps de vous dire que je suis venu de France
à bord d'une frégate que le roi m'a donnée
pour mon passage. J'ai des affaires de la der-
nière importance que je dois d'abord commu-
niquer à vous seul. En cas que ma lettre vous
trouve de ce côté-ci de Philadelphie, je vous
supplie de m'attendre et vous assure qu'il
pourra en résulter un avantage public. Adieu,
vous reconnaîtrez aisément la main de votre
jeune soldat. »
Le retour de La Fayette produisit la plus vive
sensation. Toute la population de Boston courut
au rivage pour le recevoir. 11 fut conduit en
triomphe chez le gouverneur Hancock, d'où il
partit sur-le-champ pour le quartier général.
112 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Washington apprit avec une vive émotion
l'arrivée de son jeune ami. A la réception du
courrier qui lui apporta cette nouvelle, des
larmes coulèrent de ses yeux.
La Fayette fut reçu avec les manifestations
les plus joyeuses par l'armée américaine. Il
apprit alors au commandant en chef ce qui
avait été résolu par le cabinet de Versailles et
l'arrivée du secours si attendu. L'histoire doit
l'enregistrer avec satisfaction : Louis XVI, avec
un grand sens de la politique extérieure, n'a-
vait pas eu besoin d'être stimulé par ses mi-
nistres. Il avait dû souvent prendre les devants.
Les documents publiés font ressortir de la
façon la plus honorable son rôle personnel
dans la question américaine. Washington sentit
toute 1 importance de ces communications et
regarda cette heureuse nouvelle comme déci-
sive pour les affaires de son pays*.
L'amour-propre des Américains était sauve-
gardé par les instructions confidentielles de
1. Instructions remises à La Fayette, le 5 mars 1780; annexes,
p. 314, t. IV. Doniol.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 113
M. de Vergennes. Il avait été réglé que le
corps commandé par le lieutenant général de
Rochambeau serait entièrement aux ordres de
Washington et ne ferait qu'une division de
son armée. Les Français ne seraient jamais
regardés que comme auxiliaires, prenant la
gauche des troupes des États-Unis, et le com-
mandement devait appartenir, à parité de
grade et de date, au commandant américain.
Le secret fut bien gardé. Mais les préparatifs
furent longs, et le vent fut contraire au dé-
part de Brest pendant presque autant de se-
maines encore qu'il en avait fallu pour effec-
tuer l'embarquement. Le 2 mai seulement, le
chevalier de Ternay, commandant l'escadre,
prit le large avec six vaisseaux, cinq frégates
et son convoi. Dans la lettre adressée le 3 juin
à La Fayette par le ministre de la marine, il
est dit :
« Le convoi vous mène cinq mille hommes
effectifs; le défaut de bâtiments de transport
n'a pas permis d'embarquer plus de monde,
8
114 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
et la saison est bien avancée pour envoyer tout
de suite le reste. Il est probable qu'on ne
pourra faire partir qu'en automne les deux
autres régiments. Peut-être est-ce un bien?
Nous saurons comment les premiers auront
été accueillis et si on en désire plus. »
Les deux régiments ne furent pas envoyés.
L'escadre du chevalier de Ternay entra le
17 juillet dans le port de Rliode-Island, après
soixante-dix jours de navigation. La petite
armée de Rochambeau campa près de New-
York. Le général anglais Clinton s'embarqua
aussitôt avec dix mille hommes pour descendre
à Rhode-Island, mais le corps expéditionnaire
renforcé par trois mille Américains que La
Fayette et le général Heats amenèrent s'était
mis en telle mesure de défense, que Clinton ne
persista pas clans son projet. Il en fut d'ailleurs
détourné, en apprenant la marche de Wa-
shington qui se rapprochait de New- York.
VI
Les troupes françaises étaient remplies d'ar-
deur, et le bon accord des deux alliés justifiait
les prévisions et la conduite politique de La
Fayette. Jamais il n'avait cependant trouvé
Washington plus victime de l'âpre rivalité des
intérêts de son pays et des jalousies démocra-
tiques. Ce grand citoyen voyait l'armée, avec
laquelle, depuis cinq ans, il défendait l'indé-
pendance nationale, toucher aux derniers sa-
crifices.
Comme l'écrivait La Fayette à M. de Ver-
gennes, le 23 juillet, le Congrès n'avait ni
argent, ni papier.
116 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
« Les officiers et soldats de l'armée améri-
caine n'ont pas un schelling. Les premiers ne
reçoivent qu'une ration et n'ont point d'ha-
bits, sans avoir, comme les soldats, l'espé-
rance d'en recevoir de France*. »
Les Français s'étant fortifiés à Newport
et Clinton ayant renoncé à les attaquer, La
Fayette put entretenir Rochambeau et son état-
major du projet d'opérations offensives, com-
biné par Washington pour la réduction de la
ville et de la garnison de New- York. La Fayette
en désirait l'accomplissement avec beaucoup
d'ardeur, et le général en chef y ajoutait un
grand prix. Cependant la chose était difficile.
Quoique la prise de Ne v^- York eût toujours été
dans les vues du ministère français, les ins-
tructions de Rochambeau lui prescrivaient
d'attacher une importance capitale au poste
de Rhode-Island et d'en faire sa base d'opé-
rations. Il répugnait donc à s'en éloigner pour
marcher sur New- York ^.
1. Archives des affaires étrangères, annexes; Doniol.
2. Correspondance de La Fayette, t. I", p. 346, 357 et 365.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. Il"
D'autre part, le chevalier de Ternay ne
pouvait avoir la supériorité maritime qu'après
l'arrivée de la seconde division de la flotte
impatiemment attendue de France, ou par la
jonction avec l'escadre de M. de Guichen, alors
dans les Antilles. Plusieurs conférences se
tinrent vers la fin de juillet et le commen-
cement d'avril entre Ternay, Rochambeau
et La Faj'ette. Ce dernier, dans une longue
lettre officielle, datée du 9 août 1780, avait
résumé, comme dans un procès-verbal, toutes
les questions, afin d'en présenter un compte
rendu à Washington. Le 12, Rochambeau fait
connaître au marquis qu'il a sollicité direc-
tement du général en chef un rendez-vous,
pour que l'amiral et lui discutent verbalement
un plan définitif.
<i On fera plus en un quart d'heure de con-
versation que par des dépêches multipliées...
Sur ce que vous me mandez, mon cher mar-
quis, que la position des Français à Rhode-
Island n'est d'aucune utilité, je vous observerai
118 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
que je n'ai encore ouï dire qu'elle ait nui à
aucun d'entre eux. Je crains les Savannah et
autres avertissements de cette espèce, dont j'ai
tant vu dans ma vie. Il est un principe en
guerre comme en géométrie, Vis imita fortior.
Au surplus, j'attends les ordres de mon géné-
ralissime... Je vous embrasse, mon cher mar-
quis, du meilleur de mon cœur. »
Cette ardeur naturelle de La Fayette ne
faisait actuellement que correspondre aux dis-
positions de Washington, désireux de sortir
d'une inaction fatale à sa cause.
Dans ses Mémoires \ Rochambeau dit, pour
la justification de La Fayette, qu'il rendait
(c substantiellement » les sentiments du gé-
néral en chef, et que ce dernier se servait de
la jeunesse et de l'ardeur de son lieutenant
pour les exprimer avec plus d'énergie. La
Fayette, en effet, insiste. Il a rendu compte à
Washington des conférences, et il a reçu de
1. Voir Mémoires de Rochambeau, p. 248 et 249.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 119
pleins pouvoirs pour arrêter définitivement le
plan de campagne. On avait du reste créé
exprès pour lui un corps d'élite destiaéàêtre
l'avant-garde de l'armée. Le marquis parlait
donc avec l'autorité d'un général des États-
Unis.
Cette insistance, qu'il ne tenait pas seule-
ment de sa jeunesse, mais aussi de son opti-
misme, de cette confiance heureuse faite
d'enthousiasme et de persistance, qui était le
fonds de sa nature, cette insistance auprès d'un
officier supérieur plus expérimenté que lui,
aurait fini par tourner en acrimonie, et aurait
pu amener entre les deux armées des divisions
fâcheuses. La Fayette le comprit, et avec une
spontanéité qui tenait à la fois de sa modestie
et de sa bonté, il écrivit au général Rocham-
beau :
« Si je vous ai offensé, je vous en demande
pardon, pour deux raisons; la première que
je vous aime, la seconde que mon intention
est de faire ici tout ce qui pourra vous plaire.
120 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Partout où je ne suis que particulier, vos
ordres seront pour moi des lois, et pour le
dernier des Français qui sont ici, je ferais
tous les sacrifices plutôt que de ne pas con-
tribuer à leur gloire, à leur agrément, à leur
union avec les Américains. Tels sont, mon-
sieur le comte, mes sentiments, et quoique
vous m'en supposiez de bien contraires à mon
cœur, j'oublie cette injustice pour ne penser
qu'à mon attachement pour vous... Mon tort
a été d'écrire avec chaleur, officiellement, ce
que vous auriez pardonné à ma jeunesse, si
je vous l'avais écrit en ami, et à vous seul ;
mais j'étais tellement dans la bonne foi, que
votre lettre m'a surpris autant qu'elle m'a
affligé, et c'est beaucoup dire. »
La réponse de Rochambeau mérite d'être
citée. Elle montre bien ce que l'amabilité et
la politesse ajoutaient à la vaillance de la
vieille armée française, et comme la géné-
rosité d'âme s'y mêlait à toutes les vertus
militaires :
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 121
a New- York, le 27 août 1780.
« Permettez, mon cher marquis, à un vieux
père de vous répondre comme à un fils
tendre, qu'il vous aime et vous estime infini-
ment. Vous me connaissez assez pour croire
que je n'ai pas besoin d'être excité, qu'à mon
âge, quand on a pris un parti fondé sur la
raison militaire et d'état, forcé par les cir-
constances, toutes les instigations possibles ne
peuvent rien faire changer sans un ordre
positif de mon général. Je suis assez heureux,
au contraire, pour qu'il me dise dans ses
dépêches que mes idées s'accordent substan-
tiellement avec les siennes, sur toutes les bases
qui permettront de tourner ceci en offensive,
et que nous ne différons que sur quelques
détails, sur lesquels la plus petite explication
et certainement ses ordres trancheront toute
difficulté. — Vous êtes humilié, mon cher
ami, dans votre qualité de Français, de voir
une escadre anglaise bloquer ici, par une
122 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
supériorité marquée de vaisseaux et de fré-
gates, l'escadre du chevalier de Ternay; mais
consolez-vous, mon cher marquis, le port de
Brest est bloqué depuis deux mois par une
flotte anglaise qui a empêché de partir la
seconde division, sous l'escorte de M. de
Bougain ville...
» C'est toujours bien fait, mon cher mar-
quis, de croire les Français invincibles; mais
je vais vous confier un grand secret, d'après
une expérience de quarante ans : Il ny en a
pas de plus aisé à battre, quand ils ont perdu la
confiance en leurs chefs, et ils la perdent tout
de suite, quand ils ont été compromis à la
suite de l'ambition particulière et personnelle...
Soyez donc bien persuadé de ma plus tendre
amitié, et que, si je vous ai fait observer très
doucement les choses qui m'ont déplu dans
votre dernière dépêche, j'ai jugé tout de suite
que la chaleur de votre âme et de votre cœur
avait un peu échauffé le flegme et la sagesse
de votre jugement; conservez cette dernière
LA JEUNESSE DE LV FAYETTE. 1:23
qualité dans le conseil, et réservez toute la
première pour le moment de l'exécution.
« C'est toujours le vieux père Rochambeau
qui parle à son cher fils La Fayette qu'il
aime, aimera, et estimera jusqu'au dernier
soupir. »
Il ne resta pas trace de cet incident, entre
le vaillant soldat de la guerre de sept Ans et le
chevaleresque ami de Washington.
La conférence, si désirée par Rochambeau
et longtemps différée, fut enfin accordée. Le
rendez-vous fut fixé à Hartford, dans le Con-
necticut. La Fayette et Washington, pour s'y
rendre, quittèrent l'armée le 18 septembre.
C'est à la suite de cette entrevue qu'il fut dé-
cidé qu'on enverrait à Paris le colonel amé-
ricain Laurens, fils de l'ancien président. Il
fut choisi, presque unanimement, par le con-
grès. Son dévouement à la cause de l'indé-
pendance, ses longs services militaires, la
réputation qu'il s'était acquise, le firent hési-
ter à se charger de cette mission. Il voulait
124 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
qu'on donnât la préférence à M. Hamilton,
aille de camp de Washington. Il partit néan-
moins, muni de toutes les instructions. Nul
ne voyait plus clairement l'état de détresse de
son pays et le besoin extrême qu'il avait non
pas d'un cordial accueil, mais de secours
prompts et puissants dans tous les genres,
qui missent en état de prendre New- York et
d'y faire signer enfin une paix glorieuse ^
C'est en revenant de la conférence de Hart-
ford que fut découverte la conspiration d'Ar-
nold. Washington aurait encore trouvé ce gé-
néral à son quartier, si le désir de montrer à
La Fayette le fort de West-Point, construit
pendant son absence, ne l'avait point porté à
s'y rendre avant d'arriver à Robinson's house,
où logeait le général Arnold. C'est le seul offi
cier américain qui ait jamais pensé à se servir
de son commandement comme d'un moyen
de fortune. Tous les autres faisaient la guerre
à leurs dépens. Les affaires commerciales ou
1. Rapport de M. de La Luzerne, p. 391; dépêclies publiées
par M. Doniol.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 123
industrielles étaient ruinées par leur absence,
et ceux qui avaient des professions en avaient
perdu l'exercice. Qui ignore que AVashington,
sachant la pénurie du trésor, ne voulut jamais
accepter d'émoluments, se contentant de se
faire rembourser les dépenses les plus néces-
saires?
Tous les historiens américains ont rendu un
compte détaillé de la trahison d'Arnold, nous
n'en referons pas après eux le récit. Nous ne
rappellerons que la réponse pénétrante de
M. de Vergennes à l'amiral de Ternay, qui lui
annonçait cet événement : « — C'est moins
l'exemple que j'appréhende, que les motifs
sur lesquels a été appuyée la trahison. Ils
peuvent trouver faveur dans un pays où la
jalousie est en quelque sorte l'essence du gou-
vernement*. »
Dans une lettre à sa femme, des 7 et 8 oc-
tobre 1780, La Fayette lui rendait compte des
principaux faits accomplis depuis son arrivée
1. Dépêches publiées par M. Doniol.
126 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
à Boston. Il était moins seul. Le vicomte de
Noailles, le second gendre du duc d'Ayen,
avait suivi le comte de Rochambeau. Il était
enfermé à Rhode-Island. Les deux beaux-
frères s'écrivaient souvent ; mais c'est dans la
correspondance avec madame de La Fayette
qu'il faut chercher le fond du cœur de son
mari :
ce Tant que notre infériorité maritime du-
rera, lui disait-il, vous pourrez être tranquille
sur la santé de vos amis d'x4.mérique... Vous
aurez su que, depuis mon arrivée, je trouvais
l'armée du général Washington fort exiguë en
nombre, et plus encore en ressources. Mais le
désir de coopérer avec leurs alliés donna aux
États un nouvel essor. L'armée du général
Washington augmenta de plus de moitié et
l'on y ajouta plus de dix mille hommes de
milice, qui seraient venus, si nous eussions
agi offensivement. Il y eut des associations de
marchands , des banques patriotiques pour
faire subsister l'armée. Les dames firent et
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 127
font encore des souscriptions pour donner
quelques secours aux soldats. Dans le temps
que cette idée fut proposée, je me fis votre
ambassadeur auprès des dames de Philadelphie
et vous êtes pour cent guinées sur la liste...
M. de Rochambeau et M. de Ternay, ainsi
que tous les officiers français, se conduisent
fort bien ici. Un petit excès de franchise m'a
occasionné un léger débat avec ces généraux.
Comme j'ai vu que je ne persuadais pas et
qu'il est intéressant à la chose publique que
nous soyons bons amis, j'ai dit à tort et à
travers que je m'étais trompé, que j'avais
commis une faute, et j'ai, en propres termes,
demandé pardon, ce qui a eu un si merveil-
leux effet que nous sommes mieux que jamais
à présent... Je vais fermer ma lettre, mais
avant de la cacheter, je veux vous parler en-
core un petit moment de ma tendresse. Le
général Washington a été bien sensible à ce
que je lui ai dit pour vous. Il me charge de
vous présenter ses plus tendres sentiments; il
en a beaucoup pour George. Il a été fort touché
128 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
du nom que nous lui avons donné. Nous par-
lons souvent de vous et de la petite famille.
— Adieu 1 adieu! »
Gomme si ce n'était pas assez de l'épreuve
de la trahison, les États-Unis voyaient le
manque de paie et d'entretien produire des
soulèvements dans les troupes de Pensylvanie.
Le Congrès et les ministres engagèrent La
Fayette à se rendre au milieu des révoltés
avec le général Saint-Clair. Il lut reçu avec
respect, et écouta les plaintes, qui n'étaient
que trop fondées. L'affaire fut apaisée par la
conciliation, mais une révolte semblable dans
la brigade de New-Jersey fut comprimée avec
plus de rigueur par Washington. La souffrance
et les désappointements de cette brave armée
étaient faits pour lasser toute patience hu-
maine.
La campagne s'était passée en reconnais-
sances, tout plan de diversion avait été écarté.
L'année 1781 s'ouvrait sous les plus fâcheux
auspices. Arnold était descendu avec les troupes
A JEUNESSE DE LA FAYETTE. 1£9
anglaises en Virginie, et il y commettait les
plus honteux excès. Malgré tous les désavan-
tages de la position de l'armée française, le
chevalier Destouches, qui avait remplacé M. de
Ternay, décédé à Nev^^port, forma une petite
escadre sous les ordres de M. de Tilly. Tandis
que Washington envoyait La Fayette avec
douze cents hommes d'infanterie légère, Ro-
chambeau faisait conduire, par M. de Viome-
nil, un détachement de la môme force. Déjà,
La Fayette cernait Portsmouth, où s'était en-
fermé Arnold, lorsque l'issue du combat entre
l'escadre anglaise et l'escadre française rendit
les Anglais maîtres de la Chesapeake.
Pendant que le chevalier Destouches et M. de
Viomenil revenaient à Newport, La Fayette,
reconduisant son détachement au camp, le
trouva bloqué par des frégates ennemies qui
étaient en forces beaucoup trop considérables
pour ses bateaux ; mais ayant placé du canon
sur deux vaisseaux marchands, et mis des
troupes à bord, il éloigna par cette manœuvre
les frégates, et, profitant d'un bon vent, il
9
130 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
arriva avec ses embarcations à Head-of-Elk,
où d'importantes dépêches de Washington l'at-
tendaient. Le plan de campagne des ennemis
venait d'être connu. LaYirginie en était l'objet.
Le général Philipps, d'après les ordres du
commandant en chef des forces anglaises,
Clinton, étant parti de New- York avec un
corps de troupes pour rejoindre Arnold, Wa-
shington mandait à La Fa^^ette de marcher au
secours de la Virginie. C'est cette campagne
qui mit en évidence ses hautes qualités mili-
taires et le classa au premier rang.
La tâche n'était pas facile. Il avait à peine
deux mille hommes.
« Je ne suis pas même assez fort, écrivait-il
au général en chef, le 23 mai, pour me faire
battre. Nous sommes comme rien, devant une
force aussi considérable. »
Et quels hommes ! Ils n'avaient ni souliers,
ni chemises. Les négociants de Baltimore prê-
tèrent à La Fayette deux mille guinées, pour
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 131
avoir de la toile. Les femmes, les jeunes filles
qu'il alla visiter à un bal donné en son hon-
neur, se chargèrent de coudre les chemises.
Les jeunes gens de la même ville formèrent
un escadron de dragons volontaires. La déser-
tion commençait dans les rangs de l'infanterie
légère. La Fayette mit à l'ordre du jour de
son armée qu'il partait pour une opération
difficile et dangereuse, qu'il espérait que ses
troupes ne l'abandonneraient pas, mais que
quiconque voudrait s'en aller le pourrait à
l'instant; et il renvoya deux soldats qui de-
vaient être punis pour des fautes graves. Dès
ce moment, la désertion cessa, et pas un seul
homme ne voulut le quitter.
Il marcha avec une telle rapidité pour pro-
téger Richmond, capitale de la Virginie, qu'il
devança le général anglais Philipps, envoyé
par Clinton pour prendre le commandement
du Sud. A la nouvelle d'une fausse attaque
sur Petersburg, La Fayette fit filer un convoi
de munitions et d'habillements dont son col-
lègue, le général Greene, avait un besoin
132 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
urgent ; ce fut durant cette reconnaissance que
Philipps mourut. Chose étrange, ce général
Philipps commandait à la bataille de Minden
la batterie dont un boulet avait tué le père de
La Fayette.
Après la mort du chef des troupes anglaises,
il était arrivé, en négociateur, un officier por-
teur d'un passeport et de lettres du général
Arnold. La Fayette refusa toute communica-
tion avec un traître. Ce refus fit grand plaisir
à Washington et à l'opinion publique et plaça
Arnold dans une situation difficile vis-à-vis de
ses propres troupes. Mais l'apparition inatten-
due de lord Cornwallis, qui venait le 20 mai
d'opérer sa jonction avec Arnold, rétablit les
affaires des Anglais dans la Virginie. Pour
activer la marche, il s'était débarrassé de tous
ses équipages pour ses soldats et pour lui-
même. La Fayette se mit au même régime, et
pendant toute cette campagne, les deux armées
couchèrent au bivouac, ne portant avec elles
que le strict nécessaire.
Le commandant de l'infanterie légère amé-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 133
ricaine avait pour mission de harceler les An-
glais et de prolonger la défense le plus long-
temps possible. Il s'acquitta habilement de sa
tâche. Washington lui envoyait, comme ren-
fort, les Pensylvaniens avec le général Wayne.
Cornwallis, en se mettant aux trousses de La
Fayette, avait écrit une lettre qui fut inter-
ceptée et où il se servait de cette expression :
The boy can not escape me (Venfant ne peut nCê-
chapper).
L'enfant lui échappa et le suivit pas à pas,
sans compromettre dans une seule affaire
l'infériorité de ses forces et trompant son
formidable adversaire sur le nombre de ses
troupes.
Il n'avait guère le loisir, durant cette auda-
cieuse et active campagne, d'écrire à madame
de La Fayette. Depuis sa lettre du 2 février
1781, où il lui recommandait le colonel Lau-
rens, envoyé en mission à la cour de France,
et où il disait gentiment : « Pour être vaga-
bond, je ne suis pas moins tendre, » il n'avait
pu lui adresser d'autres missives; mais le
134 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE
24 août, au camp devant Yorktown, il dépêche
à sa chère femme un courrier :
« Le séjour de Virginie, dit-il, n'est rien
moins que favorable à ma correspondance ; ce
n'est pas aux affaires que je m'en prends, et
trouvant tant de temps pour m 'occuper de ma
tendresse, j'en trouverais bien aussi pour vous
en assurer. Mais il n'y a point d'occasion ici,
nous sommes forcés d'envoyer les lettres au
hasard à Philadelphie ; ces risques-là, réunis
à ceux de la mer, et le redoublement de re-
tards doivent nécessairement rendre plus dif-
ficile l'arrivée des lettres ; si vous en recevez
plus de l'armée française que de celle de Vir-
ginie, il serait injuste d'imaginer que je suis
coupable.
» L'amour-propre dont vous m'honorez a
peut-être été flatté du rôle qu'on m'a forcé de
jouer; vous aurez espéré, mon cher cœur,
qu'on ne pouvait pas être également gauche
sur tous les théâtres ; mais je vous accuserais
d'un terrible accès de vanité (car, tout étant
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 135
commun entre nous, c'est être vaine que de
me trop estimer) si vous n'aviez pas tremblé
pour les dangers que je courais ; ce n'est pas
des coups de canon que je parle, mais des
coups de maître beaucoup plus dangereux que
me faisait craindre lord Cornwallis. // 7i'était
pas raisonnable de me confier un tel commande-
ment ; si j'avais été malheureux, le public au-
rait traité cette partialité d'aveuglement... Mon
ami Greene a eu beaucoup de succès en Caro-
line, et cette campagne a pris partout une
beaucoup meilleure tournure que nous ne de-
vions espérer. Peut-être pourra-t-elle finir fort
agréablement... »
C'est avec cet enjouement et cette modestie,
et en faisant allusion à sa gaucherie d'autre-
fois, qu'il rendait compte à madame de La
Fayette de ces heureuses nouvelles.
Le dénoûment, en effet, était proche.
On avait cru jusqu'à ce jour qu'après les
deux vives escarmouches de Williamsburg et
de Jamestown, l'armée anglaise avait été forcée,
136 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
par d'habiles manœuvres, à se concentrer à
Yorktown. Les archives aujourd'hui se sont
ouvertes, et les documents nouvellement publiés
rectifient sur ce point des opinions insuffisam-
ment éclairées. On sait maintenant le secret
de l'abandon de Williamsburg, puis de Ports-
mouth, par lord Cornwallis et de son recul
devant des forces inférieures aux siennes.
Toute cette conduite était l'exécution d'un
plan que la jalousie et la crainte des succès
d'un subordonné et d'un rival avaient imposé
au commandant en chef, Clinton. Si La Fayette
ignora pourquoi Cornwallis ne lui avait pas
opposé plus de résistance dans cette campagne
de Virginie, il avait exactement opéré comme
si la résistance devait se produire. 11 a été
heureux, mais ses qualités militaires ne re-
çoivent pas d'atteinte.
C'était un projet fortement conçu que de
débloquer Rhode-Island, de tromper Clinton,
de se renfermer dans New^-York et de retenir
Cornwallis en Virginie. C'était permettre à la
France d'envoyer assez à temps du port de
LA .JEUNESSE DE LA FAYETTE. 137
Brest, et ensuite des Antilles, dans la baie de
Chesapeake, une flotte destinée à ôter à l'armée
anglaise tout espoir de retraite et d'embarque-
ment, à l'instant précis où Washington, Ro-
chambeau et La Fayette viendraient forcer
les Anglais dans leurs derniers retranchements.
Ce grand projet, qui décida du sort de la guerre,
ne put être conçu que par des hommes d'un
talent supérieur.
« Il fallut, dit M. de Ségur, pour le faire
réussir, toute l'audace de l'amiral comte de
Grasse, toute l'habileté de Washington, soute-
nue par la vaillance de La Fayette, par la
sagesse du comte de Rochambeau, par l'hé-
roïque intrépidité de nos marins et de nos
troupes, ainsi que par la valeur des milices
américaines. »
Tandis que Washington et Rochambeau réu-
nis établissaient leur camp à Philippsburg,
à trois heures de Kingsbridge, premier poste
des Anglais dans l'île de New-York, ce mou-
vement amenait un résultat très avantageux.
Le général Clinton avait, en effet, reçu de Londres
138 L.V JEUNESSE DE LA FAYETTE.
l'ordre de s'embarquer pour opérer une des-
cente sur les côtes de la Pensylvanie. L'ap-
proche des armées ennemies, en l'empêchant
d'exécuter ce projet, le retenait dans New-York.
En même temps, dans le sud, Cornwallis,
n'ayant pu parvenir à empêcher la jonction
de La Fayette avec la brigade de Pensylvanie,
se conformait aux ordres qui lui avaient été
donnés et se repliait par la rivière de James
sur Williamsburg et Yorktown. L'amiral de
Grasse ayant débarqué avec trois mille deux
cents hommes, d'autre part Washington et
Rochambeau étant arrivés, toutes les forces
combinées investirent York.
Les premiers jours d'octobre, ce siège mé-
morable commença. Tous les historiens en ont
raconté les incidents. On sait qu'il devint né-
cessaire d'enlever les redoutes de la gauche
des ennemis. L'infanterie légère américaine,
sous le commandement du marquis de La
Fayette et de Hamilton, les grenadiers et chas-
seurs français, sous les ordres du baron de
Yiomenil et du marquis de Saint-Simon, mar-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 139
chèrent à l'assaut. Les Américains entrèrent
dans le premier retranchement à la baïonnette.
Comme le feu des Français durait encore, La
Fayette envoya demander au baron de Vio-
menil s'il avait besoin d'un secours ; mais il
ne tarda pas à s'emparer de la seconde re-
doute. Ce brillant succès détermina lord Corn-
wallis à capituler (17 octobre 1781). L'armée
anglaise se rendit prisonnière de guerre.
Le duc de Lauzun et le comte Guillaume
des Deux-Ponts furent chargés par Rochambeau
de porter en France le texte même de la ca-
pitulation.
« La pièce est jouée, écrivait La Fayette le
20 au comte de Maurepas, et le cinquième
acte vient de finir. »
VII
Il avait à peine eu le temps de dire dans
une lettre piquante à madame de La Fayette :
« Voici le dernier instant, mon cher cœur, où
il me soit possible de vous écrire ; » et le duc
de Lauzun achevait à peine de raconter au
maréchal de Noailles l'héroïque conduite de
son petit-gendre, lorsqu'il arrivait lui-même
à Paris le 21 janvier 1782, au moment où on
ne l'attendait pas. Le nouveau ministre de la
guerre M. de Ségur, qui avait remplacé M. de
Montbarrey, annonçait à La Fayette que le
roi le nommait « maréchal de camp de ses
armées » ; et le nom de Royal-Auvergne était
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 141
donné au régiment du Gâtinais, qui était monté
le premier à l'assaut de la redoute de Yorktown.
Mais un témoignage plus flatteur encore d'es-
time et d'approbation lui était venu de la part
de l'homme d'État intelligent qui avait con-
duit avec autant de prudence que de fermeté
la politique française durant la guerre de l'in-
dépendance des États-Unis. Le i^"" décembre
1781, M. de Vergennes écrivait à La Fayette * :
« Je réponds, monsieur le marquis, pour
M. le comte de Maurepas et pour moi, aux
lettres dont vous nous avez honorés les
24 août, 20 et 24 octobre. Ce n'est pas sans
beaucoup de regret que vous apprendrez la
perte que nous avons faite de cette excellent
homme. C'est un bien bon ami que vous avez
perdu, je puis en parler savamment : j'étais le
dépositaire de ses sentiments pour vous et je
suis en droit de vous assurer qu'ils ne diffé-
raient pas de ceux que je vous ai voués.
1. Archives des États-Unis, p. 12, publiées par M. Doniol,
t. IV.
142 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
» M. de Maurepas vivait encore lorsque
M. le duc de Lauzun est arrivé. Il a joui un
moment de la satisfaction que nous ont causée
les événements glorieux qu'il venait nous
annoncer. La joie en est bien vive, ici et dans
toute la nation, et vous pouvez être assuré
que votre nom y est en vénération. On recon-
naît avec plaisir que, quoique vous n'a^^ez pas
eu la direction en chef de cette grande opéra-
tion, votre conduite prudente et vos manœuvres
préliminaires en avaient préparé le succès. Je
vous ai suivi pas à pas, monsieur le marquis,
dans toute votre campagne en "Virginie ; j'au-
rais souvent tremblé pour vous, si je n'avais
été rassuré par votre sagesse. Il faut bien de
l'habileté pour s'être soutenu, comme vous
l'avez fait si longtemps, devant le lord Gorn-
wallis, dont on loue les talents pour la guerre,
malgré l'extrême disproportion de vos forces.
C'est vous qui l'avez conduit au terme fatal,
où, au lieu de vous faire prisonnier de guerre,
comme il pouvait en avoir le projet, vous l'avez
mis dans la nécessité de se rendre lui-même.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 143
» L'histoire offre peu d'exemples d'un suc-
cès aussi complet; mais on se trompera, si on
croit qu'il fixe l'époque d'une paix imminente.
Il n'est pas dans le caractère des Anglais de
se rendre aussi facilement. Attendez-vous à de
plus grands efforts de leur part pour reprendre
le terrain qu'ils ont perdu et même pour
l'étendre, si la chose est possible, et elle le
deviendrait si le pays que vous habitez, se re-
posant dans une funeste sécurité, ne se prête
pas à la nécessité de multiplier ses efforts. Ce
que j'entends de l'état de l'armée américaine
n'est pas à beaucoup près satisfaisant; l'espèce
des hommes est bonne, mais ils sont peu nom-
breux : ce sont cependant les gros bataillons
qui décident la victoire.
» Prêchez, monsieur le marquis, cette doc-
trine à nos amis. Faites-leur sentir que ce
n'est plus le moment de prêter h de petites
considérations s'ils veulent assurer sur des
fondements inébranlables l'ouvrage glorieux
qu'ils ont entrepris avec tant de courage.
Ne vous lassez pas de me tailler de bonnes
144 LA jei:m;sse de l.\ fayette.
plumes K Ce n'est pas avec une seule qu'on
peut écrire un ouvrage aussi volumineux que
le sera la future paix
» Je vous demande de vos nouvelles, mon-
sieur le marquis, aussi souvent que vous le
pourrez. Vous ne pouvez en donner à per-
sonne qui prenne un intérêt plus vif et plus
direct à tout ce qui vous regarde. Ma femme
et ma famille partagent ce sentiment. Tout
ce qui m'appartient se réunit pour vous
prier d'agréer l'assurance du tendre et invio-
lable attachement avec lequel j'ai l'honneur
d'être, etc.. »
Cette lettre était partie pour l'Amérique au
moment où La Fayette s'embarquait. M. de
Vergennes disait vrai en affirmant que son
nom était en vénération dans la nation. Un
rayon de gloire avait réchauffé les cœurs. La
1. Allusion à la lettre de La Fayette du 20 octobre 1781 :
Recevez mon compliment, monsieur le comte, sur la bonne
plume que l'on vient enfin de tailler à la politique. » {Corres-
pondance, t. 1", p. 471 )
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 14o
France était si peu habituée au succès depuis
Rosbach! Aussi tous les Mémoires du temps
parlent-ils de l'enthousiasme qu'excita le re-
tour de La Fayette, enthousiasme que Marie-
Antoinette elle-même partagea. On célébrait,
à THôtel de Ville de Paris, une grande fête à
l'occasion de la naissance du dauphin. On y
apprit le débarquement du vainqueur de Corn-
wallis. Madame de La Fayette, qui assistait à
la cérémonie, reçut une marque signalée de la
faveur royale. La reine voulut la reconduire
elle-même dans sa propre voiture à l'hôtel de
Noailles.
Les alarmes de la jeune femme durant la
campagne de Virginie avaient été au delà de
ce qu'elle avait encore souffert. Les gazettes
anglaises, qui seules donnaient des nouvelles
au public, peignaient la situation de l'armée
américaine comme désespérée. Les bruits les
plus sinistres arrivaient aux oreilles de ma-
dame de La Fayette. Elle eut la force de les
cacher à madame d'Ayen et de tout supporter
seule, prenant ainsi sa revanche de la cam-
10
146 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
pagne précédente. La fin brillante de la guerre
lui avait donc apporté une joie achetée par de
longues angoisses. Le bonheur de revoir son
mari, sorti, avec une auréole de gloire, de si
grands dangers, le charme de sa présence,
étaient sentis par elle avec une extrême viva-
cité. « L'excès de son sentiment était tel, dit
madame de LastejTie, que pendant quelques
mois elle était près de se trouver mal lorsqu'il
sortait de la chambre. Elle fut effrayée
d'une si vive passion par l'idée qu'elle ne
pourrait pas toujours la dissimuler à mon
père et qu'elle devenait gênante. Dans cette
vue, et pour lui seul, elle cherchait à se
modérer, »
La Fayette devint à la mode. Au théâtre,
les pièces du temps, comme VAmour français,
de Rochon de Ghabannes, faisaient en vers,
très mauvais du reste, des allusions à son
retour. Le xviii^ siècle reprenait toujours
ses droits, et ce mari modèle n'inspira pas
moins une passion fort tendre qui se changea
en fidèle amitié, à la femme la plus charmante
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 147
de la cour, la plus belle, au dire de ses con-
temporains, madame de Simiane ^ La vicom-
tesse de Noailles, qui s'y connaissait, avoue
« qu'elle n'avait jamais entendu parler du
succès de la figure de madame de Simiane
sans une sorte d'enthousiasme. Quelqu'un a
dit : Il est impossible de la recevoir sans lui
donner une fête. » Jusqu'à son dernier jour,
sa bonté solide, assaisonnée d'une envie de
plaire constante, devait produire autour d'elle
« une sorte d'effet magique. Son commerce
était délicieux. Elle était d'une gaîté charmante,
comme tous ses frères, les trois Damas. Cette
gaîté ne blessait jamais personne, parce qu'elle
avait un cœur adorable, une âme élevée et un
grand bon sens. » Être aimé de madame de
Simiane passait aux yeux du vieux duc de Laval
pour une conquête aussi ditficile que celle des
principes de 1789. Ce fut une amie de l'exil,
et nous ne parlons d'elle que pour mieux
constater les succès mondains du jeune mar-
1. Voir la vie de la princesse de Poix, née Beauvau.
148 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
quis. Quels qu'ils fussent, ils ne valurent
jamais les joies de son foyer.
C'était autre chose, cependant, qu'une sorte
de fierté nationale se révélant en toute occa-
sion par les applaudissements que le public
faisait entendre à Paris dans les jardins publics,
lorsque La Fayette y paraissait. Sans doute,
c'était beaucoup aux yeux de la nation d'avoir
battu les Anglais, sur terre et sur mer, pour
la première fois depuis Louis XIV, et d'avoir
pris ainsi la revanche de plus d'un siècle
d'humiliation. Mais il y avait un autre sen-
timent dans les faveurs populaires : l'opinion
publique sentait que La Fayette avait combattu
et vaincu pour une cause noble et juste, la
liberté d'un peuple, et elle espérait en tirer
profit. C'était la Révolution qui revenait
d'Amérique, et le général représentait à la fois
les triomphes du présent et les espérances de
l'avenir.
Tous les esprits observateurs faisaient remar-
quer cette étrange inconséquence : les ministres
de la monarchie française ne s'étaient-ils pas
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 149
armés contre un roi, le roi d'Angleterre,
pour une république ? N'avaient-ils pas sou-
tenu la cause d'un peuple en insurrection
contre l'autorité établie ? Ne proposait-on pas
à l'admirai ion des générations nouvelles dos
républicains tels que Franklin, AVashington,
John Adams, Gates et Greene ? De jeunes
courtisans, des représentants de la plus vieille
aristocratie n'étaient-ils pas allés en Amérique
apprendre le mépris des privilèges et la haine
de tout despotisme? Est-ce que le caractère de
cette époque, à la fois idolâtre des jouissances
de l'esprit et enivré par les perspectives d'une
sorte d'âge d'or, n'est pas tout entier dans
la présentation que faisait Voltaire à l'Acadé-
mie française, de Benjamin Franklin et de
John Adams, en les appelant « les précurseurs
en Europe de l'astre de la liberté qui se levait
en Amérique? » Est-ce que les conséquences
de la fondation des États-Unis, avec notre aide,
ne furent pas, pour la royauté en France, d'une
importance plus considérable que partout
ailleurs ? La doctrine de la souveraineté du
loO LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
peuple, proclamée en Amérique et préparée
par notre école philosophique depuis un demi-
siècle, n'avait-elle pas été reconnue et consa-
crée avec éclat par le petit-fils de Louis XIV?
Comme le marquis de La Fayette, les classes
dirigeantes, dans la société française, en se
prenant d'enthousiasme pour le sjstème amé-
ricain, n'allaient pas tarder à se demander si
le peuple devait s'en tenir au rôle de simple
spectateur. Il ne faut pas oublier qu'en 171)1
et 1792, lorsque notre noblesse militaire se
trouva forcée de choisir une ligne de conduite,
la majeure partie des survivants de la guerre
d'Amérique, Rochambeau, Dillon, Gustine, le
vicomte de Noailles, Duportail, Gouvion, pour
ne nommer que les principaux, crut, à l'exemple
de La Fa^^etto, que son devoir essentiel
l'attachait absolument au sol de la patrie et
qu'il fallait, avant tout, la défendre contre
l'étranger, même sous des couleurs nouvelles.
G'était donc plus qu'une personne, c'était
une idée que l'on acclamait dans La Fayette,
et il le sentait. Il revenait d'Amérique trans-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 151
formé et avec une éducation que la fréquen-
tation et l'amitié de Washington et des glorieux
fondateurs de l'indépendance lui avaient donnée.
Ce qui n'était que dans les livres, dans les
conversations des salons, avait pris corps à ses
yeux, et il sut, dès les premiers jours del789,
ce qu'il voulait. C'était une force et une supé-
riorité. Était-ce suffisant? C'est ce que nous
examinerons.
Sept années nous séparent encore de la con-
vocation des états 'généraux. La Fayette, en
attendant, devient le véritable représentant,
en Europe, de tous les intérêts américains.
Une résolution du congrès du 23 novembre 1781
portait que les ministres plénipotentiaires et
agents américains à l'étranger étaient chargés
de faire toutes les communications à La Fayette
et de s'entendre avec lui. Cette résolution est
trop importante pour que nous n'en transcri-
vions pas les parties principales. Elles parlent
plus haut que nos réflexions :
« Sur le rapport de MM. Carroll, Madison et
152 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Cornell, résolu : Que le major général, mar-
quis de La Fayette sera autorisé à aller en
France et à n'en revenir qu'à l'époque qui lui
paraîtrait la plus convenable ; que, d'après
l'examen de sa conduite durant la dernière
campagne, et particulièrement pendant le
temps qu'il a commandé en chef dans la Vir-
ginie, il sera informé que les nombreuses et
nouvelles preuves qu'il a données de son zèle,
de son attachement à la cause qu'il a épousée,
ainsi que de son jugement, de sa vigilance, de
sa bravoure, de son habileté dans la défense
de cette cause, ont grandement ajouté à la
haute opinion que le Congrès avait déjà de son
mérite et de ses talents militaires ; que le se-
crétaire des affaires étrangères informera les
ministres plénipotentiaires des États-Unis que
le Congrès désire qu'ils confèrent avec le mar-
quis de La Fayette et profitent de la connais-
sance qu'il a de la situation des affaires pu-
bliques aux États-Unis ; que le secrétaire des
affaires étrangères informera, en outre, le mi-
nistre plénipotentiaire à la cour de Versailles
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE, 133
que l'intention du Congrès est qu'il consulte le
marquis de La Fayette et emploie son assis-
tance pour accélérer l'envoi des secours qui
pourraient être accordés aux États-Unis par Sa
Majesté très chrétienne ; que le surintendant
des finances, le secrétaire des affaires étran-
gères et le bureau de la guerre donneront au
marquis de La Fayette, touchant les affaires
de leurs départements respectifs, telles com-
munications qui peuvent le mettre à même
d'atteindre le but des deux résolutions précé-
dentes;... que le secrétaire des affaires étran-
gères rédigera une lettre à Sa Majesté très
chrétienne, laquelle lettre sera confiée au mar-
quis de La Fayette. »
Cette lettre du Congrès à Louis XVI, datée
du 20 novembre 1781, disait en termes formels :
« Le major général marquis de La Fayette
a, dans cette campagne, tellement ajouté à la
réputation qu'il s'était acquise, que nous dési-
rons obtenir pour lui, en notre faveur, une
154 I,A JEUNESSE DE LA FAYETTE.
marque particulière de bienveillance en addi-
tion à l'accueil favorable que ses mérites ne
peuvent manquer de rencontrer chez un sou-
verain généreux et éclairé. Dans celte vue, nous
avons ordonné à notre ministre plénipotentiaire
de présenter le marquis de La Fayette à Votre
Majesté. »
Il prit donc une part active à des négocia-
tions entamées par des envoyés de l'Angleterre
avec les ministres des États-Unis à Paris, et
il fut, en cette qualité, appelé par le roi.
Louis XVI lui parla de Washington dans les
termes d'une si haute confiance, lui exprima
si chaleureusement ses sentiments d'estime et
d'admiration pour le grand citoyen, que La
Fayette ne put se dispenser de le lui écrire. Qui
le croirait ! Dans un dîner, chez le vieux ma-
réchal de Richelieu, le survivant de tout un
monde disparu, la santé de Washington fut
portée avec toute sorte de respects par les ma-
réchaux de France. La Fayette, qui était un
des invités, fut prié de lui présenter les hom-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 155
mages des convives. 11 s'en acquilla le plus
galamment du monde, et il ajoutait dans sa
lettre : « Tous les jeunes gens de la cour solli-
citent la permission d'aller en Amérique. »
Cependant, les négociations pour la paix
n'aboutissaient pas. Les dispositions du gouver-
nement français satisfaisaient La Fayette. Ami
du nouveau ministre de la marine, le marquis
de Castries, il suivait avec patriotisme les ef-
forts de nos intrépides marins, qui soutenaient
sur toutes les mers, contre les Anglais, l'hon-
neur de notre pavillon, et il entretenait avec
Washington une correspondance active : « Nos
deux nations, lui disait-il, seront pour toujours
attachées l'une à l'autre, et l'envie et la perfidie
britanniques dont toutes deux sont l'objet ne
peuvent que cimenter entre elles une amitié et
une alliance éternelles ^ »
L'Angleterre proposait secrètement à la
France de faire une paix séparée à des condi-
1. Voir: Correspondance de La Fayette, t. II, p. 19; —
Washington's Wrilings, t. VIII ; — Mémoires de La Fayette,
t. II, p. 4; — lettres des i'i octobre et 22 novembre 1782.
lo6 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
lions très favorables. M. de Vergennes refusa ;
mais on craignait, en France, que les Améri-
cains ne sussent pas refuser pareillement une
proposition analogue. La Fayette et Washington
voulaient avec raison que les alliés traitassent
en môme temps. Pour en finir, les cours de
France et d'Espagne combinèrent une grande
opération et confièrent au comte d'Estaing le
commandement général de leurs forces de terre
et de mer. L'amiral, en prenant cette difficile
charge, exigea que La Fayette fût employé
avec lui. Il fut nommé chef des étals-majors
des armées combinées. Mais avant qu'il se
rendît à son poste, madame de La Fayetle,
après sept mois de grossesse, mit au monde
une nouvelle fille, celle qui fut madame Louis
de Lasteyrie. « Quoique délicate, j'espère qu'elle
s'élèvera bien, écrit le père à Washington. J'ai
pris la liberté de lui donner le nom de Vir-
ginie. »
L'expédition franco-espagnole devait partir
de Cadix. La Fayette s'embarqua à Brest, le
6 décembre 1782, avec quatre bataillons d'in-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 137
fanterie, un équipage d'artillerie et cinq mille
hommes de recrues, et alla joindre à Cadix le
comte d'Estaing, qui s'y était rendu par terre,
en passant par Madrid. Avant de prendre
congé de M. de Vergennes, La Fayette s'était
assuré de la promesse d'un secours additionnel
de six millions de livres pour les États-Unis'.
Le plan de campagne consistait d'abord à
aller à la Jamaïque, à l'attaquer avec soixante
vaisseaux de ligne et des forces de terre consi-
dérables. La Fayette obtint du ministère
français l'engagement qu'après la prise de la
Jamaïque, le comte d'Estaing se porterait
devant New- York et qu'il détacherait de sa
flotte un convoi de six mille Français pour
tenter une révolution dans le Canada, expé-
dition que le marquis n'avait jamais perdue
de vue.
Un incident nous est révélé dans ses Mé-
moires. Lorsque, dans les arrangements du
plan de campagne, d'Estaing proposa au roi
1. Voir lettre du 22 novembre 1782, t. II.
158 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
d'Espagne, Charles III, de nommer La Fayette
commandant provisoire à la Jamaïque :
« NonI non! répondit avec vivacité le vieux
monarque, je ne veux pas cela : il y ferait
une république 1 * Mais il consentit à la partie
du plan qui portait une armée navale à
New- York et un corps de troupes au Canada.
Cette puissante expédition aurait réuni aux
îles soixante-six vaisseaux et vingt-quatre
mille hommes. Le corps de Rochambeau était
déjà arrivé dans un port de l'Amérique
espagnole pour s'y joindre.
Tout annonçait le succès de la plus forte
armée de terre et de mer qui eût paru dans
les colonies. L'appréhension de la lutte mit fin
aux tergiversations du gouvernement anglais,
et, au moment de prendre le large, on apprit
que la paix était faite. Les préliminaires entre
la France et l'Angleterre avaient été signés à
Versailles, le 20 janvier 1783, par M. de Ver-
gennes et M. Fitz-Herbert, plénipotentiaire de
Sa Majesté britannique. Ces préliminaires
furent convertis en un traité de paix définitif
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 159
le 3 septembre 1783. 11 fut signé, pour l'Es-
pagne, par le comte d'Aranda; pour l'Angle-
terre, par le duc de Manchester, et pour la
France, par M. de Vergennes. Le traité défi-
nitif entre la Grande-Bretagne et les États-Unis
fut signé le même jour, à Paris, par David
Hartley, d'une part, et par John Adams, Ben-
jamin Franklin et John Jay de l'autre. La
veille, avaient été conclues, également à Paris,
les conventions particulières entre l'Angleterre
et les États-généraux de Hollande.
VIII
Lorsqu'un courrier eut fait connaître ces
nouvelles à Cadix', La Fayette eût voulu les
porter lui-même, à son tour, aux Étals-Unis;
mais Carmichaël, leur chargé d'affaires, lui
écrivit que sa présence et son influence étaient
nécessaires au succès des négociations avec la
cour d'Espagne. Il se borna donc à demander
au comte d'Estaing de faire partir un bâti-
ment pour l'Amérique. L'amiral donna l'ordre
d'appareiller au navire qui s'appelait le
Triomphe. Il était porteur de deux lettres de
1. Voir lettres des 2) janvier, 5 février 1783. {Correspon-
dance, t. II.)
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 161
La Fayette, datées de Cadix, du 5 février 1783,
annonçant la signature des préliminaires de
la paix, l'une adressée au Congrès, l'autre à
Washington. Dans la première, il disait :
« Aujourd'hui que notre noble cause a pré-
valu, que notre indépendance est fermement
établie et que la vertu américaine a obtenu sa
récompense, aucun eflbrt, je Fespère, ne sera
négligé pour fortifier l'union fédérale. Puissent
les Etats être toujours unis, de manière à
défier les intrigues européennes. Sur cette
union reposeront leur importance et leur
bonheur. C'est le premier vœu d'un cœur plus
véritablement américain que des mots ne peu-
vent l'exprimer. «
Sa lettre à Washington était plus expan-
sive, plus émue :
« Si vous n'étiez, lui écrivait-il, qu'un
homme tel que César ou le roi de Prusse, je
serais presque affligé pour vous de voir se
11
162 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
terminer la tragédie où vous jouez un si grand
rôle. Mais je me félicite avec vous, mon cher
général, de cette paix qui accomplit tous mes
vœux. Rappelez- vous nos temps de Valley -
Forge, et que le souvenir des dangers et des
travaux passés nous fasse jouir davantage de
notre situation présente. Quels sentiments
d'orgueil et de bonheur j'éprouve en pensant
aux circonstances qui ont déterminé mon
engagement dans la cause américaine! Quant
à vous, mon cher général, qui pouvez dire
véritablement que tout cela est votre ouvrage,
quels doivent être les sentiments de votre
bon et vertueux cœur en cet heureux moment,
qui affermit et qui couronne la révolution que
vous avez faite 1 Je sens qu'on enviera le
bonheur de mes petits-enfants lorsqu'ils célé-
breront et honoreront votre nom. Avoir eu un
de leurs ancêtres parmi vos soldats, savoir
qu'il eut la bonne fortune d'être l'ami de
votre cœur, sera l'éternel honneur dont ils se
glorifieront, et je léguerai à l'aîné d'entre eux,
tant que durera ma postérité, la faveur que
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 163
VOUS avez bien voulu conférer à mon fils
George. Je m'étais disposé à aller en Amérique
à la nouvelle de la paix. La copie ci-jointe de
ma lettre au Congrès, celle que j'écris officiel-
lement à M. Livingstone, en le priant de vous
la communiquer, vous instruiront pleinement
des raisons qui me pressent de partir pour
Madrid. De là, je ferai mieux d'aller à Paris,
et dans le mois de juin je m'embarquerai pour
l'Amérique. Heureux, dix fois heureux serai-je
en embrassant mon cher général, mOn père,
mon meilleur ami, que je chéris avec une
affection et un respect que je sens trop bien
pour ne pas savoir qu'il m'est impossible de
les exprimer!... A présent que vous allez
goûter quelque repos, permettez-moi de vous
proposer un plan qui pourrait devenir gran-
dement utile à la portion noire du genre hu-
main. Unissons-nous pour acheter une petite
propriété où nous puissions essaj^er d'affranchir
les nègres et de les employer seulement comme
des ouvriers de ferme. Un tel exemple donné
par vous pourrait être également suivi, et si
164 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
nous réussissions en Amérique, je consacrerais
avec joie une partie de mon temps à mettre
cette idée à la mode dans les Antilles. Si c'est
un projet bizarre, j'aime mieux être fou de
cette manière que d'être jugé sage pour une
conduite opposée. Je suis si impatient d'ap-
prendre de vos nouvelles et de vous donner
des miennes que j'envoie mon domestique par
ce vaisseau et que j'ai obtenu qu'il fût mis à
terre sur la côte du Marjdand... Adieu! adieu!
mon cher général ; j'offre mes plus tendres
respects à madame Washington. Nous allons,
à présent, nous disputer, car je vous presserai
de revenir en France avec moi. La meilleure
manière d'arranger l'affaire serait que ma-
dame Washington vous accompagnât. Elle
rendrait madame de La Fayette et moi parfai-
tement heureux. So^'ez assez bon pour parler
de moi à votre respectable mère. Je partage
son bonheur de toute mon âme. »
Toutes les lettres de LaFaj^ette à Washington
sont animées de ce souffle généreux et de ces
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE, 165
sentiments de tendre admiration. On y sent
circuler cette âme de la fin du xvni'^ siècle,
qui ne se lasse pas de s'intéresser à toutes les
nobles causes. Un jour, c'est l'indépendance
de l'Amérique, un autre jour, c'est l'émanci-
pation des nègres! Tantôt, ce sera la liberté
civile rendue aux protestants, et, quelques
mois plus tard, ce sera la Déclaration des
droits de l'homme. Sans doute, on rencon-
trerait encore dans notre pays le même cou-
rage, la même probité sévère ; mais cette flamme
inextinguible, cette ardeur enthousiaste, cet
amour confiant de l'humanité, cet abandon de
soi, que sont-ils devenus? Où sont ces qualités
si françaises qui étaient réunies chez La
Fayette, au moment où, sans expérience et
sans boussole, nous allions à notre tour tra-
verser les plus cruelles épreuves et subir les
plus redoutables tempêtes?
Ce désir passionné de contribuer au progrès
des idées philanthropiques, cette horreur de
toutes les injustices, étaient aussi très vifs dans
le cœur de madame de La Fayette. Elle par-
166 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
tagea donc les sentiments de son mari lorsqu'il
s'occupa de travailler à l'abolition de la traite.
Washington avait bien accueilli l'ouverture
qu'il lui avait faite.
« Le plan que vous me proposez, mon cher
marquis, pour encourager l'émancipation des
nègres dans ce pays et les faire sortir de l'état
d'esclavage, est une frappante preuve de la
bienfaisance de votre cœur. Je serai heureux
de me joindre à vous dans une œuvre aussi
louable; mais j'attends, pour entrer dans les
détails de l'affaire, le moment où j'aurai le
plaisir de vous voir. »
La Fayette, toujours prêt à l'action, acheta
une habitation à Gayenne, la Belle-Gahrielle,
atin d'y donnerl'exemple d'un affranchissement
graduel. Il chargea sa femme du détail de
cette entreprise. Un autre sentiment venait se
joindre aux aspirations libérales chez la fille
de la duchesse d'Ayen. Elle était profondément
chrétienne, et le désir d'enseigner aux nègres
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 167
de la Guyane les premiers principes de re-
ligion et de morale s'unissait au dessein qu'elle
partageait avec son mari de les amener à la
liberté. Elle se lia avec des prêtres du sémi-
naire du Saint-Esprit, qui avaient une maison
à Cayenne. Les événements révolutionnaires ne
devaient pas lui permettre de voir réaliser ses
vœux; mais, au moins, elle eut la consolation
d'apprendre que les nègres n'avaient pas
commis, à la plantation de la Belle-Gabrielle, les
horreurs qui eurent lieu ailleurs.
Avant de rentrer à Paris, La Fayette s'était
arrêté à Madrid. La lenteur espagnole et surtout
la méfiance de la cour contre l'émancipation
des colonies américaines avaient laissé les né-
gociations aussi peu avancées que le premier
jour où M. Jay était venu en Espagne comme
envojé des États-Unis. La Fayette vit Charles III
et son ministre, le comte de Florida-Blanca.
Il obtint la reconnaissance de M. Carmichaël
comme chargé d'afîaires du gouvernement amé-
ricain et le fit recevoir officiellement à la cour.
Enfin, il parvint à arrêter les bases de l'ar-
168 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
rangement qui intervint définitivement quelques
mois après. Après avoir prévenu de ce résultat
M. Livingstone, le secrétaire des relations ex-
térieures, il rentra à Paris'.
Il n'avait pas encore conduit madame de La
Fayette à Ghavaniac en Auvergne, où il était
né, où résidait sa dernière tante, madame de
Ghavaniac, la seule parente qui se rattachât à
la famille paternelle, depuis que madame
de Motier était morte. Ce voyage, retardé
pendant quelques jours par le mariage de
Rosalie la dernière fille de la duchesse d'Ayen,
avec le marquis de Grammont, s'effectua vers
la fin de mars. Tandis que madame de La
Fayette gagnait le cœur de madame de Gha-
vaniac et lui inspirait un sentiment maternel
qui ne s'éteignit qu'avec la vie, La Fayette s'oc-
cupait d'obtenir, pour les marchandises améri-
caines, que Lorient, Duniverque et Bayonne
fussent déclarés ports francs.
Il avait eu la satisfaction d'apprendre par
1. Voir Correspondance de La Fayette, t. II, 19 février et
2 mars 1783, 20 et 22 juillet, même année.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 169
Washington, le 5 avril, que sa lettre, datée
de Cadix et apportée à Philadelphie par le
vaisseau le Triomphe, était le seul avis que le
Congrès eût encore reçu de la paix générale.
Aussi les sentiments de reconnaissance s'expri-
maient-ils hautement « pour le cher marquis »,
et ensuite « pour l'auguste souverain Louis XVI,
qui, dans le même temps où il se déclarait le
père de son peuple et le défenseur des droits
américains, donnait le plus noble exemple de
modération en traitant avec ses ennemis ».
Les souffrances de l'armée américaine étaient
arrivées à leur paroxysme et n'avaient d'égales
que le stoïcisme des troupes et des officiers.
Enfin, au mois de juin, le Congrès donna des
congés à tous les soldats qui avaient pris un
engagement peur la guerre et, le 23 décembre,
"Washington, reçu par le Congrès, résignait
dans ses mains sa commission de général en
chef.
La Fayette ne faisait que devancer le juge-
ment de l'histoire quand il disait à l'ancien
commandant des armées américaines « que
170 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
jamais homme n'avait eu dans l'opinion du
monde une place aussi honorable; que son
nom grandirait encore dans la postérité ; que
tout ce qui est grand, tout ce qui est bon, ne
s'était pas, jusqu'à présent, trouvé réuni dans
le même individu ; que jamais il n'avait existé
d'homme que le soldat, le politique, le pa-
triote et le philosophe pussent également
admirer, et que jamais révolution ne s'était
accomplie qui, dans ses motifs, sa conduite et
ses conséquences, pût si bien immortaliser
son glorieux chef. »
Washington s'était retiré sous les ombrages
de Mount-Vernon, auprès de sa mère et de sa
femme : il avait suspendu son épée et son
habit de général en chef dans un coin de sa
modeste demeure et repris le manche de la
charrue. Il était revenu plus pauvre qu'il
n'était parti. C'est alors {10 février 1784) qu'il
écrit à La Fayette cette lettre immortelle que
M. Guizot a eu raison d'appeler un monu-
ment, et qui devrait être inscrite en lettres
d'or dans tous les livres destinés à former les
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 171
caractères. Noblesse, fierté, délicatesse s'y ren-
contrent avec une sérénité d'âme que les plus
beaux exemples de l'antiquité n'égalent pas :
« Enfin, mon cher marquis, je suis à pré-
sent un simple citoyen, sur les bords du Po-
tomac, à l'ombre de ma vigne et de mon
figuier, libre du tumulte des camps et des
agitations de la vie publique.
» Je me plais en des jouissances paisibles.
Le soldat toujours poursuivant la renommée,
l'homme d'État consacrant ses jours et ses
nuits aux plans qui feront la grandeur de sa
nation ou la ruine des autre?, comme si ce
globe ne suffisait pas à tous, le courtisan,
toujours surveillant sa contenance, dans l'es-
poir d'un gracieux sourire, doivent bien peu
les comprendre.
» Je ne suis pas seulement retiré des em-
plois publics, je suis rendu à moi-même; je
puis retrouver la solitude et reprendre les
sentiers de la vie privée avec une satisfaction
plus profonde. Ne portant envie à personne.
172 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
je suis décidé à être content de tous, et dans
cette disposition d'esprit, mon cher ami, je
descendrai doucement le fleuve de la vie, jus-
qu'à ce que je repose auprès de mes pères I
y> Il serait puéril de vouloir vous apprendre
à présent que les Anglais ont évacué la ville
de New- York le 23 novembre; que, le même
jour, les troupes américaines en ont pris pos-
session pour la remettre aux autorités civiles
de l'État ; que, malgré l'attente et les prédic-
tions du général Carleton, de ses officiers et
de tous les royalistes, le bon ordre a été im-
médiatement établi et le port de New- York
entièrement débarrassé du pavillon britan-
nique vers le 5 ou le 6 décembre. Vous dire,
après cela, que je suis resté huit jours dans
la ville après notre prise de possession, et si
accablé d'occupations que je n'ai pu vous
écrire; que, revenant par Philadelphie, j'ai
été obligé d'y demeurer une semaine; qu'en-
suite, à Annapolis, où se trouvait et où se
tient encore le Congrès, je lui ai remis ma
commission et offert mon dernier hommage ;
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 173
et qu'enfin, la veille de Noël au soir, les portes
de cette maison ont vu entrer un homme plus
vieux de neuf ans que lorsqu'il les avait quit-
tées ; c'est chose qui ne peut intéresser que
moi seul. Depuis ce moment, nous avons
été enfermés par la glace et la neige et
privés de toute communication au dehors ; car
cet hiver a été et continue d'être extrêmement
rude.
» Je dois à présent vous remercier de vos
lettres du 22 juillet et du 8 septembre. Les
détails qu'elles contiennent sur les affaires po-
litiques et commerciales de l'Amérique sont
fort intéressants, je voudrais pouvoir ajouter
qu'ils sont également satisfaisants. La part
que vous avez prise dans ces transactions, par-
ticulièrement en ce qui touche la franchise
des ports de France, est une nouvelle preuve
de vos infatigables efforts pour servir ce pays ;
mais il n'y a aucun endroit de vos lettres au
Congrès, mon cher marquis, qui montre plus
clairement l'excellence de votre cœur que celui
où vous exprimez vos nobles et généreux sen-
174 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
timents sur la justice due aux fidèles amis et
serviteurs du pays.
» Je vous remercie très sincèrement de votre
invitation de demeurer chez vous, si j'allais à
Paris ; je vois à présent peu d'apparence que
je puisse entreprendre un tel voyage. Le dé-
rangement de mes affaires personnelles, pen-
dant ces dernières années, non seulement
m'oblige à suspendre, mais peut m'empêcher
de jamais satisfaire ce désir. Puisque ce motif
n'existe pas pour vous, venez avec madame de
La Fayette me voir dans mes foyers Je vous
ai dit souvent et je vous répète que personne
ne vous recevra avec plus d'amitié et d'affec-
tion que moi, à qui madame Washington
se joindrait de grand cœur. Nous offrons
ensemble nos compliments affectueux à votre
femme et nos tendres vœux pour le petit
troupeau.
» Je suis, avec tous les sentiments d'estime,
d'admiration et d'amitié, votre
» WASHINGTON. »
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 175
On comprend que l'éducation de La Fayette
se soit achevée au contact de cette grandeur
morale. Nous sommes loin des petits-maîtres
et aussi de tous ceux qui avaient cassé la noix
et n'avaient rien trouvé dedans !
IX
Après avoir réglé les difficaltés que soulevait
la création de l'ordre de Cincinnatus, après
avoir conseillé de renoncer à l'hérédité, seule
clause qui eût des inconvénients, après avoir
rétabli ainsi l'harmonie entre les officiers
américains et les officiers de l'armée française,
La Fayette fit en Amérique son troisième
voyage.
Ce fut en juin 1784 qu'il s'embarqua pour
visiter ces États dont la liberté et la prospérité
étaient enfin assurées. Il était accompagné par
le chevalier de Caraman et par le capitaine de
frégate de Grandchain. Il débarqua à New-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 177
York le 4 août et fut reçu en triomphe dans
toutes les villes qu'il traversa. Il visita York-
town, Williamsburg et Richmond, théâtre de
la campagne de 1781. Washington vint à
Richmond au-devant de lui, et ils allèrent
passer quelque temps ensemble dans la re-
traite de Mount-Vernon.
Leurs entretiens portèrent principalement
sur l'avenir politique de cette nation qu'ils
avaient fondée. « Nous sommes à présent un
peuple indépendant, disait Washington, et
nous devons apprendre la tactique de la poli-
tique. Nous prenons place parmi les nations
de la terre, et nous avons un caractère à éta-
blir. Le temps montrera comment nous avons
su nous en acquitter. » Sa principale préoc-
cupation était que la politique locale des États
intervînt trop dans l'organisation du gouverne-
ment central. Il voulait une constitution qui, en
assurant à l'Union la consistance, la stabilité, la
dignité, donnât au pouvoir politique, à ce qu'il
appelait le grand conseil national, des moyens
suffisants pour régler les intérêts généraux.
12
178 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Après quelques jours de conversation intime,
Washington accompagna son hôte à Baltimore
et à Philadelphie. De nombreuses adresses en-
voyées par des comités de chaque comté moti-
vèrent plus d'une réponse de La Faj^ette ; elles
ont été recueillies pour la plupart. Dans toutes
nous trouvons la ferme expression de son dé-
sir de voir abolir l'esclavage. Nous ne relate-
rons pas davantage le voyage qu'il fit au fort
Schuyler pour assister à la conclusion du
traité avec les Indiens ^ Le fait essentiel, dans
son troisième voyage, fut sa réception solen-
nelle par le Congrès des États-Unis.
Informé du prochain départ de La Fayette
pour l'Europe, le Congrès ordonna qu'un co-
mité, formé d'un représentant de chaque État
de l'Union, se trouverait, le H décembre,
dans la salle des séances pour le recevoir en
cérémonie, lui souhaiter un heureux retour
dans sa patrie et l'assurer, au nom des treize
1. Voir Lettres d'un cultivateur américain, par sir John de
Crèvecœur; Paris, 1787, t. III; — voir Mémoires de La Fayette^
t. Il p. 104.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 179
États, de leur estime et de leur considération,
et pour lui dire combien cette haute opinion,
si souvent manifestée, était encore justifiée
par ses nouvelles marques d'attention à leurs
intérêts politiques et commerciaux. Le prési-
dent du Congrès fut aussi chargé de lui assurer
que de même que son attachement constant et
égal avait ressemblé à celui d'un citoyen pa-
triote, de même aussi les États-Unis ne cesse-
raient jamais de partager tout ce qui pourrait
intéresser sa gloire et son bonheur, que leurs
vœux les plus vifs et les plus tendres l'accom-
pagneraient toujours.
Le Congrès le chargea aussi d'une lettre pour
Louis XVI, dans laquelle le Congrès exprimait
ses sentiments pour lui. Les journaux, en ren-
dant compte de celte cérémonie touchante,
donnèrent la réponse suivante de La Fayette :
« Je ne sais comment exprimer aux États-
Unis, assemblés en congrès, toute la recon-
naissance que je leur dois pour la réception
qu'ils m'accordent aujourd'hui et le plaisir
180 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
que je ressens en contemplant l'heureuse
situation dont ils jouissent. Depuis le moment
où j'ai revu le continent, j'ai ardemment dé-
siré les en féliciter. J'avoue que le premier
intérêt que je pris à leur cause n'était, si je
puis m'exprimer ainsi, qu'instinctif et invo-
lontaire; j'étais loin encore de prévoir tous les
liens qui devaient m'attacher à leur prospérité
et à leur gloire ; mais j'ai vu les Américains
exécuter de si grandes choses et déployer de
si grandes vertus, que cet attachement durera
autant que ma vie.
» J'embrasse avec joie cette occasion favo-
rable de remercier le Congrès de la confiance
dont il m'a honoré pendant le cours de cette
révolution. Elle commença lorsque jeune en-
core, et sans expérience, je ne pouvais que
réclamer l'adoption paternelle de mon illustre
et respectable ami. Elle m'a été continuée,
avec la plus touchante bienveillance, dans
toutes les circonstances politiques et militaires
de la guerre. Je reconnaîtrai, cependant, que
j'ai souvent trouvé dans l'amitié personnelle
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 181
et dans la confiance particulière des habitants
les plus grandes ressources contre les difficultés
publiques. Ce souvenir précieux m"enhardit,
dans ce moment solennel, à rappeler au Con-
grès,"aux États de l'Union, à tous leurs citoyens,
mes chers compagnons d'armes dont la bra-
voure et les services ont été utiles à leur patrie.
» Après avoir profondément senti l'impor-
tance des secours que nous envoya notre
illustre monarque, je me réjouis en pensant
que cette alliance va devenir réciproquement
avantageuse par les liens du commerce et par
les heureux effets d'une affection mutuelle.
Le souvenir du passé nou& en répond et l'ave-
nir semble agrandir cette douce perspective.
» Je désire bien sincèrement voir la confé-
dération consolidée, la foi publique préservée,
le commerce réglé, les frontières fortifiées, un
système général et uniforme de milice adopté
et la marine en vigueur. C'est sur ces seuls
fondements que peut être établie la véritable
indépendance de ces États. Puisse ce temple
immense que nous venons d'élever à la liberté
182 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
offrir à jamais une leçon aux oppresseurs, un
exemple aux opprimés, un asile aux droits
du genre humain, et réjouir dans les siècles
futurs les mânes de ses fondateurs ! »
Le souffle précurseur de 1789 animait ces
paroles. Elles furent très remarquées, en même
temps que l'honneur extraordinaire dont per-
sonne, excepté Washington, n'avait joui dans
le Congrès. Les anciens compagnons d'armes
de La Fayette n'étaient pas moins empressés
à lui montrer leur joie de le revoir. Différents
États donnèrent son nom à des villes et à des
comtés. Les capitales lui offrirent le droit de
cité. Des diplômes lui conférèrent, ainsi qu'à son
fils et à ses descendants, le titre de citoyen
des États-Unis. La Virginie plaça son buste
dans la salle des délibérations de Richmond.
Enfin, on fit don à la ville de Paris d'un
autre buste en marbre de La Fayette, qui fut
présenté par le ministre des États-Unis et reçu
avec pompe à l'Hôtel de Ville.
Couvert des bénédictions de tout un peuple,
LA JEUNESSE I>E LA FAYETTE. 183
il s'embarqua à Boston , après une superbe fête.
Le ministère français lui avait envoyé, pour son
passage, une frégate de quarante canons, et
Washington lui faisait ses adieux en ces termes'.
« Pendant que nos voitures s'éloignaient
l'une de l'autre, je me demandais souvent si
c'était pour la dernière fois que je vous avais
vu : et, malgré mon désir de dire non,
mes craintes répondaient oui. Je rappelais
dans mon esprit les jours de ma jeunesse, je
trouvais qu'il y avait bien longtemps qu'ils
avaient fui pour ne plus revenir, que je
descendais à présent la colline que j'ai vue
cinquante-deux ans diminuer devant moi, car
je sais qu'on vit peu de temps dans ma famille;
et, quoique doué d'une constitution forte, je
dois m'attendre à reposer bientôt dans la
funèbre demeure de mes pères. Ces pensées
obscurcissaient pour moi l'horizon, répandaient
un nuage sur l'avenir, par conséquent sur
1. Yoir Correspondance de La Fayette, t. II; lettre du 8 dé-
cembre 1784.
484 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
l'espérance de vous revoir. Mais je ne veux
pas me plaindre, j'ai eu mon jour. Je n'ai
pas de mots qui puissent exprimer toute l'af-
fection que j'ai pour vous, et je ne l'essaie
même pas. J'offre de ferventes prières pour
votre agréable et sûr passage, votre heureuse
réunion à madame de La Fayette, à votre famille
et l'accomplissement de tous ses vœux. »
Ils ne devaient plus, en effet, se revoir. Mais
Washington continua à porter à son jeune
ami une affection paternelle, la plus tendre,
peut-être, dont sa vie offre la trace. Ce gentil-
homme de vieille race qui s'était échappé, à
dix-neuf ans, de la cour la plus élégante de
l'Europe pour apporter aux rudes planteurs
de la Pcnsylvanie son épée et sa fortune,
était fait pour plaire à l'âme religieuse et forte
du général américain. Il y avait quelque
chose de touchant, à ses yeux, dans cet
hommage rendu à la nouvelle société démo-
cratique qui se levait, par cet ancien monde,
si spirituel et si brillant, qui allait bientôt
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 18o
finir. Cette affection, La Fayette la lui rendait
avec toute l'ardeur de sa jeunesse. Etre son
ami, son disciple, son fils adoptif, fut toujours
l'orgueil de son cœur, la plus douce de ses
pensées '.
Leur correspondance continua, même quand
Washington devint président de la république,
et c'est par cette correspondance, fidèlement
conservée, que nous connaissons le mieux les
divers événements de la vie de La Fayette
jusqu'à la convocation des états généraux.
Son premier acte important, à son retour
en France, fut sa courageuse campagne pour
la réforme de l'état civil des protestants. Ils
étaient encore, à la fin du xvni^ siècle sou-
mis au plus intolérable despotisme. Quoi-
qu'il n'y eût pas de persécution ouverte, ils
dépendaient du caprice du roi, du parlement
ou d'un ministre. Leurs mariages n'étaient
pas légitimes, leurs testaments n'avaient au-
cune force devant la loi, leurs enfants consi-
1. Voir Mémoires, t. II, p. 13'«.
186 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE,
dérés comme bâtards, leurs personnes comme
pendables. Quand on pense que cent ans, à
peine, nous séparent des pasteurs du désert * !
Telle était encore la force des préjugés, dans
ce siècle de l'Encyclopédie et du Dictionnaire
philosophique, que La Fayette ne trouvait pas
d'appui autour de lui. On lui pardonnait la
liberté de la république américaine ; mais
l'émancipation des protestants, dans ce siècle
incrédule et rieur, c'était un acte plus qu'au-
dacieux. « C'est une œuvre qui demande du
temps, écrivait-il à Washington, et qui n'est
pas sans quelque inconvénient pour moi, parce
que personne ne voudrait me donner un mot
écrit, ni soutenir quoi que ce soit. Je cours
ma chance. » Heureusement que le vertueux
Malesherbes siégeait dans les conseils du roi.
La Fayette obtint de lui et de M. de Gastries
l'autorisation de visiter en détail les Cévennes,
afin de connaître par le menu les vexations
qu'il travaillait à faire cesser. Il prépara ainsi
1. Voir Lettre à Washington, 11 mai 1785.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 187
un dossier complet qui lui permit deux ans
plus tard, à l'assemblée des notables, de dé-
poser une proposition formelle.
A la suite de ce voyage dans le Midi, qui le
mit en rapport avec les principaux ministres
protestants, La Fayette, voulant compléter son
éducation militaire, se rendit à Berlin afin de
suivre les manœuvres de l'armée prussienne
en Silésie. Le grand Frédéric vivait encore, et
son autorité stratégique était la première en
Europe. Quoique décrépit, tout couvert de
tabac d'Espagne, la tête presque couchée sur
une épaule et les doigts presque disloqués par
la goutte, il avait encore le plus beau regard
du monde. Ses yeux donnaient à sa physio-
nomie, malgré les années, une expression char-
mante. « Ils s'adoucissaient, dit le prince de
Ligne, en écoutant et en racontant quelque
trait d'élévation ou de sensibihté. » Pendant
huit jours, invité à sa table, La Fayette eut
l'occasion d'admirer la vivacité de son esprit,
les séductions de sa grâce. Chose piquante I II
rencontra aux manœuvres son ancien adver-
188 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
saire, lord Cornwallis; mais la personne qui
sut mieux prendre le cœur de La Fayette,
dans ce milieu de généraux, fut le prince Henri
de Prusse, qui, à des talents de premier ordre,
comme militaire et comme homme politique, à
une instruction littéraire variée et à tous les
dons de l'esprit, joignait « des sentiments phi-
lanthropiques et des idées raisonnables sur les
droits de l'humanité ». La Fayette passa quinze
jours avec lui à sa maison de campagne.
Le grand Frédéric était souffrant, ce fut le
duc de Brunswick qui commanda les ma-
nœuvres de l'armée prussienne. « Si les res-
sources de la France, écrivait La Fayette à
Washington, la vivacité de ses soldats, l'intel-
ligence de ses officiers, l'ambition nationale et
la délicatesse morale qu'on lui connaît étaient
appliquées à un système aussi bien suivi, nous
pourrions être autant au-dessus des Prussiens
que notre armée est en ce moment inférieure
à la leur, et c'est beaucoup dire. »
De Silésie il partit pour Vienne, eut une
longue conférence avec l'empereur, rendit visite
LA JEUNESSE DE L.V FAYETTE. 109
aux généraux Laudon et Lascy. Il formulait
ainsi son jugement sur les troupes autri-
chiennes : « Leur machine n'est pas simple,
nos régiments sont meilleurs que les leurs, et
quelque avantage qu'ils puissent avoir en ligne
sur nous, nous devons, avec un peu d'habitude,
les surpasser. » Il examina ensuite, pendant
son voyage, les champs de bataille célèbres.
Toute cette tournée fut donc très utile à son
instruction militaire ; elle lui fut aussi fort
agréable par le bienveillant accueil et les té-
moignages flatteurs d'estime de tous les princes,
des états-majors et des grands personnages.
Mais il eut, dans ce milieu fermé à toute idée
constitutionnelle, plus d'un effort à faire pour
défendre la révolution américaine, et surtout
l'organisation politique d'un gouvernement dé-
mocratique K
« J'ai souvent eu la mortification d'entendre
dire que le manque de pouvoir dans le Con-
1. Y oïr Mémoires, t. II, p. 135.
190 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
grès, d'union entre les Étals, de vigueur dans
leur gouvernement, rendrait le rôle politique
de la confédération fort insignifiant. Le fait est
(ajoute-t-il, en parlant à Washington), qu'en
général ces gens-ci connaissent peu les avan-
tages des gouvernements démocratiques et les
ressources que présente une nation libre I Mais
ils ne peuvent manquer d'être fortement frappés
des fautes que nous avons souvent déplorées
ensemble. Elles leur sont représentées par tous
les journaux, et les ambassadeurs anglais pren-
nent grand soin de confirmer les récits qu'eux-
mêmes ont fait répandre. J'ai rétabli la vérité
sur une infinité de points. »
La Fayette avait en effet un rôle difficile
dans cette croisade d'idées, où il marchait très
en avant de son temps ; c'était toujours le
même caractère intrépide, ayant tous les cou-
rages, et le plus difficile de tous dans le milieu
aristocratique, le courage d'esprit.
Ce n'était pas, du reste, par ses conversa-
tions seulement qu'il servait la cause améri-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 191
caine. Il s'efforçait d'ouvrir en France des
débouchés pour le commerce des États-Unis.
Il demandait qu'on favorisât leurs importations
par toutes les concessions possibles. On avait
formé, à sa sollicitation, un grand comité com-
posé de fermiers généraux, d'inspecteurs du
commerce, et il y avait développé une propo-
sition qui ne tendait à rien moins qu'à la des-
truction de la ferme du tabac, le plus grand
obstacle aux importations américaines. L'ad-
ministration rejeta les projets de La Fa3^ette ;
mais c'était la première fois que la question
relative au meilleur moyen de concilier l'impôt
sur le tabac avec la liberté de commerce avait
été soumise à des calculs aussi précis. Pour
toutes ces questions, il trouvait dans le repré-
sentant en France de la nouvelle république,
l'illustre Jefîerson, un conseil éclairé et sûr ^
Pendant ce temps, une incroyable agitation
s'emparait des esprits. Le besoin de réformes
se faisait jour bruyamment dans tous les sa-
1 . Voir le livre de Clavière et de Brissot, De la France et
des États-Unis, Paris, 1787.
192 LA JEUNESSE DE LV FAYETTE.
Ions de Paris. La Fayette était le centre et la
flannme de ces réunions. Il se liait, dès ce
temps-là, avec Necker et sa fille. Dans une
lettre d'août 1786, nous lisons qu'il est allé à
Saint-Ouen avec madame de Lauzun et madame
de Staël, qu'il a dîné chez Necker, qu'il a fait
ensuite une visite au duc de Nivernois, à qui
« il a laissé un projet de réforme de la juris-
prudence criminelle rédigé par M. de Condor-
cet destiné à échauffer le garde des sceaux ».
Les étrangers demandaient à le voir. Il don-
nait à dîner à M. Pitt, qui vint vers cette
époque à Paris, et M. Pitt le charmait par
son esprit, sa modestie et la noblesse de ses
manières. « Depuis que nous avons gagné la
partie, écrivait le marquis, j'avoue que j'ai un
plaisir extrême à voir les Anglais, je me trouve
sans embarras au milieu de cette fière nation.
Ma conversion n'est cependant pas complète.
Sans avoir la fatuité de les traiter en ennemis
personnels, je ne puis oublier qu'ils sont en-
nemis de la gloire et de la prospérité françaises;
car, en fait de patriotisme, je puis étonner le
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 193
public, comme on dit que je l'ai fait en sen-
sibilité. »
Dans ces trois dernières années qui pré-
cèdent la chute de l'ancien régime, années si
remuées par les idées, La Fayette était au
premier rang des assaillants. Il n'y a pas une
revendication de droits qui ne trouve un écho
chez lui ; de même qu'il n'y a pas un projet
de réforme dont il ne soit le généreux défen-
seur. Il était, en un mot, un des rares esprits
de son temps qui comprît la liberté et ses con-
ditions vitales. Une lettre inédite du 14 jan-
vier 1787, écrite par un officier de dix-neuf
ans, Xavier de Schomberg, à sa mère, donne
une idée exacte de l'intérieur de la famille de
La Fayette :
{( Nous avions été chez M. de La Fayette...
Aujourd'hui, il m'a embrassé et reçu à mer-
veille. C'est une maison de plus pour moi. II
me semblait être en Amérique plus tost qu'à
Paris. Il y avait chés lui quantité d'Anglais et
d'Américains, car il parle l'anglais comme le
13
19i LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
français. Il a un sauvage de l'Amérique ha-
billé suivant son costume, au lieu d'avoir un
coureur. Ce sauvage ne l'appelle que mon père,
father. Tout respire la simplicité chez lui. Mar-
montel et l'abbé Morlay (Morellet) y dînaient.
Jusqu'à ses deux petites filles parlent l'anglais,
comme le français, quoiqu'elles soient toutes
petites. Elles jouaient en anglais et riaient
avec les Américains , et cela aurait fait des
sujets charmants d'estampes anglaises. J'admi-
rais la simplicité d'un jeune homme aussi
distingué, tandis qu'il y a tant de gens qui
n'ont rien fait qui sont aussi avantageux que
celui-là l'est peu *. »
1. Archives de Seine-et-Oise, E 3151. Cette lettre nous a
été communiquée par M. de Nolhac.
L'état des finances et le besoin de combler
le déficit avaient déterminé le contrôleur gé-
néral, M. de Galonné, à convoquer les no-
tables.
Cette assemblée se réunit le 22 février 1787.
Elle se composait de cent quarante-quatre
membres choisis par le roi dans les trois
ordres de l'État et des présidents et procureurs
généraux des cours souveraines. Elle fut divi-
sée en sept bureaux, chacun présidé par un
frère du roi ou un prince du sang. La Fayette
se trouva dans le bureau du comte d'Artois,
et il joua un rôle important. Son nom avait
198 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
d'abord été rayé de la liste. Deux ministres :
le baron de Breteuil et le maréchal de Gastries,
désapprouvèrent cette radiation, et Galonné ré-
tablit La Fayette K
Gertes, les notables n'étaient pas les repré-
sentants de la nation, mais ils étaient soutenus
par l'esprit public. On sait que le plan d'impôt
du contrôleur général fut rejeté : — « Nous
avons déclaré, écrivait La Fayette à Washing-
ton, que, bien que nous n'eussions aucun droit
d'empêcher les mesures du gouvernement,
notre droit était de ne conseiller que celles
que nous jugerions bonnes, et que nous ne
pouvions penser à de nouvelles taxes avant de
connaître le détail des dépenses et des réformes
projetées. »
Le procès-verbal du 24 mars fait mention
de la proposition de La Fayette de supplier le
roi qu'il veuille bien, par la même loi qui
abrogera la gabelle, ordonner que tous les
malheureux « qu'elle a précipités dans les fers
1. Voir Mémoires, t. II, p. 191, et Correspondance, lettre
du 5 mai.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 197
OU conduits aux galères soient aussitôt rendus
à la liberté et à leurs familles ».
Un incident sérieux se produisit dans la
s'éance suivante : M. de Nicolaï, président de
la chambre des comptes, aj^ant dénoncé des
contrats onéreux à l'État et ayant cité des faits
précis, La Fayette et l'un des prélats les plus
distingués du clergé, M. de la Luzerne, ap-
puyèrent énergiquement ces plaintes. Le len-
demain, le comte d'Artois dit qu'il avait rendu
compte au roi de ce qui s'était passé à la
séance, et que Sa Majesté avait fait observer
que, lorsqu'on se permettait des inculpations
si graves, il fallait les signer. M. de Nicolaï
garda le silence, La Fayette se mit alors en
avant, et l'évêque de Langres ne le laissa pas
seul. La Fayette lut au bureau une note signée
de lui, dans laquelle, revenant sur les faits
indiqués par le président de la Cour des
comptes et citant les noms propres, il deman-
dait qu'il fût fait une enquête sur les marchés
par lesquels, sous prétexte d'échanges de do-
maines, des millions avaient été prodigués
198 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
aux princes et aux favoris; cette note se ter-
minait par ces mots courageux : « Les mil-
lions qu'on dissipe sont levés par impôt, et
l'impôt ne peut être justifié que par le vrai
besoin de l'État. Tous les millions abandonnés
à la déprédation ou à la cupidité sont le fruit
des sueurs, des larmes et peut-être du sang
des peuples, et le calcul des malheureux qu'on
a faits pour composer des sommes si légère-
ment prodiguées est bien effrayant pour la
justice et la bonté que nous savons être les
sentiments naturels de Sa Majesté. »
M. de Galonné se rendit auprès de Louis XVI
et demanda que La Fayette fût enfermé à la
Bastille. On s'attendait à une discussion vio-
lente entre eux à la séance suivante, et La
Fayette rassemblait les preuves de ce qu'il
avait avancé, lorsque Galonné quitta le minis-
tère. La querelle fut terminée. L'opinion pu-
blique, très en éveil, avait suivi ce débat et
pris fait et cause pour La Fayette, tandis que
la cour, à l'exception de quelques amis, était
irritée de ses audaces.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 199
Lorsque l'archevêque de Toulouse, M. de
Brienne, arriva aux affaires, La Fayette s'était
ouvert sur un projet d'amener le roi à recon-
naître formellement certains principes consti-
tutionnels. Ce projet fut déjoué. Si La Fayette
a constamment regardé la liberté comme le
premier des biens et une condition nécessaire
de la vie et de la société, il a toujours été, sauf
pendant la Restauration, un homme de légalité K
Dans la discussion à laquelle donna lieu
l'examen des causes du déficit et des moyens
d'y mettre un terme, il examina, avec une
hardiesse d'idées qui faisait pressentir son rôle
dans la Révolution, les économies possibles.
Il signalait en premier lieu la réforme des
maisons militaire et domestique du roi, de la
reine et de la famille royale, la destruction
des caj)itameries qui n'étaient |)as nécessaires
aux plaisirs royaux et qui, dans la seule géné-
ralité de Paris, coûtaient environ dix millions
à l'agriculture. 11 citait ensuite le personnel
1. Voir Mémoires, t. II, p. 167.
200 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
luxueux de ces palais où le roi payait, sans
en jouir, l'entretien des fantaisies des généra-
tions passées; il osait ajouter à cette nomen-
clature de dépenses stériles celle des prisons
d'Etat, « que le roi désavouerait, s'il en con-
naissait l'inutilité et le danger ». Il s'attaquait
aux abus des pensions et des gratifications qui
ne récompensaient pas les services ou qui
n'encourageaient pas les talents; il demandait
que les comptes des départements ministériels,
excepté celui des affaires étrangères, fussent
communiqués tous les ans en imprimés.
Il ne dissimulait pas la vérité quand il
ajoutait : « Quel que soit l'amour des peuples
pour la personne de Sa Majesté, il serait dan-
gereux de croire que leurs ressources sont iné-
puisables; elles ne sont même que trop épui-
sées, et, pour ne citer que la province à
laquelle j'appartiens, qui souffre particulière-
ment de l'inégalité de l'impôt et de l'inatten-
tion du gouvernement, j'ose assurer le roi que,
dès à présent, ses cultivateurs abandonnenl
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 201
leurs charrues, ses artisans leurs ateliers, que
ses plus industrieux citoyens, dépouillés de ce
qu'ils gagnent chez eux et de ce qu'ils rappor-
tent des autres pays, n'ont bientôt plus d'autre
alternative que la mendicité et rémigration, et
que, dans cette partie du royaume, il ne peut
augmenter les charges du peuple sans le ré-
duire à toutes les extrémités de la misère et
du désespoir. »
Après avoir insisté sur ce principe, que la
réduction de la dépense devait précéder l'aug-
mentation de la recette et que, s'il était néces-
saire de combler le déficit par l'impôt, ce ne
devait être qu'après avoir épuisé toutes les
ressources possibles de bonification et de re-
tranchements, La Fayette constatait que l'ad-
ministration de M. de Brienne assurait une
économie de quarante millions. Il dénonçait
au roi les loteries, « ce jeu coupable dont le
gouvernement était le banquier », la marque
des cuirs, qui avait perdu les tanneries du
ro3'aume, enfin la taille, impôt inégal, arbi-
-202 LA JEIXESSE DE LA FAYETTE.
traire et ruineux, et il terminait ses observa-
tions par ces paroles qui turent un grand re-
tentissement :
« Si le peuple des campagnes ne compte
aucun de ses membres dans cette assemblée,
nous devons au moins lui prouver qu'il n'a
pas manqué d'amis et de défenseurs... Dans
tous les cas, les travaux de l'assemblée, la sa-
lutaire influence des assemblées provinciales,
les talents et les vertus de l'administration
actuelle, doivent amener un nouvel ordre de
choses dont l'énumération pourrait être con-
tenue dans un mémoire particulier que je pro-
pose de présenter à Sa Majesté. Comme 1
crédit doit être transporté sur des bases plus
naturelles, que la baisse de 1 intérêt de l'ar-
gent peut diminuer celui de la dette publique,
dans le rapport de neuf à quatre, comme la
simplification de perception doit délivrer l'État
des compagnies de finances, dont les engage-
ments finissent dans cinq ans, il me semble
que celte époque est celle que nous devons
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. '203
supplier Sa Majesté de fixer dès à présent pour
ramener à elle le compte de toutes les opéra-
tions et en consolider à jamais Vheureux résultat
par la convocation cCune assemblée nationale. »
L'effet que produisirent ces deux mots pro-
noncés pour la première fois fut extraordi-
naire :
— Quoi, monsieur, dit le comte d'Artois,
vous demandez la convocation des états géné-
raux ?
— Oui, monseigneur, et même mieux que
cela !
— Vous voulez donc que je dise au roi :
M. de La Fayette fait la motion de convoquer
les états généraux.
— Oui, monseigneur.
Le silence fut général, et l'idée qui venait
d'être jetée au vent, l'expression de mieux que
les états gméraux, c'est-à-dire d'une assemblée
nationale, ne parut alors à la cour que la
vaine expression d'un désir irréfléchi. M. de
Brienne, qui avait été d'abord le coufident des
204 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
idées réformatrices de La Fayette, se hâta de
le désigner au conseil comme l'homme le plus
dangereux, « parce que, disait-il, toute sa
logique est en action r> . La liberté de ses dis-
cours, la franchise de sa conduite, contrastaient
avec les façons des courtisans. Lui-même, avec
son extérieur froid et son imagination vive,
n'offrait pas un moindre contraste*.
Plus il s'affirmait dans cette attitude, plus
il perdait la bienveillance de la reine
Marie- Antoinette. Louis XVl, au contraire,
lui savait gré de se montrer économe de la
fortune publique. De plus, il était flatté du
rôle que le marquis avait joué dans la guerre
américaine et de l'honneur qu'il avait restitué
aux armées françaises avilies par la guerre de
sept Ans.
Les procès-verbaux de l'assemblée des no-
tables n'indiquent pas seulement les opinions
de La Fayette sur le déficit : deux autres de ses
discours sont sommairement analysés. L'un
1. Voir Note trouvée dans les papiers de La Fayette, t. II,
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 205
est relatif à la réforme des lois et ordonnances
criminelles; l'autre appelle la réalisation des
démarches qu'il avait hardiment menées pour
faire accorder enfin aux protestants l'état civil.
Ainsi, les aspirations de la philosophie du
xvHi^ siècle, dans ce qu'elles avaient d'humain,
de généreux, de libéral, trouvaient dans La
Fayette le premier interprète de leurs vœux
dans un corps politique. Certes, c'était noble-
ment commencer la vie pour ce grand seigneur
que de vouloir donner à son pays la justice et
le respect de la conscience, après avoir, dans
le nouveau monde, tendu la main à un peuple
qui s'émancipait.
Il ne faut pas oublier qu'il avait été im-
possible à Turgot et à Malesherbes, alors mi-
nistres, d'obtenir, lorsque Louis XVI fut sacré,
qu'on retranchât du serment la célèbre for-
mule de l'extermination des hérétiques.
Lorsqu'en 1785 La Fayette s'était rendu à
Nîmes et dans les Cévennes, il avait vu le vieux
pasteur du désert, Paul Rabaut. Après avoir
longtemps connu la persécution et l'iniquité,
i206 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
lorsqu'il entendit les paroles réconfortantes de
La Fayette, il avait récité le cantique de Si-
méon : Xunc dimittis. Son fils aîné Rabaut
Saint-Étienne, ministre du saint évangile, était
venu à Paris. Madame de La Fayette l'avait
reçu chez elle. Profondément religieuse, elle
détestait non moins vivement que son mari
les persécutions qui éloignaient du christia-
nisme et qui sont si contraires à son esprit.
La Fayette eut l'honneur de présenter Ra-
baut aux deux amis qu'il vénérait, Malesherbes
et le duc de La Rochefoucauld, ce bon citoyen,
assassiné à Gisors, après le 10 août; il le con-
duisit ensuite chez le ministre de l'intérieur,
le baron de Breteuil, qui chargea Rulhière de
rédiger un mémoire favorable aux idées de
tolérance.
Les choses étaient en cet état lorsque, dans la
séance du 25 mai, à l'assemblée des notables,
La Fayette fit sa motion. Il aurait vraisembla-
blement échoué s'il n'avait été soutenu par
l'évêque de Langres.
(f — J'appuie, s'écria cet éminent prélat, la
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 207
demande de M. de La Fayette, par d'autres
motifs que les siens ; il a parlé en philosophe,
je parlerai en évêque et je dirai que j'aime
mieux des temples que des prêches et des
ministres que des prédicans. »
Ces paroles profondes et politiques enle-
vèrent le vote.
« — Le clergé, ajouta La Fayette, pénétré
des grands principes que les pères de l'Église
se sont honorés de professer, applaudira sans
doute à cet acte de justice. »
L'arrêté pris par les notables, le 24 mai,
donnait satisfaction à ces deux motions. Il
était ainsi formulé :
« 1° Une partie de nos concitoyens, qui n'a
pas le bonheur de professer la religion catho-
lique, se trouve être frappée de mort civile...
Le bureau s'empresse de présenter à Sa Majesté
sa sollicitation pour que cette portion nom-
breuse de ses sujets cesse de gémir sous un
régime de proscription également contraire à
l'intérêt général de la population, à l'industrie
208 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
nationale et à tous les principes de la morale
et de la politique ;
2° Le bureau prend encore la liberté de
supplier le roi d'ordonner que les lois civiles
et criminelles des années 1667 et 1670, celles
des Eaux et Forêts de 1669 et celle du com-
merce de 1673, lois portant sur les objets les
plus intéressants pour la prospérité publique,
pour la sûreté des biens, de l'honneur et de la
vie des citoyens, soient examinées afin de
donner à la législation française toute sa per-
fection par les changements que la seule an-
cienneté de ces lois et la différence des temps
et des mœurs peuvent exiger et dont le pro-
grès des lumières assurerait l'utilité. »
Nous n'avons pas à raconter les deux der-
nières années qui nous séparent de 1789.
Nous lisons dans les lettres de La Fayette à
Washington qu'il s'était amené une querelle
personnelle avec les favoris pour avoir haute-
ment attaqué les libéralités qui leur étaient
LA JELNESSE DE LA FAYETTE. :209
faites par le trésor*. D'autre part, on colpor-
tait, comme abominable, un mot qu'il avait
prononcé chez le duc d'Harcourt, gouverneur
du dauphin. La belle société discutait quels
livres d'histoire il fallait mettre dans les mains
du jeune prince :
« Je crois, dit avec flegme La Fayette, qu'il
ferait bien de commencer l'histoire à l'an-
née 1787. »
Un autre jour, il poussait un cri de joie en
apprenant que l'édit donnant aux sujets non
catholiques du roi un état civil était enfin en-
registré :
« Vous jugerez aisément, écrivait-il à Wa-
shington, combien, dimanche dernier, j'ai eu de
plaisir à présenter à une table ministérielle le
premier ecclésiastique protestant qui eût pu pa-
raître à Versailles depuis la révocation (de l'é-
dit de Nantes) de 1685. »
1. Tome II, voir les lettres des 9 octobre, 1'' janvier, 4 fé-
vrier 1788.
14
210 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
On comprend dès lors que le nombre de ses
ennemis en haut lieu allât en augmentant.
Mais les jugements du grand monde étaient
cassés par un tribunal indépendant et que
toutes les puissances respectaient, celui de l'o-
pinion publique.
Les idées de liberté se propageaient rapide-
ment depuis la révolution américaine. L'as-
semblée des notables avait mis le feu aux
matières combustibles. On n'ignore pas la
lutte que le gouvernement eut à subir contre
les parlements. Une guerre de pamphlets s'en-
suivit. Très lié avec Adrien Duport, conseiller
au parlement, La Fayette assistait chez] lui
aux réunions où se préparait le célèbre arrêté
lu par d'Épréménil, aux chambres assemblées
du peuplement, arrêté qui passionna momenta-
nément la France. Les ducs de La Rochefou-
cauld, de Luynes, d'Aiguillon, l'évêque d'Au-
tun, le marquis de Condorcet, étaient aussi au
nombre des assistants. Dans une lettre à Wa-
shington, La Fayette reconnaissait que les cours
souveraines dépassaient sans doute la limite de
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 211
leur institution, mais qu'elles étaient sûres
d'être approuvées par la nation K « Parmi bien
des choses déraisonnables, les parlements ont
la bonne fortune de réclamer une assemblée
nationale. Le gouvernement voit décliner le
pouvoir de la couronne et cherche à le recou-
vrer en l'exerçant avec une sévérité dange-
reuse... Pour moi, je souhaite avec ardeur un
bill des droits et une constitution, et je vou-
drais que la chose pût s'accomplir, autant que
possible, d'une manière calme et satisfaisante
pour tous. »
Nous rappelons que les édits de Lamoignon
et de Brienne (mai 1788) contre les cours sou-
veraines rencontrèrent une vive résistance sur-
tout en Bretagne et en Dauphiné. A Rennes,
la commission des États, qui représentait lé-
galement la province, avait adressé au roi des
représentations sur ses privilèges. La noblesse
se réunit, rédigea une dénonciation contre les
ministres et chargea douze députés d'aller la
1. Lettre du 1" janvier 1788.
212 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
présenter au roi. La Fayette, dont la mère
était Bretonne et dont la fortune était en par-
tie dans la Bretagne, envoya aux gentilshommes
bretons une lettre d'adhésion, ajoutant :
« Qu'il s'associait à toute opposition aux
actes arbitraires présents ou futurs qui atten-
taient ou pouvaient attenter aux droits de la
nation en général et particulièrement à ceux
de la Bretagne. » Il se concerta donc avec les
douze députés, et prit part à une réunion oii
furent appelés les seigneurs bretons de la
cour. Là, fut signée cette protestation à la suite
de laquelle trois hauts personnages furent
disgraciés, les douze députés mis à la Bas-
tille, et La Fayette privé de son commande-
ment. Marie- Antoinette lui ayant fait témoi-
gner son étonnement de ce qu'il avait pris part
à la rébellion, il répondit : « Qu'il était Bre-
ton, de la même manière que la reine appar-
tenait à la maison d'Autriche. »
Cependant, l'archevêque de Toulouse, pour
donner un dérivatif au courant grossissant des
mécontentements, avait été obligé de convo-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. '213
quer dans toutes les provinces qui n'avaient
pas d'états, des assemblées provinciales, comme
celles instituées par Necker pour le Berri et
la Haute-Guyenne. La Fayette ^ avait demandé
qu'au plan de nomination, moitié par le roi,
moitié par les membres eux-mêmes, on subs-
tituât un système complètement électif. Le mi-
nistère promit d'étudier cette réforme pour
l'avenir et maintint pour le présent l'ancien
système. Il y eut, au mois d'août, en Au-
vergne, à Glermont-Ferrand, une réunion pré-
liminaire, composée exclusivement des membres
nommés par le roi. La Fayette y fit adopter la
résolution suivante :
« Nous prenons la liberté d'observer que
notre province est une de celles qui ont cessé
le plus tard d'exercer le droit de s'assembler
en États, et considérant la différence des fonc-
tions qui semblent être destinées à l'assem-
blée, avec les prérogatives sacrées de nos Étals,
1. Voir Mémoires, t. II, p. 185.
214 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
nous croyons devoir supplier Sa Majesté de
daigner déclarer à la province, qu'elle entend,
comme nous le faisons ici nous-mêmes, que
l'exécution de ce nouveau règlement ne portera
aucune atteinte aux droits primitifs et impres-
criptibles de l'Auvergne. »
L'assemblée provinciale s'étant complétée par
la voie de la cooptation, ses opérations com-
mencèrent au mois de novembre. Un de ses
premiers actes fut d'approuver le vœu de l'as-
semblée préliminaire. Le point important à
débattre fut de savoir s'il fallait accepter,
comme le gouvernement y invitait, un abonne-
ment qui tendait à augmenter les charges de
l'impôt. Sur la proposition de La Fayette, on
vota le principe, mais on réduisit les chiffres.
Le commissaire du roi fit connaître à l'assemblée
qu'elle avait dépassé les droits que le roi lui
avait permis d'exercer. Le 11 décembre, La
Fayette proposa à ses collègues et leur fit
adopter une déclaration ainsi conçue : « L'as-
semblée, frappée de l'impossibilité d'établir la
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 21S
communication des rôles, de l'énormité des
accessoires de la taille dans cette province,
montant à trois millions de livres, sur les-
quelles les vingtièmes sont encore perçus, n'a
pu fixer ses idées que sur le travail du bureau
de l'impôt et sur une conviction universelle de
la surcharge de la province. Elle prend la
liberté d'observer que les impôts réunis de
l'Auvergne sont au delà de toute proportion,
et privent déjà le peuple d'une partie essen-
tielle de sa subsistance, de manière que tout
accroissement de charge, augmentant aussi le
nombre des champs abandonnés et des culti-
vateurs forcés à l'émigration, tournerait au
détriment des finances de Sa Majesté, en même
temps qu'elle répugnerait à son cœur. —
L'assemblée ose espérer que Sa Majesté, tou-
chée de la situation de cette province, daignera
ne pas rejeter sa première proposition. »
C'est ainsi que le sentiment du droit venait
s'ajouter à l'ardente fermentation des esprits.
Tous les hommes éclairés qui avaient été ap-
pelés à donner leur avis sur les formes à
216 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
observer pour la convocation des états géné-
raux apprirent avec stupeur que les notables
allaient être de nouveau réunis pour délibérer
sur le mode de représentation : « Je ne crois
pas, disait La Fayette, qu'ils soient fort habiles
sur les questions constitutionnelles. » — La
majorité fut, en effet, tellement en arrière de
l'opinion publique, qu'un seul bureau, celui
présidé par le comte de Provence, se déclara
pour la double représentation du tiers. La
Fayette raconte que le bureau de Monsieur
dut cette gloire à l'assoupissement du comte
de Montboissier, appelé à voter. Il demanda à
son voisin le duc de La Rochefoucauld :
0 Qu'est-ce qu'on dit ?
— On dit oui, » répondit La Rochefoucauld.
Et ce oui décida la majorité ^
« Au milieu de ces troubles et de cette anar-
chie, écrit La Fayette à Washington, le 26 mai
1788, les amis de la liberté se fortifient jour-
1 . Voir Mémoires, t . Il, p . 184 et 238 ; — lettre du 8 mars 1789.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 217
nellement, ferment l'oreille à toute négociation.
Ils disent qu'il leur faut une assemblée na-
tionale ou rien. Telle est, mon cher général,
l'amélioration de notre situation. Pour ma
part je suis satisfait de penser qu'avant peu je
serai dans une assemblée de représentants de
la nation française ou à Mount-Vernon. »
Ce ne fut pas pour Mount-Vernon qu'il par-
tit. Une année ne s'était pas écoulée que les
états généraux étaient convoqués, et La Fayette
se rendait en Auvergne comme candidat aux
élections. Il était élu député de l'ordre de la
noblesse par la sénéchaussée de Riom. Mais ce
ne fut pas sans lutte. Des gentilshommes de
ses amis lui avaient signifié qu'avec certaines
complaisances pour le maintien des abus, il
aurait l'unanimité des suffrages. Repoussant
toute compromission, La Fayette répondit
« qu'il voulait convaincre et non flatter ».
Le tiers lui offrit alors de le choisir comme
député. « C'était pour moi une chance de
célébrité. » Il refusa néanmoins. — « Quoique
218 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
l'oppression des nobles me révolte et leur per-
sonnalité m'indigne, je ferai mon devoir et
serai modéré. » C'est avec ces sentiments de
modération qu'il se rendit à Versailles pour
assister à l'ouverture des états généraux. Son
ami Washington venait d'accepter la présidence
des États-Unis.
Le soir de son arrivée à l'hôtel de Noailles,
La Fayette parlait à sa femme de ses projets
constitutionnels, de ses espérances en l'avenir :
« Savez-vous, lui dit-il, le singulier apologue
que me conta, en 1785, le grand Frédéric ?
Un jour que je soutenais contre lui qu'il n'y
aurait jamais en Amérique, ni noblesse, ni
royauté, et que je lui exprimais mes vœux
avec vivacité :
— Monsieur, me dit un moment après le
vieux monarque, en fixant sur moi ses yeux
pénétrants, j'ai connu un jeune homme qui,
après avoir visité des contrées où régnaient
la liberté et l'égalité, se mit en têle d'établir
tout cela dans son pays. Savez-vous ce qui lui
arriva ?
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 219
— Non, sire.
— Monsieur, continua le roi en souriant, il
fut pendu.
» N'est-ce pas que le mot est charmant? Il
m'a beaucoup diverti. »
Madame de La Fayette écoutait gravement
et ne dut pas rire.
XI
Quel a été le rôle de La Fayette pendant la
Révolution? Nul homme n'a été à la fois plus
encensé et plus calomnié que lui. Comme il
l'écrivait à M. d'Hennings, en sortant des
prisons d'Olmutz (lo janvier 1799). « Sa ré-
putation étant attachée à un grand mouve-
ment, il a dû avoir pour ennemis ceux qui
ont voulu l'arrêter et ceux qui ont voulu le
dénaturera »
Une passion irrésistible de la liberté avait
décidé de sa vie. Au sortir du collège, il avait
1. Voir Mémoires, t. III, p. 218.
LA JELXESSE DE LA FAYETTE. 2'21
VU avec mépris les grandeurs et les petitesses
de la cour, avec pitié la futilité et l'insigni-
fiance de la société des jeunes nobles de son
entourage, avec indignation tous les genres
d'oppression. L'attraction de la cause des États-
Unis le mit tout à coup à sa vraie place, lui
donna Tidéal qu'il cherchait. Il se sentit lui-
même, lorsqu'il put, à dix- neuf ans, reposer
son imagination, dans l'alternative de vaincre
ou de périr pour l'idée à laquelle il se
dévouait.
Ce fut la révolution américaine et l'amitié
de Washington qui firent toute l'éducation
politique de La Fayette. La guerre de l'indé-
pendance avait été plus remarquable par les
résultats que par les campagnes; si dans cette
longue guerre, les moindres combats avaient
pris, en traversant les mers, l'importance de
grandes batailles, le spectacle que donnaient à
une âme ardente et généreuse des citoyens
comme Washington, Green, Jefferson, Laurens,
était bien autrement fécond en enseignements.
Une seule chose était oubliée par La Fayette :
222 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
la différence entre les deux nations, entre leur
éducation, leur tempérament et les chemins
si opposés que les deux peuples suivaient pour
arriver aux institutions libres.
Chez l'un, la Révolution avait été précédée*
« par le délire d'une régence noyée dans la
débauche et par la honte du règne gangrené de
Louis XV qui finit dans la boue. Elle avait
été préparée par une amélioration philoso-
phique dans la littérature. Les jugements de
Montesquieu, les traits de Voltaire, les pensées
de Rousseau, les déclamations de Raynal, et
tant d'autres productions odieuses à la cour,
proscrites par le clergé, brûlées au parlement
par le bourreau, faisaient les délices de tous
les gens un peu instruits. L'école voltairienne,
malgré sa tendance aristocratique, avait éman-
cipé les esprits ; l'école économique, quoique
trop absolue, les avait formés ; l'école théolo-
gique dans la querelle du jansénisme et du mo-
linisme avait prêché la résistance. »
1. Lettre de La Fayette à M. d'Hennings.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE 223
C'est La Fayette qui parle ainsi. Chez
l'autre peuple, la tradition anglo-saxonne du
self govcrnment avait passé l'Atlantique avec
les premiers puritains. Pour créer un Washing-
ton, un Jefferson, il fallait une lente assimila-
tion des forces cachées et des lointains instincts
de race, aussi vrais dans la nature que dans
l'histoire.
« Sans doute (La Fayette le reconnaissait
dans sa lettre à M. d'Hennings), il eût fallu
dans le peuple français plus de vertus, mais
le levain corrupteur était dans son régime;
plus de lumières, mais il n'était ni permis,
ni possible de l'éclairer; plus de lenteur,
mais nos adversaires précipitaient leur perte et
nous eûmes à choisir entre un asservissement
sans ressources et une régénération subite et
complète'. »
Enivré du grand spectacle où il avait joué
1. Mémoires de Malouet, t. P"', p. 268; et Démocratie royale,
t. III, p. 210.
224 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
un rôle, La Fayette regardait comme possible
en France de ne pas donner au monarque
plus de pouvoir que n'en avait le président
des États-Unis. C'est d'après cette conviction
qu'il faut juger sa conduite et ses actes. Elle
explique son influence au début de la Révolu-
tion et comment il perdit la confiance aussitôt
qu'il voulut se séparer des excès et des crimes.
Du reste, La Fayette a ceci de singulièrement
honorable d'avoir cru toujours à la valeur
politique de sa doctrine, même aux plus dé-
sespérés moments; d'}' avoir cru toujours avec
calme et avec une fermeté sans fouaue. Ceux
qui l'ont approché dans les diverses périodes
de sa vie publique, sont unanimes pour cons-
tater ce fait; ils ont raison d'y voir un témoi-
gnage de force; et la constance de ce caractère
a sa beauté morale.
Estimant la liberté plus que tout, et vou-
lant cependant qu'elle coûtât le moins possible,
il n'admit jamais l'idée d'un autre roi que
Louis XVI, et même ce sentiment se fortifia
en lui, à mesure que les événements placèrent
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 225
ce malheureux prince sous sa garde. Certes il
aurait eu de la duplicité en niant ses incli-
nations républicaines; mais il n'est personne
à qui il n'ait dit que la nation n'était pas
encore en état de se passer d'un roi. Quels que
fussent ses sentiments républicains, il croyait
que la royauté constitutionnelle devait être
établie, essayée et appuyée de bonne foi. Il y
était résolu non seulement par devoir, mais
par la conviction que c'était le moyen d'éviter
de beaucoup plus grands inconvénients. « Vous
savez, disait-il à Louis XVI, que je suis natu-
rellement républicain, mais mes principes eux-
mêmes me rendent à présent royaliste. » Une
autre fois parlant à la reine : « Vous devez
avoir, madame, d'autant plus de confiance en
moi, que je n'ai aucune superstition royaliste;
si je croyais que la destruction de la royauté
fût utile à mon pays, je ne badinerais pas;
car ce qu'on appelle les droits d'une famille au
trône n'existent pas pour moi; mais il m'est
démontré que dans les circonstances actuelles,
l'abolition de la royauté constitutionnelle serait
15
22G LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
un malheur public. 11 y a plus de fond à
faire sur un ami de la liberté qui agit par
devoir et par patriotisme, que sur un aristo-
crate entraîné par un préjugé. »
Très opposé au système de l'école anglaise,
il prétendait qu'en l'adoptant, on ne se serait
pas concilié la noblesse, pour qui l'exception
de deux cents familles entrant dans la Chambre
des lords eût été encore plus insupportable que
les idées d'égalité, ni le clergé qui, non moins
dépouillé de ses privilèges, eût trouvé la supré-
matie du régime parlementaire aussi intolé-
rable que les lois révolutionnaires, ni enfin le
roi qui eût été aussi peu satisfait et aussi mal
conseillé qu'il le fut pendant; l'Assemblée cons-
tituante. Mais si La Faj^elte a souhaité que la
monarchie devînt plus démocratique, s'il
éprouva une vive joie de la mémorable séance
de la nuit du 4 Août, ce fut avec beaucoup
de regrets qu'il vit adopter, le principe d'une
Chambre unique. Il avait présent à l'esprit
le spectacle des États-Unis, dans une pre-
mière ferveur révolutionnaire, commettant
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 227
la même erreur, la reconnaissant ensuite et
la réparant; et il proposait en France un sé-
nat électif tous les six ans, comme barrière
à l'impétuosité démocratique. « Il est, disait-
il, en politique, un cercle d'idées qu'il faut
parcourir ; celle-ci fut repoussée par les mé-
taphysiciens, par les économistes, par les
niveleurs qui prenaient un sénat électif pour
une chambre de noblesse; elle le fut aussi par
les aristocrates forcenés qui, comme un de leurs
plus consciencieux prélats s'en vantait un jour,
votèrent pour ce qui leur parut le plus mau-
vais ' »
Il est à remarquer cependant que tandis que
notre école américaine essayait d'introduire en
France ses idées, les plus illustres Américains,
à commencer par Washington, à finir par Jef-
ferson et Gouverneur Morris, non seulement
ne partageaient pas les illusions généreuses de
La Fayette, mais encore s'efforçaient de lui en
montrer les périls. « La populace turbulente
1. Mémoires, t. III, p. 231.
228 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
des grandes villes, lui écrivait AYashington S
est toujours à redouter ; sa violence détruit
pour un temps toute autorité publique, et ses
suites sont quelquefois étendues et terribles. Il
est à supposer qu'à Paris surtout, ces tumultes
sont désastreux, maintenant que l'esprit public
est en fermentation et qu'il y a un grand
nombre de malintentionnés et d'intrigants, dé-
cidés, comme cela ne manque jamais d'arriver
en de semblables circonstances, à fomenter des
troubles, à détruire la tranquillité publique
pour gagner ce qu'ils convoitent. Mais jusqu'à
ce que vous ayez achevé votre constitution,
établi votre gouvernement et renouvelé le corps
de la représentation nationale, vous ne pouvez
espérer beaucoup de tranquillité, car les en-
nemis de la Révolution n'abandonneront pas
l'espérance de rétablir toutes choses dans leur
premier état...
» Je ne puis m'empêcher de jeter un regard
à la fois d'inquiétude et d'espérance dans
1. Lettres du 28 juillet 1791, 10 et 20 septembre, p. 183, 187.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 229
l'avenir, vers ce temps où la paix et la tran-
quillité de la France seront garanties par un
gouvernement respectable fondé sur les prin-
cipes de la liberté et les droits de l'homme.
Cela doit arriver ainsi. Le grand régulateur
des événements ne permettra pas la deslruction
du bonheur de tant de millions d'hommes. Je
vous confie à ses bénédictions ; les prières et
les vœux de tous les amis de l'humanité accom-
pagnent votre nation. Leur cœur ne sera satis-
fait que lorsque vos affaires seront complè-
tement réglées sous un gouvernement énergique
où l'égalité sera respectée ; et nul ne se réjouira
de votre félicité et de la part que vous y avez
eue par votre conduite noble et désintéressée,
autant que votre sincère ami. »
Dans les conférences qui eurent lieu en sep-
tembre 1789, chez Jefferson, alors ambassadeur
des États-Unis à Versailles ', entre plusieurs
membres du parti populaire, tels que Mounier,
Adrien Duport, La Fayette, on discutait la for-
1 Voir Correspondance de Jefferson, t. II.
SSiO LA JEUNESSE DE L\ FAYETTE.
mation du Corps législatif. La Fayette soutenait
que le veto suspensif pendant six ans et un
sénat électif, étaient compatibles avec le nnain-
tien de la monarchie. Jefferson donnait des
conseils de prudence. Il faisait beaucoup d'ins-
tance auprès des patriotes, ses amis, et parti-
culièrement auprès de La Fayette pour ne faire
que des lois applicables au peuple à qui on les
destinait. A ses yeux, il fallait se contenter d'as-
surer la liberté religieuse, la liberté de la presse,
le jugement par jury, Vhabeas corpus, c'est-
à-dire la liberté individuelle et une législature
nationale. Il fallait aussi que l'Assemblée cons-
tituante se retirât et laissât ces institutions
agir sur la condition du peuple, jusqu'à ce qu'elles
le rendissent capable de plus grands progrès.
Ce fut surtout Gouverneur Morris, homme
pratique et d'idées positives, qui combattit dans
ses conversations l'école américaine en France.
Reçu dans la famille La Fayette avec une hos-
pitalité franche, une politesse sans affectation,
Gouverneur Morris ne dissimula jamais à son
hôte les craintes que l'excitation de l'opinion
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 231
et l'ignorance des règles politiques lui inspi-
raient. Dans son Mémorial, il note ses conver-
sations et reproduit une lettre intéressante
écrite par lui à La Fayette le 16 octobre 1789.
Il lui disait : « Je suis convaincu que la consti-
tution présente ne peut convenir au gouver-
nement de ce pays ; que l'Assemblée nationale,
objet d'un attachement enthousiaste aujour-
d'hui, sera bientôt traitée avec mépris ; que
l'extrême licence de votre peuple rendra indis-
pensable de renforcer l'autorité royale. »
Dans une autre entrevue avec La Fayette,
qu'il ne cessa d'aimer et d'estimer tout en le
froissant par sa manière de discuter, il résis-
tait (26 novembre 1790) s'appuyant sur cette
idée qu'une constitution américaine ne convenait
pas à notre pays et que deux chambres identi-
quement semblables n'iraient pas aune nation où
le pouvoir exécutif est héréditaire; etque chaque
pays doit avoir une constitution appropriée à
sa condition. La Fayette ne fut pas sans tenir
compte des observations de ses amis d'Amé-
rique, il bouda cependant Gouverneur Morris.
:232 LA JELNESSE DE LA FAYETTE.
A égale distance des jacobins et des parti-
sans de l'ancien régime, il fut le chef du parti
constitutionnel. Ce furent les jacobins qui
l'attaquèrent le plus et qu'il ménagea le moins.
Il pressentait que ses ennemis amèneraient
par lassitude le despotisme d'un maître; mais
il faut le laisser parler sur ce sujet :
« Ce nom de jacobins, qui retrace tant
d'idées funestes ' et qui a dénaturé tant d'idées
utiles, n'a pas eu l'honneur d'être mêlé à la
Révolution décisive par laquelle l'aristocratie et
la royauté antique furent abattues d'un coup
mortel. 11 était même inconnu trois ans après,
lorsque les divers artisans de guerre civile,
dupes de leurs propres complots, ne réussirent
qu'à placer l'Assemblée nationale et le roi sous
la garde immédiate du général qu'ils auraient
voulu anéantir ; alors on connut mieux les
principales divisions des partis : le premier,
composé d'aristocrates et de royalistes absolus,
k Lettre à M. d'Hennings.
I.A JEUNESSE DE LA FAYETTE. 233
dont se rapprochèrent, avec réserve, quelques
amateurs du s} stème anglais ; le second, for-
mant sous l'étendard constitutionnel, la triple
alliance de la liberté, de l'égalité, de l'ordre
public, et sanctionné par la masse générale
des citoyens qui, satisfaits do la Révolution,
ne demandaient plus qu'à jouir avec sécurité
de ses avantages ; le troisième, en partie du
moins, réunissant les fauteurs et les instru-
ments de la licence, et qui, après s'être for-
tifié par l'anarchie, est parvenu à régner par
la terreur.
» Le jacobinisme, en efl'et, n'a trop souvent
été qu'un moyen de trouble et sa direction
un moyen de pouvoir qui même eut plus d'é-
clat que de solidité. Au reste, si j'ai prévu,
dès son origine, la tendance de cette secte, on
sait qu'un de ses principes fut, dans les der-
niers temps, de me poursuivre comme son
principal adversaire...
» Et comment ne l'aurai-je pas été, moi
qui, depuis lelo juillet 1789, ne craignis guère
pour notre cause que les excès commis en son
234 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
nom? Ma conduite a été si conforme à ce sen-
timent, que, malgré la part que j'ai prise aux
révolutions d'Amérique et d'Europe, c'est au-
tant comme défenseur de l'ordre public que
comme promoteur de la liberté, que je suis
encore présent à la mémoire des Français. »
Cette sorte de confession jette une lumière
éclatante sur la conscience politique de La
Fayette. La contradiction entre ses principes
et ses actes, contradiction que ses ennemis lui
ont reprochée, n'existe pas. Il eut avant tout
et plus que personne le sentiment de la Révo-
lution. Il le garda intact jusqu'à son dernier
souffle; et lorsque dans les Chambres de la
Restauration, il se levait de son banc, on
voyait se lever avec lui l'image vivante de 89,
avec l'honnêteté, la foi absolue dans les idées
et dans la déclaration des droits.
C'est un préjugé de croire que, placé entre
deux partis extrêmes et ne plaisant ni à l'un
ni à l'autre, un homme politique manque de
caractère. Les convictions de La Fayette ont été
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 233
inexpugnables comme une muraille de granit
et à ses pieds venaient mourir les railleries,
les injures et même les désappointements et
les désillusions. S'il y avait, au point de vue
du caractère une critique à lui faire, elle por-
terait sur sa crédulité et son optimisme; mais
quand il était éclairé sur un homme, il n'ou-
bliait jamais. Alexandre de Lameth s'en aper-
çut un jour. On peut lire dans la Correspon-
dance de La Fayette ' la lettre précise et froide
qu'il lui écrivit en sortant des prisons d'Ol-
mutz, en réponse à ses félicitations. Il avait
percé à jour l'homme et, tout en restant cour-
tois, il lui fit sentir qu'il n'y avait plus entre
eux de communauté de sentiments. Ce qui a
manqué à La Fayette, c'est l'épreuve du gou-
vernement. Y aurait-il réussi? Cette nature
très individuelle, très chevaleresque, se serait-
elle prêtée au maniement des hommes, à
ces transactions de détails qui constituent
l'art de gouverner? Ses meilleurs amis en
1. Tome IV, page 386.
236 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
doutaient; l'un d'entre eux et des plus fins
a conjecturé que s'il eût vécu au moyen âge,
il eût fondé quelque ordre religieux avec la
puissance d'une idée morale fixe.
Il est certain que la lecture de sa Corres-
pondance est faite pour donner une haute idée
de sa volonté et de l'élévation de son âme.
Le pouvoir dont l'effet est si puissant en
France n'eut pas sur lui d'ascendant, de même
qu'il sacrifiait sa fortune à ses opinions avec
la plus généreuse indifférence. Le désir * de
plaire dans les salons ne modifia pas, durant
la Révolution, son langage. Il eut tous les
courages, même le courage mondain. Les
haines féroces qu'il souleva dans l'entourage
où il avait passé sa jeunesse, n'aigrissaient
pas son humeur ; sa douceur d'âme resta
parfaite.
Ces sentiments, si contraires aux calculs
égoïstes de la plupart des hommes qui jouèrent
un rôle, parurent à quelques-uns assez dignes
1. Madame de Stacl, Considérations sur la Révolution fran-
çaise.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 237
de pitié. « Si c'est ainsi qu'on peut encourir
le reproche de niaiserie, a dit madame de
Staël dans son portrait de La Fayette, puissent
nos hommes d'esprit le mériter une fois !» Il
lui a manqué, comme à la plupart des libé-
raux de ce siècle, le succès pour désarmer ses
ennemis.
Ses rares qualités privées avaient amené à
lui, dans sa famille, les membres les plus
éloignés par leur éducation première, des idées
d'égalité et de liberté. L'amour passionné de
madame de La Fayette pour son mari avait été
le meilleur argument pour la rallier à la
cause de la Révolution ; sans doute les opi-
nions de La Fayette n'étaient pas, au début de
leur mariage, les opinions qu'on avait données
à Adrienne d'Ayen : mais son cœur était si
élevé qu'elle approuva, qu'elle admira toujours
la conduite de son mari. « Elle s'identifiait
avec ses sentiments, écrit madame de Lasley-
rie ' et se soutenait au milieu de ses inquié-
1. Vie de madame de La Fayette.
238 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
tudes par la pensée qu'il travaillait au triomphe
de justes principes.
» Les premiers malheurs de la Révolution
remplirent son âme d'amertume, au point de la
rendre insensible à toute jouiss:ince d'amour-
propre pour mon père. Elle n'éprouvait de
satisfaction qu'en le voyant sacrifier souvent
sa popularité pour s'opposer à un mouvement
irrégulier ou à un acte arbitraire. Elle avait
adopté et professait avec franchise les opinions
libérales, mais elle conservait une délicatesse
dont il serait difficile d'indiquer la nuance et
qui l'empêchait d'être un femme de parti.»
Tant qu'il ne s'agit que de faire les hon-
neurs de sa maison aux invités de M. de
La Fayette, de quêter à des bénédictions de
drapeaux ou à d'autres cérémonies patrioti-
ques, elle fut prête. Elle faisait les honneurs
de chez elle avec une grâce charmante; elle
avait d'ailleurs pour l'aider dans sa difficile
tâche, son angélique sœur, la vicomtesse de
Noailles, qui sentait tout comme elle. Mais il
arriva un moment où sa conscience de chré-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 239
tienne parla plus haut que ses sentiments
d'épouse : ce fut au moment du vote de la
constitution civile du clergé. Madame de La
Fayette pensa qu'elle devait précisément à
cause de sa situation personnelle, marquer
son attachement aux cro3^ances catholiques.
Elle assista par conséquent au refus de prê-
ter le serment, que lit en chaire le curé de
Saint-Sulpice, dont elle était paroissienne.
Ello se rendait assidûment dans les oratoires
où se réfugiait le clergé persécuté. Elle
recevait continuellement des religieuses qui
demandaient protection , ainsi que des prê-
tres non assermentés qu'elle encourageait à
réclamer la liberté de leur cuite. Madame de
Lasteyrie, qui raconte ces faits, ajoute : « Au-
cune considération ne faisait hésiter ma mère,
lorsqu'il s'agissait do remplir un devoir. Elle
trouvait dans l'accomplissement de celui-ci
quelque consolation, en procurant à mon père
de fréquentes occasions de montrer son res-
pect pour la liberté des cultes et sa fermeté
pour la maintenir »
240 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
La Fayette, comme tous les hommes du
xviii*^ siècle et de la Révolution, était déiste ;
mais le spectacle de la séparation des Églises
et de l'État aux États-Unis l'avait frappé; il
voulait dans son opposition à toutes les into-
lérances « que le décret sur la liberté des
religions n'en privilégiât aucune et laissât, à
l'exemple des États-Unis, chaque société entre-
tenir son temple et ses ministres. On n'était
pas mùr pour cette idée. »
Non seulement on n'était pas mûr, mais le
levain janséniste et les vieilles prétentions de
l'esprit légiste amenèrent l'Assemblée cons-
tituante à commettre une de ses plus lourdes
fautes.
Il faut rendre cette justice à La Fayette, c'est
que dans cette question religieuse, qui pas-
sionnait au plus haut degré les âmes, il resta
fidèle à ses doctrines libérales. Il ouvrit sa
maison « à ces filles respectables appelées
sœurs de charité, qui étaient, au sortir de la
messe, insultées avec impudeur ».
Il s'efforça de maintenir même par la force,
LA JEUNESSE DE LV FAYETTE. 241
contre la population ameutée, l'ouverture de
l'église des Théatins et des chapelles que les
prêtres non assermentés avaient louées ^ « J'aime
à me rappeler, écrivait-il à M. d'Hennings, que
ni l'animadversion de ces prêtres, ni l'impopu-
larité de tout intérêt en leur faveur, n'affai-
blirent un instant mon zèle, et que, dans le
même esprit qui m'avait autrefois dévoué à la
cause des protestants français, je m'obstinai
toujours à me déclarer le défenseur du culte
opprimé. »
Cette conduite si conforme à son sentiment
vrai de la liberté et à la hauteur de son àme,
le place à part parmi les hommes de la Ré-
volution. Quand il recevait à dîner des ecclc-
siasliques du clergé constitutionnel, madame
de La Fayette ne se cachait pas pour professer
devant eux son attachement à la cause des
anciens évêques. Chacun, quelle que fût sa
conduite ou son opinion, était toujours reçu
par elle, suivant le désir de son mari; mais
1. Lettre à M. d'Hennings, tome III.
16
242 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
elle conservait particulièrement sur toutes les
choses de la conscience, la liberté d'exprimer
sa façon de penser,
La Fayette avait table ouverte. Sa femme
ne s'écarta qu'une fois de la règle qu'elle s'é-
tait prescrite d'accueillir avec une égale poli-
tesse tous ses invités; ce fut lorsque Gobel,
l'évêque constitutionnel de Paris, nouvellement
installé, vint dîner à l'hôtel La Fayette; elle
ne voulut pas le recevoir et elle dîna hors de
chez elle. Cet acte fut fort remarqué.
Il n'y avait pas que sa sœur préférée, la vi-
comtesse de Noailles, qui lui aidât à faire les
honneurs de son salon.
Leur grand-père, le maréchal de Noailles
avait eu quatre enfants : le duc d'Ayen, le
marquis de Noailles, la duchesse de Lesparre
et la comtesse de Tessé. Cette dernière était folle
de son neveu La Fayette. Sans doute, à la veille
de la Révolution, toute la famille était plus ou
moins engagée dans les idées nouvelles ; depuis
le comte de Ségur, marié à Pauline d'Aguesseau,
sœur en secondes noces de la duchesse d'Ayen,
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 243
jusqu'à ces héroïques jeunes gens, si bons,
si aimables, si braves, le vicomte de Noailles
et le marquis de La Fa3'^ette qui étaient les
oracles de leurs beaux-frères, le marquis de
Grammont et le marquis de Montagu. Sans
doute, parmi les femmes si brillantes qui en-
touraient La Fayette, comme sa cousine la
princesse de Poix ou ses amies la princesse
d'Henin et la comtesse de Simiane, il trouvait
des enthousiastes, mais aucune n'était aussi
intéressante, aussi originale à tous égards que
la comtesse de Tessé *.
Elle était petite, les yeux perçants, le visage
déformé à vingt ans par la petite vérole, la
bouche fine mais tiraillée par un tic nerveux
qui la faisait grimacer en parlant ; et malgré
tout cela, et au milieu de tout cela, elle avait
de la grâce dans ses allures, de la noblesse
dans ses actions, avec infiniment d'esprit. En
politique, son neveu La Fayette était son héros;
comme en philosophie. Voltaire, avec qui elle
1. Mémoires de madame de Montagu, pav M. Callet.
244 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
était très liée, était son maître. Un jour, que
pour le rencontrer dans son dernier voyage
à Paris, madame de Tessé était allée en visite
avec sa nièce, chez le duc de Ghoiseul, Voltaire
entendant annoncer la marquise de La Fayette,
était tombé à ses genoux dans son enthou-
siasme pour la brillante destinée de son mari,
l'appelant le défense.iir de la cause grande et juste
de la liberté des peujAcs. Il fallut aider l'illustre
vieillard pour se relever. Madame de Tessé
contait cette anecdote à ravir. Elle était un
mélange des contrastes les plus amusants.
Quoique très désintéressée, elle ne croj^ait
guère au désintéressement des autres, et elle
excellait avec une sagacité très féminine à
trouver aux résolutions en apparence les plus
généreuses, les motifs les plus étroits et les
plus personnels ; ce qui ne l'empêchait pas,
avec son mépris des hommes, de vouloir avec
son neveu le mode de gouvernement qui exige
le plus de vertus. Elle discutait sans cesse les
questions religieuses, lectrice assidue du Dic-
tionnaire philosophique, elle tournait volontiers
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE, 245
en ridicule les pratiques dévotes ; et quoique
incrédule, elle ne laissait pas de faire un grand
signe de croix, chaque fois qu'elle prenait mé-
decine. Elle n'aimait pas les prêtres, mais,
contradiction charmante, elle nourrissait, du-
rant l'émigration, les pauvres prêtres déportés
qui vivaient près d'elle.
Nous retrouverons la comtesse de Tessé, dans
les heures mauvaises, toujours spirituelle et
bonne ; mais nous avons hâte de comparer à
ses doctrines, la conduite de La Fayette, depuis
l'ouverture de la Constituante, jusqu'au jour
où, pour soustraire sa tête à Féchafaud, il
fut obligé d'abandonner l'armée qu'il com-
mandait et de fuir la France.
XII
La Fayette ne fut pas, à proprement parler,
un orateur. Sa parole élégante, fine et spiri-
tuelle n'avait rien de cette puissance qui secoue
les assemblées, les fait vibrer et leur commu-
nique une direction. Il mêlait parfois à ses
répliques une sorte d'ironie froide et dédai-
gneuse, qualité de grand seigneur qui n'est
sentie et comprise cjue dans un salon.
Son rôle durant la Constituante fut un rôle
d'action; il n'en est pas moins considérable.
Pendant trois années, le prestige de La Fayette
fut immense; il éclipsa la popularité de Necker
et même celle de Mirabeau ; il pouvait tout et
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 247
et il ne voulait être qu'un honnête citoyen.
Durant toute cette période la plus impor-
tante de sa vie, il a été plus facile à ses enne-
mis de calomnier ses intentions, que de citer
une opinion ou une action qui ne fut pas con-
forme aux sentiments et aux idées qu'il a
toujours et invariablement exprimés. En l'en-
voyant siéger aux états généraux, la noblesse
de la sénéchaussée d'Auvergne, par une clause
postérieure à l'élection, avait fait un devoir à
ses députés d'attendre la majorité de leur
chambre pour se réunir à celle du tiers état.
La Fayette regarda comme un malheur d'a-
voir été élu par les nobles de sa province; il
songea même un instant à donner sa dé-
mission*. Membre de la minorité de la no-
blesse, ne partageant pas l'opinion de ses col-
lègues d'Auvergne, il fut gêné au début par
le mandat de ses commettants, et cela nous
explique son silence dans les premières se-
maines qui précédèrent la transformation des
états généraux en Assemblée nationale.
1. Voir Correspondance, t. If, p. 311.
248 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
C'est le 8 juillet qu'il prend pour la pre-
mière fois la parole afin d'appuyer la célèbre
motion de Mirabeau, tendant à l'éloignement
des troupes qui entouraient l'Assemblée et
menaçaient Paris. Cependant le péril croissait,
le renvoi de Necker et de ses amis Montmorin
et Saint-Priest avait été résolu ; un nouveau
ministère avait été nommé; on répandait le
bruit que Louis XVI allait dissoudre l'Assemblée
et se porter à Compiègne, lorsque le 11 juillet,
La Fayette présenta le premier projet de dé-
claration des droits. Il demandait le renvoi à
l'examen des bureaux.
Sans doute cette déclaration n'était qu'un
résumé philosophique et n'avait pas un carac-
tère pratique ; sans doute, ce décalogue de
l'homme libre, comme on l'a appelé, contenait
plus de phrases métaphysiques que de vraie
politique ; mais ce projet avait le mérite d'être
un cri de protestation contre les vieilles tyran-
nies et de montrer au vieux monde l'idéal des
revendications.
C'est l'honneur de La Fayette d'avoir le
LA JEUNESSE DE L\ FAYETTE. 249
premier montré le but à atteindre. Sa décla-
ration servit de base à celle qui fut acceptée
par la Constituante.
La situation devenait déplus en plus alarmante
Dès le 12 juillet, des troubles violents avaient
éclaté dans Paris, La Fayette demanda qu'on
proclamât la responsabilité des ministres, sa
motion fut accueillie. L'Assemblée se déclara
en permanence jusqu'à nouvel ordre; mais
comme le président, le vieil archevêque de
Vienne n'avait pu résister à la fatigue, on ou-
vrit l'avis de nommer un vice-président ; les
bureaux élurent La Fayette. C'est pendant sa
vice-présidence de trois jours que la Bastille
fut prise. Le lo au matin, le roi accompagné
de ses frères vint, sans escorte, à l'Assemblée
que, pour la première fois, il appela nationale,
lui annonça l'éloignement des troupes et lui
demanda son appui pour le rétablissement de
l'ordre public.
A la tête d'une députation, La Fayette se
rendit à l'Hôtel de Ville ; son discours est
ainsi résumé dans le procès- verbal .
250 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
« lo juillet 1789.
» M. de La Fayette a félicité l'Assemblée des
Électeurs et tous les citoyens de Paris de la
liberté qu'ils avaient conquise par leur cou-
rage, de la paix et du bonheur dont ils seraient
redevables à la justice d'un monarque bien-
faisant et détrompé. Il a dit que l'Assemblée
nationale reconnaissait avec plaisir que la
France entière devait la constitution qui allait
assurer sa félicité, aux grands efforts que les
Parisiens venaient de faire pour la liberté pu-
blique.
» Il a raconté comment l'Assemblée natio-
nale attristée de l'inutilité de deux députations
qu'elle avait envoyées au roi, dans la journée
du lundi 13, pour demander le renvoi des
troupes, après avoir passé la nuit la plus agitée
dans le lieu même des séances, venait le matin
de nommer une nouvelle députation composée
de vingt-quatre personnes, et chargée de por-
ter au monarque ses alarmes et ses douleurs,
lorsque le grand maître des cérémonies est
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 251
venu annoncer à l'Assemblée que le roi se
disposait à s'y rendre en personne...
» Il a annoncé qu'il allait faire la lecture
du discours prononcé par le roi dans cette
mémorable circonstance, et qu'il en déposerait
copie certifiée sur le bureau pour être annexée
au procès-verbal de l'Assemblée des élec-
teurs. »
L'allocution de La Fayette et la lecture du
discours de Louis XVI furent interrompues
presque à chaque phrase par des applaudis-
sements et par les cris répétés de : Vive le roi !
Vive la nation !
Cependant La Fayette ignorait encjre que,
dès le matin du 15 juillet, il avait été una-
nimement proclamé commandant général de
la milice parisienne par les électeurs et une
foule de citoyens. Au moment où il achevait
de parler, il en fut averti par les acclamations!
Et en effet, dans ces moments de trouble et
d'effroi, Moreau de Saint-Méry, président du
conseil des électeurs, s'était contenté de montrer
252 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
de la main, le buste de La Fayette donné
en 1784 par l'État de Virginie à la Ville de
Paris et placé dans la grande salle de l'Hôtel
de Ville. Des vivats s'étaient élevés de toutes
parts ; La Fayette était arrivé peu d'instants
après. Dès qu'il eut achevé son allocution au
nom de la députation de l'Assemblée natio-
nale, toutes les voix l'acclamèrent encore com-
mandant général de la milice parisienne ; alors,
tirant son épée, il fit le serment de sacrifier
sa vie à la conservation de cette liberté si
précieuse dont on lui confiait la défense.
Au même moment, les mêmes électeurs pro-
clamèrent Bailly, prévôt des jnarchands ; une
voix se fit entendre et dit :
« Non, pas prévôt des marchands, mais
maire de Paris ! »
Et par acclamation, tous les assistants répé-
tèrent :
c< Oui, maire de Paris ! »
Bailly, dont on ne peut prononcer le nom
qu'avec vénération, Bailly s'inclina sur le bu-
reau, tellement ému qu'au milieu des exprès-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 233
sions de sa reconnaissance, on entendit seule-
ment ces mots :
« Je ne suis pas digne d'un si grand hon-
neur, ni capable de porter un tel fardeau... »
Le lendemain, un projet d'organisation fut
arrêté par La Fayette de concert avec son ami
Mathieu Dumas. Chaque bataillon comprit six
compagnies de volontaires et une d'anciens sol-
dats payés ; à la cocarde bleue et rouge, cou-
leurs de la Ville de Paris, la couleur royale,
blanche, fut ajoutée. Ainsi fut formée la cocarde
tricolore. En la présentant à l'Hôtel de Ville,
La Fayette prononça "ces mémorables paroles :
« Je vous apporte une cocarde qui fera le tour
du monde et une institution à la fois civique
et militaire qui doit triompher des vieilles
tactiques de l'Europe, et qui réduira les gou-
vernements arbitraires à l'alternative d'être
battus s'ils ne l'imitent pas, et renversés s'ils
osent l'imiter. »
Cette journée du 16 juillet avait été terrible,
La Fayette l'avait employée à arracher des
victimes aux fureurs populaires ; c'est ainsi
254 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
qu'il avait sauvé le commandant provisoire de
la Bastille, Soulès, deux officiers de la divi-
sion du général Falkenheim, M. de Boisgelin,
l'ancien président de la noblesse aux états de
Bretagne, M. de Lambert, le général Turkeim,
la belle madame de Fontenay ; nous pourrions
citer d'autres noms. Lors de son passage à
Leipsick, étant conduit d'Olmûtz à Hambourg,
un étranger qui était employé par le gouver-
nement autrichien dans les Pays-Bas, mais
que La Fayette ne reconnut pas, vint le re-
mercier de lui avoir sauvé la vie le 16 juillet.
Un touchant incident mérite encore de ne
pas être oublié. M. Frestel, l'ancien précep-
teur de La Fayette, à qui le général avait
à son tour confié l'éducation de son fils
George, avait conduit cet entant à l'Hôtel de
"Ville au moment où son père s'efforçait d'ar-
racher un prêtre, l'abbé Gordier, à la multi-
tude armée et furieuse. La Fayette, saisissant
aussitôt l'occasion de cette visite inattendue :
(' Messieurs, dit-il en se tournant vers la foule,
j'ai l'honneur de vous présenter mon fils. » -
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 235
Il y eut un moment d'effusion et de surprise
pendant lequel les amis du général, qui l'en-
touraient, parvinrent à mettre le pauvre abbé
en sûreté.
Ce fut le lendemain 17, que La Fayette, à
la tête des citoyens armés des soixante dis-
tricts, reçut Louis XVI qui se rendait sans
garde de Versailles à Paris; il lui adressa, à
moitié chemin, quelques paroles respectueuses
qui contribuèrent à faire cesser ses craintes.
Il ne monta à l'Hôtel de Ville que pour as-
surer au roi un libre passage ; alors Louis XVI
lui dit ^ : « M. de La Fa^'^ette, je vous cher-
chais pour vous faire savoir que je confirme
votre nomination à la place de commandant
général de la garde parisienne. »
Le commandement de la garde nationale
lui ouvrait une carrière nouvelle. Après avoir
défendu la liberté, il allait avoir l'ordre pu-
blic à défendre; fort de sa popularité, il assu-
mait une tâche peut-être au-dessus des forces
1. Voir Ch. Duveyrier, Histoire des premiers éleclews de
Paris,
256 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
d'un homme, celle de contenir une immense
population désœuvrée, exaltée juscju'à l'eni-
vrement et remuée jusqu'à la lie. Il s'y dévoua
courageusement, arrêtant de sa propre main
les assassins.
Bien qu'il eût été acclamé commandant gé-
néral, il ne voulut pas moins soumettre sa
nomination à la délibération régulière des
électeurs des districts, le résultat fut un vote
unanime confirmant les acclamations. Par une
lettre du 21 juillet, le roi autorisait les gardes
françaises et les soldats des divers régiments
qui avaient quitté les drapeaux à entrer dans
les compagnies soldées de la garde nationale
de Paris '.
Dans les premiers jours qui suivirent la
prise de la Bastille, l'état de Paris était ef-
frayant : la population de la ville et des vil-
lages environnants, armée de tout ce qui
s'était rencontré sous sa main, s'était accrue de
six mille soldats qui s'étaient réunis à la cause
1. Mémoires, t. II, p. 272.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. '2o7
de la Révolution. Ajoutez-y quatre à cinq cents
gardes suisses, six bataillons de gardes fran-
çaises sans officiers, la capitale dénuée de pro-
visions, toute l'autorité, toutes les ressources
de l'ancien gouvernement détruites ou sans
force, les magistrats soupçonnés ou malveil-
lants, les agents de l'ancien régime et les dé-
magogues poussant au désordre, les uns pour
se rendre nécessaires, les autres pour faire le
mal; et, pour calmer tous ces éléments agités,
ni organisation militaire, ni organisation admi-
nistrative! Tout s'écroulait; l'ordre public
n'était défendu que par la bourgeoisie armée,
dans chacun des soixante districts, et, à l'Hô-
tel de Ville, par des électeurs qui, sans autre
droit que leur patriotisme, avaient heureuse-
ment saisi les rênes de l'administration.
La Fayette ne fut pas longtemps aussi heureux
que les premiers jours; il n'eut d'abord d'autre
moyen d'influence que son ascendant personnel.
Ses efforts ne furent pas suffisants pour em-
pêcher les crimes de la journée du 22 juillet.
On avait conduit, en son absence, à l'Hô-
17
2o8 LE JEUNESSE DE LA FAYETTE.
tel de Ville, l'ancien ministre Foulon*, et on
lui imputait ce propos invraisemblable, que :
« Le peuple serait trop heureux si on lui
donnait du foin à manger. » La rage de la
multitude contre ce malheureux était inexpri-
mable. Il ne restait plus aucun moyen de sus-
pendre les colères frénétiques de la foule,
lorsque des cris redoublés annoncèrent La
Fayette; à son aspect le silence le plus pro-
fond succède au tumulte. Il avait vite compris
que le seul moyen de sauver Foulon était d'ob-
tenir qu'il fut conduit en prison. « Vous
voulez, s'écria-t-il, faire périr sans jugement
cet homme qui est devant vousl C'est une
injustice qui vous déshonorerait, qui me flé-
trirait moi-même, qui flétrirait tous les efforts
que j'ai faits en faveur de la liberté, si j'élais
assez faible pour la permettre. Je ne la per-
mettrai pas, cette injustice: mais je suis loin
de prétendre le sauver, s'il est coupable. Je
veux seulement que cet homme soit conduit
1. Procès-verbal des électeurs et Mémoires de La Fayette,
t. II, p. 275.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 239
en prison pour être jugé par le tribunal que
la nation indiquera; je veux que la loi soit
respectée, la loi sans laquelle je ne contribue-
rais pas à la Révolution qui se prépare. Aussi,
je vais ordonner que M. Foulon soit conduit
dans l'abbaye de Saint-Germain. »
Les paroles de La Layetle avaient fait une
grande impression sur ceux qui avaient été
à portée de les entendre. Foulon lui-même
voulut parler ; mais on ne put discerner que
des paroles entrecoupées. Des clameurs fu-
rieuses montaient de la place de l'Hôtel de
Ville. Par trois fois, La Fayette reprit la pa-
role ; toujours il produisait quelque effet,
lorsqu'une foule nouvelle vint presser la foule
qui remplissait déjà la grande salle. C'était,
criait-on, le Palais-Royal et le faubourg Saint-
Antoine qui venaient enlever le prisonnier; le
flot se porte vers le bureau; la chaise sur la-
quelle était assis Foulon s'ébranle, est ren-
versée; La Fayette prononce une dernière fois
cet ordre : « Qu'on le conduise en prison ! »
La multitude applaudissait, lorsque Foulon
260 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
eut la funeste idée d'applaudir lui-même. Une
voix s'écrie : « Voyez ! Ils s'entendent ! » A ces
mots, Foulon est arraché aux mains des élec-
teurs qui l'entouraient et cherchaient à le ga-
rantir. Il est entraîné et massacré à la Grève,
sans qu'il y eût, pour La Fayette, la possibi-
lité physique non seulement de le protéger,
mais même de se faire entendre ^
Le même jour, on ramenait à Paris le
gendre de Foulon, Berthier, intendant de la
capitale. La municipalité avait envoyé une es-
corte au-devant du prisonnier, arrêté à Com-
piègne, pour le garantir contre la fureur du
peuple. Cette mission fut remplie avec intelli-
gence et fermeté par le commandant d'Her-
migny que La Fayette avait désigné. Bailly et
le conseil des électeurs reçurent Berthier à
l'Hôtel de Ville; l'exemple de Foulon avait
appris qu'il ne fallait pas compter sur les res-
sources de la raison et de l'éloquence. Il n'y
1. Bailly était absent. Lo discours cité par Monllosier dans
ses Mémoires est tiré du journal l'Ami du Roi et est absolument
faux.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 261
avait pas même encore de signes extérieurs
auxquels on put reconnaître les nouveaux dé-
positaires de l'autorité publique. La Fayette
était encore sans costume et inconnu à une
partie de la multitude.
Dans cet état de choses, Bailly ordonna que
Berthier fût conduit en prison, motivant cette
mesure sur la nécessité de l'interroger judi-
ciairement afin d'obtenir de lui-même l'aveu
de ses complices. L'essentiel était de gagner du
temps. Berthier fut donc mis sous la garde
des volontaires qu'on put réunir et qui de-
vaient le conduire à la Conciergerie ; mais rien
ne put empêcher un homme de la foule de lui
tirer un coup de pistolet; et cependant dans
son pamphlet publié à Liège en 1792, Rivarol
accuse La Fayette de ces deux crimes ; il feint
d'ignorer son indignation et sa douleur*.
Dès le lendemain du 22 juillet, affligé des
scènes horribles qu'il n'avait pu empêcher, il
donne sa démission de commandant de la
1. La vie politique ci la fuite de La Fayette, par Rivarol.
262 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
garde nationale et il écrit à Bailly la lettre
suivante :
« Monsieur, appelé par la confiance des ci-
toyens au commandement militaire de la
capitale, je n'ai cessé de déclarer que dans
la circonstance actuelle, il fallait cjue celte
confiance, pour être utile, fût entière et
universelle; je n'ai cessé de dire au peuple
qu'autant j'étais dévoué à ses intérêts jusqu'au
dernier soupir, autant j'étais incapable d'acheter
sa faveur par une injuste complaisance. Le
peuple n'a pas écouté mes avis; le jour oîi il
manque à la confiance qu'il m'avait promise,
je dois, comme je l'ai dit d'avance, quitter un
poste 011 je ne peux plus être utile. »
La lettre aux districts écrite dans le même
esprit, les priait de ne pas tarder à rendre La
Fayette à lui-même, en s'occupant immédia-
tement de le remplacer.
La résolution de La Fayette, qui était la plus
courageuse protestation contre les assassinats,
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 263
consterna et effraya la municipalité*. Tous
ses membres se transportèrent au bureau des
subsistances où La Fayette était encore en con-
férence avec Bailly; ils l'entourèrent, le sup-
plièrent. Le général répondit que les exécu-
tions sanglantes et illégales de la veille, et
l'impossibilité dans laquelle il s'était trouvé de
les empêcher, l'avaient trop convaincu qu'il
n'était pas l'objet d'une confiance universelle.
Comme dit Gouverneur Morris, il avait plus
d'autorité qu'il n'en voulait et il était déjà las.
La Correspondance de La Fayette montre à
nu l'état de son âme 2.
a Ils se sont jetés à genoux, ont pleuré, ont
juré de m'obéir en tout. Que faire? Je suis au
désespoir. On me prépare des calomnies atroces.
La populace est conduite par des mains invi-
sibles; il a fallu lui faire espérer que je reste-
rais pour la tranquillité de la nuit. Je ne puis
1. Procès-verbal des électeurs, 23 juillet.
2. Correspondance, p. 320 et suivantes.
264 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
abandonner des citoyens qui mettent en moi
toute leur confiance, et si je reste, je suis dans
la terrible situation de voir le mal sans y re-
médier. »
Il céda enfin à la bienveillante violence qui
lui fut faite par les députations des districts
ayant à leur tête le vénérable curé de Saint-
Étienne-du-Mont. Une déclaration signée de
tous les électeurs et délégués présents, fut im-
primée et affichée comme étant l'expression du
vœu de tous les citoyens de la capitale. Pro-
messe était faite de subordination et d'obéis-
sance à tous les ordres du général « pour que
son zèle, secondé par tous les patriotes, con-
duise à sa perfection le grand œuvre de la
liberté publique ». Une seule personne cons-
tamment inquiète et troublée regretta que La
Fayette eût repris sa démission, et ne se con-
tentât pas du bonheur domestique, c'était sa
femme.
A vrai dire, le général fut vraiment, à ce
moment-là, le roi de Paris. Sa popularité était
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. Î65
telle qu'on en référait à lui pour toutes les
décisions quelles qu'elles fussent; il fut obligé
de limiter lui-même ses pouvoirs dans une
lettre aux présidents des districts, du 29 juil-
let. Mais si son impression sur ces odieux at-
tentats et ceux qui suivirent, a (ainsi qu'il
le dit, et il faut le croire) trompé son zèle et
profondément affligé son cœur, celte impres-
sion d'honnête homme ne troubla pas alors son
optimisme politique ; le charme ne cessa que
plus lard, lorsque le 10 Août et l'assassinat de
son ami La Rochefoucauld déchirèrent le ri-
deau.
L'assemblée des représentants de la Com-
mune de Paris s'élant réorganisée à raison de
deux députés par district ^ Bailly raconte que
La Fayette (2o juillet) prononça le serment de
remplir fidèlement les fonctions de comman-
dant général, et de ne jamais oublier que le
pouvoir militaire est soumis au pouvoir civil.
Aussitôt les membres de l'Assemblée lui jurè-
1 . Mémoires de Bailly.
266 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
rent de leur côté, sans qu'il le demandât, sou-
mission aux ordres qui seraient dictés par l'a-
mour du bien public; immédiatement après le
bon Bailly dit à l'Assemblée qu'il y avait un
troisième serment à prêter entre La Fayette et
lui, celui de s'aimer toujours; et pour ajouter
un tableau de plus à la sensibilité du xvni^ siècle,
ils s'embrassèrent à la grande satisfaction des
représentants de la Commune « qui sentirent
combien cette union des deux chefs pouvait
être utile à la chose publique ».
Cependant, à la fausse nouvelle de l'arrivée
des brigands, répandue de proche en proche,
avec la rapidité de l'éclair, la France s'était
levée en masse*. L'Hôtel de Ville à Paris était
encombré de députations, accourues de toutes
les provinces, demandant des ordres aux chefs
de la capitale; d'autre part, les intrigues des
factions se multipliaient. Plusieurs fois au mi-
lieu de la disette de farine qui alarmait le
peuple, on portait à La Fayette des billets où
1. Mémoires de Lu Fayette, t. II, p. 285.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 267
sa signature était imitée et par lesquels il était
défendu aux meuniers de moudre pour la ca-
pitale. Les journaux et mémoires du temps
rendent compte des mouvements quotidiens et
des motions révolutionnaires dont les princi-
paux foyers étaient au Palais Royal ou dans
les faubourgs, et qui, nuit et jour, exigeaient
l'intervention et les harangues du comman-
dant général. La confiance momentanée dans
son courage pour sauvegarder l'ordre public
était telle, qu'il lui eût été impossible
dans ces premiers mois, de quitter Paris sans
exciter l'alarme des personnes de toutes les
opinions.
L'assemblée de l'Hôtel de Ville lui avait voté
un traitement de cent vingt mille livres et une
indemnité considérable ; La Fayette repoussa
cette proposition :
« Dans un moment, dit-il, où tant de
citoyens souffrent, où tant de dépenses sont
nécessaires, il me répugne de les augmenter
inutilement. Ma fortune suffit à l'état que
268 LA JELNESSE DE LA FAYETTE.
je tiens el mon temps ne suffirait pas à plus
de représentation. »
L'assemblée insista ; il fit alors cette déci-
sive réponse :
« En persistant dans mon refus, je n'affecte
pas une fausse générosité; je serais disposé
non seulement à accepter, mais même à sol-
liciter du peuple à qui j'ai consacré ma fortune
et mon sang, les indemnités de mes dépenses,
si cette même fortune ne me mettait pas au-
dessus du besoin. Elle était considérable, elle
a suffi à deux révolutions ; et, s'il en surve-
nait une troisième pour le bonheur du peuple,
elle lui appartiendrait tout entière. »
La troisième, un jour, survint (juillet 4830) ;
la générosité de La Fayette était restée la
même et sa fortune personnelle disparut.
Avec ces préoccupations incessantes d'ordre
public, il ne lui était pas possible d'être assidu
aux séances de l'Assemblée constituante. Il
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 269
ne put même aller discuter à Versailles le
projet de déclaration des droits qu'il avait
déposé. Il ne prit même part à la belle séance
du 4 Août que par ses vœux et son assenti-
ment. U est un point cependant sur lequel son
intervention fut nécessaire : nous voulons
parler de la réforme des lois criminelles qu'il
avait soulevée à l'assemblée des notables. Il
fit même émettre un vœu favorable par la
municipalité de Paris, malgré Bailly qui re-
doutait que pendant cette transformation le
cours de la justice ne fût suspendu « et que
l'impunité eût l'air de s'établir, en proportion
de la licence ».
Ce fut à cette époque, avant le 6 octobre,
que La Fayette reçut la visite de Montmorin
avec lequel il avait été lié; ami personnel du
roi, Montmorin éprouvait de vives craintes
des menées du duc d'Orléans. Pour mieux
s'assurer de l'assentiment de LaFa3'ette, il alla
jusqu'à lui offrir non seulement d'être con-
nétable, mais d'être lieutenant général du
royaume. La Fayette répondit « que ces bon-
;270 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
neurs et ces litres n'ajouteraient rien à son
crédit, ni à la détermination où il était de dé-
fendre Louis XVI contre les attentats du duc
d'Orléans ». Il fit part de ces propositions à
madame de La Fayette ; elles sont mention-
nées dans les Mémoires du général qui con-
firme sur ce point ce qu'a écrit M. de Bouille :
« La Fayette ne changea rien à sa ligne poli-
tique. »
XIII
Il faut se rappeler que, dès le mois de juin
1789', la ville de Paris souffrait d'une disette
moitié réelle, moitié factice. Approvisionner
Paris pendant la première année de la Révo-
lution, fut le tourment de Bailly et du com-
mandant général ; ce fut aussi la principale
ressource des intrigues et des ambitions. Le
peuple était, dans ces moments d'angoisse, in-
capable de discerner la ligne de démarcation
qui séparait le pouvoir législatif du gouverne-
ment proprement dit. Il devint facile de per-
1. Mémoires, t. II, p. 334.
272 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
suader à la multitude que l'Assemblée natio-.
nale avait la puissance de ramener l'abondance
et qu'il suffirait pour obtenir du pain, de lui
en demander. Personne n'ignorait cet état des
esprits dont le principal danger était de favo-
riser l'audace des factions, La Fayette en avait
avisé par un billet, le ministre, M. de Saint-
Priest. Divers attroupements ayant le projet de
porter les plaintes à Versailles avaient déjà
été dispersés. La Fayette avait cru utile de
faire occuper des passages sur la route, mais
des députés furent les premiers à se plaindre
de ces précautions, comme si la supposition
du danger eût été un moyen d'influence. Il
avait fallu retirer les postes.
Au milieu des avis, antérieurs au 6 octobre,
qui arrivèrent à la municipalité de Paris et à
l'ctat-major de la garde nationale, les plus
sérieux, d'après le témoignage de La Fayette,
établissaient qu'il existait une intrigue des
adversaires de la Révolution, pour effrayer le
roi et l'obliger, malgré sa vive répugnance, à
se rendre à Metz.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 273
Toutes les passions étaient donc surchauf-
fées, lorsque le 5 octobre, au matin, le tocsin
sonna dans les- églises de Paris.
Ces deux journées, du 5 et du 6, ont été
l'occasion d'attaques si violentes contre La
Fayette, et parmi ceux qui l'ont accusé de
faiblesse ou de trahison il est des personnages
d'une telle autorité, qu'il convient d'examiner
ce que la critique doit retenir de ces accusa-
sations. On connaît le mot de Rivarol : « C'est
le général Morphée. » Il en est d'autres plus
injurieux.
La Fayette a écrit deux récits de ces jour-
nées. Il avait même conservé quelques-unes
des lettres adressées « au généreux sauveur à
qui tous et chacun doivent la vie ». Elles ont
été brûlées à Chavaniac pendant la Terreur,
par madame de La Fayette; mais' l'histoire
de Toulongeon et les documents qui y sont
annexés, corroborent sa narration et ne
laissent subsister aucun doute sur la conduite
1. Voir Toulongeon, ancien constituant : Histoire de France
depuis la Révolution, t. I'■^
18
274 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
irréprochable du commandant général. Quand
on a vécu plusieurs années dans la vie poli-
tique, on s'explique toutes les calomnies inté-
ressées des partis.
Dès le matin du 5, l'affluence du peuple
croissant toujours couvrait la Grève, les quais
et les rues adjacentes ; La Fayette s'était
rendu à l'Hôtel de Ville. D'accord avec Bailly,
il se hâte d'expédier des courriers aux mi-
nistres, les informant des progrès de l'émeute
qui venait de substituer au cri : Du pain!
celui de : Allons à Versailles.' Il descend sur
la place, déclare qu'il n'ira point à Versailles
et défend à la garde nationale de partir. La
fermentation devient extrême, mais depuis
neuf heures du matin jusqu'à quatre heures
de l'après-midi, la détermination du général
est immuable. Pendant huit heures, ses paroles
ont assez de puissance pour retenir l'efferves-
cence de la multitude qui* l'entoure, et aussi
la patience de la garde nationale indignée des
injures prodiguées à ses couleurs. Vingt fois
La Fayette est couché en joue.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 27S
Entre quatre et cinq heures, on reçut avis
qu'une troupe composée en grande partie de
femmes avait marché en avant, et qu'elle allait
être suivie de plusieurs milliers d'hommes
armés de fusils, de piques, avec deux ou trois
canons. Alors La Fayette, après avoir reçu un
ordre de l'Hôtel de Ville, après s'être fait ad-
joindre deux commissaires, prit la route de
Versailles à la tête de plusieurs bataillons.
« Tel était, dit-il, le sentiment général d'indi-
gnation qui animait Paris et les gardes natio-
naux contre les premiers provocateurs de ces
désordres, que lorsqu'il eut donné l'autorisa-
tion de partir, il fut couvert d'acclamations
sur son passage, particulièrement par les per-
sonnes élégantes qui bordaient la terrasse des
Tuileries. »
La Fayette, avant d'arriver à Versailles,
avait expédié un commandant d'artillerie avec
un officier général pour annoncer au château
ses dispositions ; le roi lui fit dire qu'il voyait
son approche avec plaisir.
Près de la salle de l'Assemblée, il arrêta
276 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
ses troupes et leur fit renouveler le serment
civique à la Nation, à la Loi et au Roi. Il
offrit ses respects au président, puis voulant
prendre les ordres de Louis XYI, il se présenta
avec les deux commissaires de la Commune, à
la grille fermée de la cour du château, pleine
de gardes suisses. On refusa d'ouvrir ; et lors-
qu'il eut annoncé l'intention d'entrer avec ses
deux compagnons, le capitaine qui parle-
mentait exprima son étonnement de les voir
seuls. « Oui, monsieur, répondit à haute voix
La Fayette, je me trouverai toujours avec con-
fiance au milieu du brave régiment des gardes
suisses. » La grille s'ouvrit et le commandant
général entra au château.
Au moment où il traversait l'Œil-de-Bœuf,
quelqu'un s'écria :
— Voilà Gromwell !
— Monsieur, répondit La Fayette, Gromwell
ne serait pas entré seul.
En se reportant à l'ancien régime, on sen-
tira (c'est une observation fort juste de La
Fayette) qu'il ne pouvait exiger qu'on plaçât
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 277
ses troupes dans le château ou qu'il prît en
personne le commandement des gardes du corps.
C'était tellement impossible, que, s'étant pré-
senté pour les nécessités du service, dans un
appartement où, selon les règles de l'étiquette,
on ne pouvait pénétrer sans une faveur parti-
culière, un officier s'avança et lui dit sérieu-
sement :
— Monsieur, le roi vous accorde les entrées
du cabinet.
Toutes les accusations se résument dans ce
seul fait : que vers la fin de la nuit, il s'était
endormi. M. de la Marck raconte que l'abbé
de Damas et lui eurent la curiosité de monter
vers minuit dans les appartements du château,
qu'en entrant dans la pièce qui précède l'OEil-
de-Bœuf, ils aperçurent La Fayette causant à
voix basse avec le marquis d'Aguesseau, major
des gardes du corps; M. Jauge, banquier à
Paris, aide de camp de La Fayette était en
tiers.
Nous laissons la parole au comte de la
Marck.
278 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
« Nous étions là, depuis un quart d'heure*
lorsqu'un garde du corps arriva tout effaré et
parla à l'oreille de M. d'Aguesseau. Celui-ci
s'adressant aussitôt à M. de La Fayette, lui dit
tout haut :
— Monsieur le marquis, ce que j'ai eu l'hon-
neur de vous prédire, se réalise : le peuple
marche sur l'hôtel des gardes du corps et me-
nace de l'attaquer. 11 est urgent que vous vous
y rendiez pour rétablir l'ordre.
La Fayette assura qu'il avait donné des ordres
suffisants pour le maintien de la tranquillité
et ajouta, qu'il était accablé de fatigue et avait
besoin d'aller prendre du repos. Le marquis
d'Aguesseau insista; alors La Fayette céda,
prit l'abbé de Damas et moi chacun sous son
bras et nous descendîmes ainsi l'escalier qui
conduit à la cour des Princes; j'y aperçus ma
voiture. La Fayette me demanda de le conduire
jusqu'à l'hôtel des gardes du corps; l'abbé de
Damas nous quitta. A peine fûmes-nous sortis
1. Correspondance de Mirabeau et de La Marclc, tome I",
introduction.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 279
de la cour des Princes et entrés dans la cour
des Ministres, que ma voiture fut arrêtée par
un groupe de gens du peuple ivres, armés de
piques et poussant de grands cris. La Fayette
met la tête à la portière, se fait connaître et
leur dit :
— Mes enfants, que voulez-vous?
— Nous voulons la tête des gardes du
corps !
— Et pourquoi?
— Ils ont insulté la cocarde nationale; ils
ont marché dessus; il faut les en punir!
— Je vous le dis encore : Restez tranquilles.
Fiez- vous à moi! Tout va bien.
Il leur fit donner trois écus par M. Jauge.
Alors ils cessèrent de crier et nous laissèrent
passer... Je le conduisis jusqu'à cent pas de la
grande grille, où il descendit de voiture; et
sans m'arrêter davantage, je rentrai chez moi.
M. de La Fayette a donc bien été informé de
tout ce jour-là. A-t-il fait ensuite ce qu'il de-
vait? »
Ce que le comte de la Marck ne dit pas,
280 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
parce qu'il ne pouvait le savoir, c'est que La
Fayette' après l'avoir quitté, était allé s'assurer
que l'hôtel des gardes du corps était défendu
par un bataillon. Il ordonna des patrouilles
dans la ville et autour du château. La porte
du roi lui fut refusée à deux heures du
matin ; c'est alors seulement qu'il se rendit
chez M. de Montmorin, logé dans la cour des
Ministres.
« Je tiens de M. de Montmorin ce que je vais
raconter (reprend M. de la Marck). Voyant
entrer M. de La Fayette, il le questionna sur
l'état de la ville et du château. La réponse du
marquis fut que tout était prévu, que l'ordre
ne serait point troublé, et qu'accablé de fa-
tigues et ne pouvant plus se tenir sur ses
jambes, il allait prendre quelques heures de
repos. » En effet, vers le point du jour, tout lui
paraissant tranquille, il se rendit à l'hôtel de
Noailles, très voisin du château où l'état-major
recevait les rapports, il prescrivit des dispo-
1. Mémoires, tome II, page 348.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 281
sitions urgentes pour Paris et après plus de
vingt heures d'épuisement, il se disposait à ré-
parer un peu ses forces, lorsqu'une alarme
subite les lui rendit. Il était six heures du
matin.
Le récit de La Fayette est trop vivant pour
que nous ne le transcrivions pas. « Elle fut bien
subite cette infernale irruption* tout à fait à
part des autres mouvements. Deux gardes du
corps furent tués; d'autres braves et fidèles
gardes arrêtèrent quelque temps les brigands
à la porte de la reine qui fut conduite chez le
roi par le jeune vicomte Maubourg, un de
leurs officiers. Les grenadiers de mon premier
poste, commandés par Cadignan, ayant avec lui
Cathol, depuis colonel et son sergent-major
d'alors, l'illustre général Hoche, étaient à peine
en bataille lorsqu'ils reçurent mon ordre de
courir au château. Il s'y porta aussi très rapi-
dement une compagnie de volontaires, sous le
capitaine Gondran. J'accourus en même temps
1. Mémoires, tome II, page 348.
282 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
et je sautai sur le premier cheval que je ren-
contrai; j'eus d'abord le bonheur de dégager
un groupe de gardes du corps et les ayant con-
fiés au peu de monde qui m'entourait, je restai
environné de furieux dont l'un cria aux autres
de me tuer. J'ordonnai de le saisir ; sans doute
d'un ton imposant, car ils le traînèrent vers
moi, frappant sa tête contre le pavé. Je trouvai
les appartements occupés par la garde natio-
nale. Le roi a daigné ne jamais oublier la
scène où les grenadiers me promirent les larmes
aux yeux, de périr jusqu'au dernier, pour lui.
Pendant ce temps, nos troupes arrivaient; es
cours furent bordées par la garde nationale et
remplies par une multitude effervescente. Ceux
(lui m'entendirent lui parler ne furent pas mé-
contents de moi. »
Ce récit n'a pu être démenti. Les pièces de
la procédure qui fut ouverte, les lettres qui
furent écrites alors, confirmèrent toutes les
assertions de La Fayette. Ce ne fut que vingt-
cinq ans plus tard, devant les luttes de la
Restauration, que les passions essayèrent de
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 283
refaire l'histoire avec des mémoires volontaire-
ment inexacts, et des écrits faits après coup.
Au moment même où les faits s'accom-
plirent, les gardes du corps disaient partout :
« M. de La Fayette nous a sauvés ^ » ! Mais ce
qui se passa ensuite donne à la scène un
caractère saisissant : le roi et sa famille après
avoir promis de venir à Paris, s'étaient retirés
du balcon.
— Madame, dit La Fayette à la reine, quelle
est votre intention personnelle?
— Je sais le sort qui m'attend, répondit-
elle avec magnanimité ; mais mon devoir est
de mourir aux pieds du roi et dans les bras
de mes enfants.
— Eh bien, madame, venez avec moi.
— Quoi I seule sur le balcon ? N'avez- vous
pas vu les signes qui m'ont été faits ?
» Et en effet, ils étaient terribles.
— Oui, madame, allons-y. »
En paraissant avec Marie-Antoinette en face
1. Mémoires, t. II, p. 351 ; et Toulongeon, Letlres de
Bérard.
284 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
de ces vagues humaines qui mugissaient encore
au milieu d'une haie de pjardes nationaux qui
garnissaient les trois côtés de la cour, La
Fayette ne pouvant se faire entendre, eut une
inspiration sublime, digne du parfait gentil-
homme qu'il élait, il plia le genou et baisa
la main de la reine. La multitude éblouie
comprit la délicatesse, avec l'instinct des
masses, elle cria : « Vive le général et vive la
reine ! »
Louis XVI dont la bonté était sans pareille,
s'avançant à son tour sur le balcon dit à La
Fayette avec un accent particulier d'émotion :
« A présent, que pourriez-vous faire pour mes
gardes ? — Amenez-m'en un, répondit le
général. « Et avec une présence d'esprit admi-
rable, il donne devant cette foule haletante,
la cocarde tricolore à ce garde du corps et il
l'embrasse. Le peuple crie : Vivent les gardes
du corps ! »
Dès ce moment la paix fut faite : les gardes
nationales et les gardes du corps prirent la
route de Paris se tenant sous le bras. Quelques-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 28S
uns avaient été arrêtes par la foule et leur vie
se trouvait en danger ; le roi s'en émut. La
Fayette se hâta de donner des ordres et de
les faire relâcher.
La famille royale se mit en route pour
Paris. La Fayette était à côté de la voiture de
Louis XVI qu'il accompagnait à cheval, faisant
les plus grands efforts pour éloigner les
outrages. On a écrit que les têtes des deux
malheureux gardes du corps avaient été por-
tées devant la voiture. Le fait est faux. « Il
est déjà assez horrible, dit La Fayette que des
brigands aient pu s'échapper avec les infâmes
trophées de leurs crimes. L'autorité publique
les avait fait disparaître avant que le roi eût
quitté Versailles. »
On sait l'accueil que fit à la famille royale
la population parisienne, les paroles de Bailly,
l'à-propos plein de grâce de la reine, et
comment La Fayette ramena le cortège au pa-
lais des Tuileries ; mais ce qu'on saitmoins, c'est
que madame Adélaïde, la tante de Louis XVI',
1. Mémoires, t. II, p. 3'ii.
286 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
embrassa le général et lui dit : « Je vous dois
plus que la vie ; je vous dois celle du roi,
mon pauvre neveu. » On oublie aussi que
la famille royale entrant à l'Hôtel de Ville,
La Fayette sentit une main presser la sienne
avec un mouvement de vive reconnaissance,
c'était celle de madame Elisabeth ; et dans la
suite celte généreuse princesse le fit prévenir
de retirer une lettre écrite de Versailles à la
Commune de Paris « trouvant infâme, disait-
elle, de tourner contre lui une circonstance
où il leur avait sauvé la vie ». On juge bien
que La Fayette répondit qu'il était fort touché
du procédé, mais que la lettre resterait à sa
place. Le roi et la reine ont reconnu qu'ils
lui avaient alors dû leur salut.
Le rôle de La Fayette dans les célèbres jour-
nées des 5 et 6 octobre 1789 nous semble donc
être au-dessus des accusations et des injures.
XIV
Nous n'écrivons pas l'histoire de la Révolu-
tion française ; et les mille petits faits qui
intéressent l'historien, du mois de mai 1789
à la fin de la Constituante, ne pourraient être
relevés par nous, qu'au détriment de la clarté
et de la précision de notre étude. Ce que nous
voulons déterminer, c'est la ligne de conduite
de La Fayette à travers les événements prin-
cipaux auxquels il a été mêlé. Ne pas s'expli-
quer sur ses rapports avec Mirabeau, est donc
impossible ; c'est surtout après le 6 octobre
jusqu'à la fédération, que leurs rapports furent
fréquents.
28S LA. JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Le grand orateur avait débuté par être fort
aimable pour le commandant général, lorsque
le 19 octobre, anniversaire de la capitulation
de Gornwallis à York-Town en 1781, La
Fayette et Bailly, avec une députation de la
Commune, se présentèrent à la barre de l'As-
semblée pour lui offrir leurs respects ; Mirabeau
avait pris la parole, et avec une merveilleuse
éloquence, il avait élevé la question :
« Je vous propose, avait-il dit, de voter des
remerciements à ces deux citoyens, pour l'éten-
due de leurs travaux et leur infatigable vigi-
lance.... Ne craignons donc point de marquer
notre reconna'ssance à nos collègues, et donnons
cet exemple à un certain nombre d'hommes
qui, imbus de notions faussement républicaines,
deviennent jaloux de l'autorité au moment
même où ils l'ont confiée ; et, lorsqu'à un
terme fixe, ils peuvent la reprendre ; qui ne
se rassurent jamais, ni par les précautions des
lois, ni par la vertu des individus; qui s'effraient
sans cesse des fantômes de leur imagination;
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 289
qui ne savent pas qu'on s'honore soi-même en
respectant les chefs qu'on a choisis ; qui ne se
cloutent pas assez que le zèle de la liberté ne
doit pas ressembler à la jalousie des places et
des personnes ; qui accueillent trop aisément
tous les faux bruits, toutes les calomnies, tous
les reproches. Et voilà comment l'autorité
légitime est énervée, dégradée, avilie ! comment
l'exécution des lois rencontre mille obstacles ;
comment la défiance répand partout ses poisons ;
comment au lieu de présenter une société de
citoyens qui élèvent ensemble l'édifice de la
liberté, on ne ressemblerait plus qu'à des
esclaves mutins qui viennent de rompre leurs
fers et qui s'en servent pour se battre et se
déchirer mutuellement. »
Quelles admirables paroles dignes d'un
homme d'État, et comme elles sont toujours
vraies après un siècle d'efforts et de luttes !
Cette bienveillance de Mirabeau pour La
Fayette fut de courte durée. Le départ pour
Londres du duc d'Orléans, départ que le com-
19
290 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
mandant général exigea, avait irrité Mira-
beau 1. Il ne voulait pas que La Fayette, tout-
puissant alors, fut sans conlre-poids, et il pen-
sait que sa prépondérance serait singulière-
ment affermie, le duc d'Orléans étant éloigné
de Paris. Mirabeau avait conseillé au prince,
par l'intermédiaire du duc de Lauzun, de ne
pas se soumettre à celui qu'il appelait le
maire du palais; il se proposait môme de
prendre la parole si le duc d'Orléans voulait
se rendre à l'Assemblée. On sait qu'il partit
pour Londres, et Mirabeau indigné tint alors
ce propos violent et souvent répété : « On pré-
tend que je suis de son parti ; je ne voudrais
pas de lui pour mon valet. »
Quelles que fussent ses antipathies, il ne
s'était pas dissimulé cependant que la popularité
et la position de La Faj'ette ne missent tout
ambitieux dans l'obligation de compter avec
lui; il chercha donc les occasions d'un rap-
prochement, et l'on peut lire dans sa Corres-
1. Correspondance de Mirabeau avec M. de la Marck et Mé-
moires de Malouet.
L.V JEUNESSE DE LA FAYETTE, 291
jjondance avec le comte de la Mark deux lettres
(particulièrement celle du l^'- décembre 1789)
qui constatent les tentatives d'un accord.
« Il fallait écarter La Fayette ou le mettre
dans l'impuissance de nuire, et l'un ou l'autre
était à peu près impossible. Toute la France
était à ses pieds, l'Assemblée elle-même, la
seule autorité qui eût pu balancer la sienne,
le regardait comme son prolecteur, et comme
le plus solide appui de la Révolution qu'elle
voulait continuer. »
La Fayette fit la sourde oreille. Mirabeau
lui adressa alors la lettre du i^" juin 1890;
cette lettre ne trouva pas La Fayette plus trai-
table. Tout en reconnaissant son génie ora-
toire, sa haute intelligence politique, il avait
une entière répugnance pour le caractère de
Mirabeau : ses continuelles demandes d'argent,
dont le général était le confident, le lui ren-
daient suspect; il le confesse dans ses Mémoires^.
Il eut des torts avec Mirabeau « dont Timmo-
1. Voir page 365, tome II.
292 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
ralitéle choquait ». Quelque plaisir qu'il trou-
vât à sa conversation et malgré son admiration,
il ne pouvait s'empêcher de lui témoigner
« une mésestime qui le blessait ».
Il n'eût guère été possible d'ailleurs que ces
deux hommes eussent marché longtemps en-
semble. L'un, formé uniquement par le spec-
tacle de la Révolution américaine, rêvait une
monarchie démocratique avec des institutions
républicaines; l'autre, au contraire, dont la
science politique était profonde, qui avait tout
étudié et qui avait réfléchi sur tout, avait des
principes monarchiques très prononcés qu'il
ne déguisait pas, chaque fois qu'il pouvait les
exprimer, sans compromettre sa popularité.
Mirabeau, dans ses conversations, ne cessait
de poursuivre le général de ses propos mor-
dants ; et l'on prête à La Fayette celte parole
dite à Frochot, et qui nous paraît, au moins
dans sa forme, contraire à la modestie de
celui qui l'aurait prononcée ; « J'ai vaincu
le roi d'Angleterre, dans sa puissance ; le roi
de France, dans son autorité ; le peuple, dans
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 203
sa fureur ; certainement, je ne céderai pas à
Mirabeau. »
Sans doute, il est à regretter que les deux
personnages les plus importants de la Consti-
tuante n'aient pu s'entendre. Mais se seraient-
ils complétés? Auraient-ils dirigé la Pvévolu-
tion comme ils l'eussent voulu? Jusqu'à la
dernière heure, Mirabeau s'obstina à voir dans
son rival d'influence un futur dictateur, une
sorte de Monk '. Or, personne n'a plus haute-
ment que La Fayette témoigné son mépris
pour la conduite et le caractère de Monk.
Toutes les fois qu'on a fait à dessein, devant
lui, l'éloge de ce personnage, il s'est exprimé
sur ce sujet de la manière la plus énergique.
Ainsi, le 23 janvier 1790, tandis qu'il présen-
tait les députés de la garde nationale de
Glermont en Auvergne à la municipalité
de Paris, celle-ci voulait écrire à toutes les
municipalités du royaume, afin de les engager
à réunir, sous les ordres d'un même chef,
1. Voir note remise au roi par Mirabeau sur La Fayette.
Correspondance avec M. de la Marck.
294 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
toutes les gardes nationales pour la défense
de la constitution. « Suspendez ce mouvement
qui m'honore, dit La Fayette à l'abbé Fau-
chet, auteur de la motion, n'offrons aucun
exemple, aucun prétexte, aucune ressource à
l'ambition. Quant à moi, ajouta-t-il, le vœu
que je porterai à l'Assemblée nationale sera
pour que jamais le commandement de deux
départements ne puisse être réuni sur la
même tête. »
Tous les papiers et lettres de La Fayette qui
furent trouvés dans l'armoire de fer et impri-
més plus tard par ordre de la Convention,
établissent la rectitude de cette ligne de con-
duite. Ainsi quelques jours après la rentrée
de Versailles à Paris, Louis XVI lui avait de-
mandé une note particulière sur ce qu'il
croyait devoir être fait par l'Assemblée et le
conseil des ministres, en conservant au roi
le plus d'autorité qui pût s'allier avec l'intérêt
national. La Fayette, dans le mémoire confi-
dentiel qu'il lui adressa, document incomplet,
exprime le vœu que l'acte constitutionnel soit
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE, iJUS
achevé à l'époque de la grande fédération de
1790, dont l'effet aurail été ainsi plus impor-
tant; et sa conclusion est qu'aussitôt la cons-
titution terminée et la Constituante remplacée
par l'Assemblée législative, il rentrera dans
la retraite comme un simple citoyen. Imiter la
conduite de Washington hantait son cerveau
et était son idéal. Dans ses lettres au roi, le
sentiment est le même. Il lui écrit le 20 fé-
vrier 1790, à l'occasion de l'acceptation solen-
nelle par Louis XVI de tous les décrets qui
servaient de base à la constitution :
« Sire, je mets aux pieds de Votre Majesté
la reconnaissance d'un cœur pur et sensible
qui sait apprécier ses bontés et répondre à sa
confiance. Croyons, Sire, que vos intentions
bienveillantes seront remplies. Quand le peuple
et le roi font cause commune, qui pourrait
prévaloir contre eux? Je jure du moins à Votre
Majesté que si mon espoir était trompé, la der-
nière goutte de mon sang lui assurerait ma
fidélité. »
^96 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Dans toute cette correspondance*, on recon-
naît toujours son désir d'être utile à Louis XVI
dans tout ce qui n'est pas contraire à la liberté
et à l'esprit constitutionnel. Les moindres
détails sont parfois des témoignages certains
de droiture; ainsi le 19 juin 1790, il écrit au
roi :
« Je n'étais pas assez sûr que madame La
Faj-elte n'eût pas la rougeole pour me présen-
ter devant le roi; je suis rassuré ce soir à cet
égard et pourrai lui faire ma cour, à la revue.
Je supplie le roi de daigner me donner des
ordres sur l'heure à laquelle il arrivera. Mon
attachement pour le roi et le vif désir que j'ai
de prévenir tout ce qui produirait un mauvais
effet, me forcent à insister auprès de lui sur
un point qui lui paraîtra minutieux, mais que
les circonstances et la disposition des esprits
rendent très important. C'est que le roi, au
lieu de venir à la revue, comme à ses prome-
nades ordinaires, y porte son habit de revue.
1. Voir Papiers de l'arinuliv de fer, n" 353.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 297
Je prie le roi de croire que je ne ferais pas
cette observation, si je ne la croyais pas très
intéressante; il daignera excuser la liberté que
je prends en faveur des sentiments d'attache-
ment et de respect qui m'y ont engagé. »
La correspondance avec son cousin, M. de
Bouille, pendant les mêmes années, est non
moins loyale; certes M. le marquis de Bouille
était le caractère le plus opposé au sien. La
répression de la fameuse insurrection des
troupes à Nancy, avait pour un instant re-
trempé dans ses mains l'autorité militaire qui
partout était abattue. La Fayette eût voulu
ramener son cousin aux principes de la Ré-
volution; c'était difficile; les lettres qu'il lui
adresse sont intéressantes; une entre autres,
nous paraît curieuse à lire, parce qu'elle fait
connaître son âme :
« Je sais, mon cher cousin' (juillet 1790),
qu'on a cherché à me nuire auprès de vous;
1. Correspondance, t. III, p. 128.
298 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
avec un cœur pur et droit comme le vôtre,
la loyauté n'est pas longtemps méconnue et
l'amitié est également sûre de se faire en-
tendre. On vous a dit beaucoup d'absurdités
sur mes vues, mes moyens, mes désirs. Il est
simple que des ambitieux cherchent ce que
cache un homme qui, en pouvant beaucoup,
n'a voulu que le bien public. — On a fait des
tracasseries personnelles entre nous; cela est
naturel aussi, parce que j'ai des envieux, que
j'ai mécontenté beaucoup de monde, de ma-
nière qu'en obtenant l'estime de la nation,
j'ai mérité la haine des partis. — On a beau-
coup blâmé ma conduite; tantôt on a eu tort,
tantôt on a eu raison. Les reproches qu'on
m'a faits se contredisent et je pourrais en
profiter pour me défendre; mais en jugeant
sévèrement mes fautes, je m'étonne de mes
intentions, et si d'autres eussent mieux fait,
personne n'eût agi plus en conscience. — Au
reste, mon cher cousin, quand vous croirez
avoir à me gronder, adressez- vous à moi! Nos
caractères ne sont pas les mêmes, nos prin-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 299
cipes politiques diffèrent; mais nous sommes
tous deux honnêtes gens; et, comme ils sont
très rares, nous nous entendrons mieux seuls,
que quand d'autres s'en mêleront. »
Une phrase de La Fayette isolée et détachée
d'un discours, phrase bien souvent reprochée :
L'insurrection est le plus saint des devoirs, avait
blessé Bouille, le seul des généraux qui eût
reconquis le commandement et fait reculer l'in-
subordination. Pourquoi La Fayette l'avait-il
prononcée? Dans la séance du 16 février 1790,
une discussion s'était élevée relativement à des
désordres dans le Quercy, le Rouergue, le Pé-
rigord, le Bas-Limousin et la Basse- Auvergne.
On décida qu'une loi rigoureuse serait faite.
Un premier projet, qui avait été lu le 20 fé-
vrier, fut remplacé par un second dans la
même séance, au nom du comité de la Consti-
tution; La Fa3eLte, sans entrer dans le fond
de la discussion dont on demandait l'ajourne-
ment, parla ainsi :
« Les troubles excités dans les provinces ont
300 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
alarmé votre patriotisme, votre justice, votre
humanité, je comptais parler sur le projet de
loi qui vous est proposé ; mais le comité de la
constitution en présente un autre. Je me con-
tenterai de dire que la Révolution étant faite,
il ne s'agit plus que d'établir sa constitution.
Pour la Révolution, il a fallu des désordres,
l'ordre ancien n'étant que servitude, et dans
ce cas, l'insurrection est le plus saint des de-
voirs ; mais pour la constitution, il faut que
l'ordre nouveau s'affermisse, que les personnes
soient en sûreté ; il faut faire aimer la cons-
titution nouvelle, il faut que la puissance pu-
blique prenne de la force et de l'énergie. J'at-
tends la discussion de lundi, espérant qu'elle
sera la dernière, car le mal est pressant ; tous
les membres qui ont fait des projets doivent les
publier ou les faire connaître au comité de
constitution. »
C'est donc dans une circonstance où La
Fayette s'efforçait de maintenir l'ordre légal, et
en séparant une phrase des paroles qui la
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 301
suivent, qu'on a pu substituer une maxime
anarchique à ce qui n'était que la revendi-
cation du droit de résister à l'oppression, prin-
cipe qui se retrouve dans les doctrines comme
dans tous les actes de la vie du général. Cons-
titution et ordre public, tel était le cri de ral-
liement qu'il invitait le marquis de Bouille à
pousser*.
C'était la même invitation qu'il avait adres-
sée à Mounier lorsqu'il s'était éloigné de l'As-
semblée. La Fayette venait à ce moment-là
de donner un nouvel exemple de sa résolution
à faire observer la loi: le 24 mai 1790, un
homme, accusé d'avoir volé un sac d'avoine,
avait été saisi par la populace. La patrouille
ne pouvait arriver à dégager, pour le mener
au Châtelet, le voleur qu'on assommait à coups
de gourdin ; La Fayette revenait en voiture
avec son ami Louis Romeuf, lorsqu'il fut averti
de l'incident. Il descend, se jette résolument
au milieu de la foule, un individu avait levé
1 . Correspondance, t. II, p. 415 et 472 ; Mémoires, t. IL p. 463.
302 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
son bâton sur Romeuf qui lui arrachait le
cadavre ; La Fayette, apostrophant ces misé-
rables qu'il qualifia d'assassins, somme les
gardes nationaux de lui désigner le meurtrier.
Alors, le saisissant au collet, il cria :
« Je vais vous montrer que toute fonction
est honorable quand on exécute la loi. »
Il tint son homme, par le col, malgré ses
cris, jusqu'au Ghâtelet. Lorsqu'il en sortit, il
monta sur le parapet du quai et fit à cette
foule qui l'entourait les plus sévères reproches
sur sa conduite, déclarant qu'il écraserait tout
ce qui oserait troubler la paix publique. Pen-
dant ce temps, à l'autre bout du quai, on était
en train de pendre sans façon le voleur que
La Fayette croyait mort. Il y courut et le sauva
en le faisant porter en prison ; il recommença sa
mercuriale et la foule cria : « Vive La Fayette 1 »
A cette heure, sa popularité était à son
apogée ; elle avait résisté même à son vote sur
le droit de veto ; après l'éloquente discussion
sur le droit de paix et de guerre, La Fayette
avait adopté l'opinion de Mirabeau, la plus
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 303
conforme aux vrais principes constitutionnels
de la liberté et de la monarchie. Cependant les
fêtes de la Fédération approchaient. Avec son
honnêteté habituelle, il alla au-devant des
craintes de l'Assemblée ; fidèle au vœu formé
par lui-même devant la commune de Paris, le
19 janvier 1790, il proposait le 19 juin à la
Constituante de décréter que personne ne pour-
rait avoir un commandement de gardes natio-
nales dans plus d'un département ; le soir du
même jour il appuyait la proposition du député
Lambel qui aboHssait les titres de noblesse, et
il sacrifiait son marquisat sur l'autel de l'Éga-
lité. Cette fois, Mirabeau l'appela Grandisson. Il
ue comprenait plus ce caractère et cette abné-
gation.
Sa stupéfaction fut bien plus grande encore
quand il le vit, au grand jour de la Fédération,
effacer aux yeux des masses, le roi et l'Assem-
blée ; il pouvait tout, pensa Mirabeau, et il ne
tenta rien. Non, il n'eut même pas une pensée
personnelle dans ce moment unique et rapide
de la Révolution, où les cœurs fraternisèrent
304 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
véritablement, où, comme on l'a dit, Jean-
Jacques eut pu croire qu'un peuple entier réa-
lisait la vie de son Emile. La Fayette ne voj^ait
pas la restriction mentale dans la pensée du roi,
il ne voyait même pas que Talleyrand célébrait
une messe à laquelle il ne croyait pas, La Fayette
était tout entier avec l'enthousiasme et la con-
fiance des foules et des quatorze mille délé-
gués ' des gardes nationales de la France.
« Il était, à la lettre, adoré ; on lui baisait
les mains. Proclamé président de l'Assemblée
des fédérés, il haranguait en leur nom la Cons-
tituante et le roi ; il disait sincèrement à l'une :
— Puisse la solennité de ce grand jour êtro le
signal de la conciliation des partis, de l'oubli
des ressentiments, de la paix et la félicité pu-
blique I »
Il disait loyalement à l'autre :
« Les gardes nationales de France jurent à
Votre Majesté une obéissance qui ne connaîtra
1. Voir Procès-verbal de la Fédération des Français, 1790.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 305
de bornes que la loi, un amour qui n'aura de
terme que celui de notre vie. »
Et en remerciant les députés de la Fédé-
ration qui l'acclamaient, il leur laissait cette
dernière parole :
« Séparons-nous avec le doux sentiment que
ces beaux jours ont versé dans le cœur des
bons Français, et n'oublions pas que c'est à la
justice et à l'ordre de finir la Révolution qu'un
généreux effort a commencée ! »
Nul ne représente plus que lui les géné-
reuses illusions de 89, ces purs constitutionnels
persuadés que la liberté était entrée dans le
cœur des Français et qu'elle n'en sortirait
plus. Que celui qui n'a jamais été enthousiaste
lui jette la première pierre !
20
XV
Les graves événements qui s'accomplissaient
allaient tout à la fois porter atteinte à la popu-
larité de La Fayette et creuser entre la famille
royale et lui un abîme infranchissable. C'était
une des fatalités de la situation que la mé-
fiance qui s'établissait de jour en jour
entre la nation et le malheureux Louis XVI;
vis-à-vis de la reine, cette méfiance se
changeait en haine que des calomnies avivaient
sans cesse.
La seule autorité militaire en face de la
royauté était celle du commandant de la garde
nationale de Paris. Constitutionnel résolu, il
LA JELXESSE DE LA FAYETTE. 307
ne laissait pas ignorer au roi, tout en ayant
pour lui de l'attachement, que s'il séparait sa
cause de celle du peuple, il serait du côté du
peuple. La Fayette était donc considéré par la
cour comme l'obstacle et comme le geôlier.
C'était une idée fixe, dans l'esprit de Marie-
Antoinette, qu'à tout prix il fallait écarter les
services de La Fayette; et jusqu'à la dernière
heure, elle négocia avec les démagogues plutôt
que d'accepter ses propositions.
Les insurrections de chaque jour ne pou-
vaient d'autre part que le dépopulariser dans
l'imagination de cette foule qu'il était obligé
de comprimer. Un mois après la Fédération,
les cris de : « A bas La Fayette! » succédèrent
aux vivats; c'est une justice que ses ennemis
n'ont pas refusé de lui rendre : que son cou-
rage n'en fut pas atteint.
Il allait de plus en plus comprendre, sans
en être découragé, la vérité de l'apologue du
vieux Frédéric ^
1. Voir plus haut chapitre X,
308 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Depuis longtemps l'indiscipline était prêchée
dans les troupes ainsi que la désunion entre
soldats et officiers. Les Mémoires du temps
ont consigné le triste événement de la révolte
de la garnison de Nancy réprimée par les
gardes nationales et les troupes de ligne, aux
ordres du marquis de Bouille ; La Fayette con-
tribua à faire donner à son cousin les moyens
de répression. Il prit la parole dans la séance
du 30 août, réclamant de l'Assemblée un té-
moignage de confiance pour les troupes obéis-
santes et pour leur chef. Lorsque la rébellion
eut été punie, La Fayette se joignit à Mirabeau,
ou, pour mieux dire, lui inspira sa proposition
de remerciement au marquis de Bouille et à
ses soldats. Dans une lettre particulière, il
écrit à son cousin :
« Vous êtes le sauveur de la chose publique ;
j'en jouis doublement, et comme citoyen et
comme votre ami; j'ai partagé vos anxiétés
sur la terrible situation où nous étions prêts
à tomber; et j'ai regardé l'exécution du dé-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 309
cret de Nancy, comme la crise de l'ordre
public ; aussi a-t-on bien cherché à égarer le
peuple sur cet événement. »
Ce n'est pas tout, Bailly, d'accord avec lui,
vint, le 16 septembre, supplier l'Assemblée
nationale d'assister au moins par députation
au service religieux que la ville de Paris devait
faire célébrer au Champ de la Fédération, en
rhonneur des gardes nationaux et des soldais
de ligne tués en défendant la loi.
La Fayette tenait à établir que les constitu-
tionnels étaient aussi les défenseurs de l'ordre
public; il le prouva encore lorsqu'à la tête d'un
bataillon, il vint le 15 novembre arrêter le
pillage de l'hôtel de Gastries à la suite d'un
duel avec Charles de Lameth^ Les déma-
gogues crièrent encore plus haut : « A bas La
Fayette ! » et proférèrent des menaces de mort.
Le jour de l'émeute organisée par Santerre et
quelques factieux sous prétexte de détruire la
tour du donjon de Vincennes, il fit rentrer
1. Mémoires, t. Ill, p. 56.
310 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
dans la discipline les gardes nationaux égarés,
leur commanda de saisir les démolisseurs qu'il
conduisit dans les prisons de la Conciergerie,
après avoir menacé d'ouvrir à coups de canon
les portes du faubourg Saint-Antoine qu'on
avait fermées contre lui.
Ce fut au tour des royalistes de le huer,
lorsqu'il fit expulser des Tuileries, le même
jour 28 février, les gentilshommes qu'on
appela les chevaliers du poignard, et qu'il fit
saisir le dépôt d'armes accumulées dans les
armoires des appartements. Cet incident amena
entre le roi et lui un refroidissement que la
fuite de Varennes ne devait qu'aggraver. Le
Journal de Paris dans le numéro du 4 mars
avait en effet inséré ces lignes :
« Le commandant général de la garde natio-
nale a donné les ordres les plus précis aux
deux chefs de la domesticité du roi, pour que
l'ordre et la décence fussent maintenus par
ceux de leurs subordonnés dans l'intérieur du
château des Tuileries. »
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 311
Louis XVI lui écrivit aussitôt' :
« Monsieur de La Fayette, j'ai lu dans le
Journal âe Paris un article qui m'a causé la
plus grande surprise. Gomme il est aussi con-
traire à la vérité qu'à toutes les convenances,
je suis persuadé que vous n'avez aucune part
à son insertion dans le journal, et je ne doute
pas que vous vous empressiez de la désavouer
dans ce même papier. »
La Fayette répondit sur-le-champ :
1er ntiars 1791.
« Sire, ce qui n'a causé à Votre Majesté que
de la surprise, m'a causé à moi beaucoup
d'indignation, parce que j'ai cru y voir une
méchanceté réfléchie. J'ai écrit à M. Suard
pour savoir de qui il tenait cet avis et comme
les premiers officiers de la maison de Votre
Majesté m'ont honoré d'une correspondance
1. Voir Papiers de l'armoire de fer, n° 3 'il.
312 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
imprimée, ils trouveront avec un désaveu de
l'article une réponse à leur lettre.
0 Je suis avec respect... »
La lettre du général, contenant le désaveu,
insérée dans le Journal de Paris le T mars,
était en même temps une réponse à la récla-
mation de MM. de Villequier et de Duras au
sujet de la journée du 18 février. Cette réponse
n'était pas faite pour lui ramener les person-
nages de la cour; elle se terminait par ces
mots : « Au reste, si ma conduite dans le cours
de cette journée a pu être utile, j'abandonne
volontiers à mes ennemis la consolation d'en
critiquer quelques détails. »
Cette position entre le parti de la cour et
les partis démagogiques était faite au contraire
pour attirer à La Fayette des injures et des
coups de tous les côtés ; il s'y maintint cou-
rageusement et sans faiblir, avec une loyauté
à toute épreuve, il en donna une nouvelle
preuve, lors de l'émeute du 18 avril.
Nous connaissons son opinion sur la consti-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 313
tution civile du clergé. Son système de laisser,
à l'exemple des États-Unis, chaque société
religieuse entretenir ses temples et ses minis-
tres, en d'autres termes, le régime de la sépa-
ration de l'Église et de l'État, était irréalisable
et repoussé par tous les partis. Il blâmait donc
le serment que les jansénistes de l'Assemblée
imposèrent, serment contraire à la liberté de
conscience. La Fayette avait près de lui, dans
sa digne et honnête femme, un irrécusable
exemple du froissement que la constitution
civile du clergé apportait dans les sentiments
religieux unis à la vertu la plus libérale et au
patriotisme le plus accompli. Au contraire
l'animadversion contre le culte non assermenté
était presque générale à Paris. La Fayette
n'hésita pas ; sous la protection des baïonnettes,
il fit assurer le libre exercice des pratiques non
conformistes ; aucune considération de popularité
ne put un instant être en balance avec son
dévouement aux intérêts de la liberté religieuse.
Il eut une occasion solennelle de manifester
ce sentiment, le plus libéral de tous. Les ré-
314 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
pugnances légitimes du roi à faire ses Pâques
dans sa paroisse constitutionnelle n'étaient un
secret pour personne; il se préparait donc à
aller à Saint-Gloud le lundi saint pour remplir
ses devoirs de catholique, lorsque le club des
Gordeliers ameuta la population. La famille
royale était déjà en voiture, quand les gardes
nationaux s'assemblèrent et mirent obstacle au
départ ; les représentations des officiers lurent
inutiles ; les propos les plus animés contre
Louis XVI se firent entendre. La foule hostile
grossissait. La Fayette accourut. Le bataillon
des Filles-Saint-Thomas, réuni dans la grande
allée des Tuileries, lui offrit d'assurer par la
force l'exécution des volontés du roi ; La
Fayette demanda à Marie-Antoinette et à
Louis XVI quelques instants pour leur ouvrir
un passage ' ; mais ils rentrèrent dans leurs
appartements, pendant que le général luttait
contre l'émeute. Alors La Fayette proposa au
roi de déclarer à l'Assemblée nationale que,
1. Mémoires, t. III, p. 66; Toulongeon, t. I", p. 150, 170;
Vie de madame de La Fayette, p. 222.
LA JEUNESSE DE L.V FAYETTE. 31o
comme chef d'État, il maintiendrait les décrets
adoptés, mais qu'en même temps, il réclamait
pour lui le droit qu'a tout homrne de pratiquer
le culte qui lui convient. Louis XVI demanda
un jour pour se décider; mais le même soir,
il avait consulté son conseil de conscience, et il
répondit à La Fayette en le remerciant beau-
coup : <.( Que ses directeurs lui avaient dit qu'il
suffisait pour le salut de son âme de ne pas
faire ses Pâques à l'église assermentée. »
Après cette réponse, La Fayette donna une
seconde fois sa démission de commandant gé-
néral. Il était à la fois mécontent de la garde
nationale qui l'avait mal secondé devant
l'émeute et de la faiblesse de Louis XVI qui
rendait impossible de réparer les torts de cette
journée. Pour se dérober à toutes les instances,
il quitta sa maison. Madame de La Fayette y
resta transportée de joie de sa résolution et fut
chargée par lui de recevoir à sa place la muni-
cipalité et les délégués des soixante bataillons
qui vinrent conjurer son mari de reprendre le
commandement. Elle répondit à chacun, en
316 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
observant toutes les nuances qu'il fallait con-
server tant vis-à-vis des chefs de bataillon les
plus recommandables, que de ceux qui, comme
Santerre, avaient par leur mauvaise conduite,
nécessité celte démission. Qu'était l'embarras
pour madame de La Fayette de remplir une
charge aussi délicate, auprès de la satisfaction
qu'elle éprouvait de voir son mari rentrer dans
la vie privée ?
Cette satisfaction ne dura que quatre jours.
Après avoir constaté son mécontement, La
Fayette céda encore aux instances et aux prières
générales ; il se rendit dans le conseil de la Com-
mune de Paris, le 22 avril 1791 et prononça
un discours dont le texte fut envo^^é aux
soixante bataillons :
« Nous sommes citoyens, disait-il, nous
sommes libres; mais sans obéissance à la loi,
il n'y a plus que confusion, anarchie, despo-
tisme ; et si cette capitale, le berceau de la
Révolution, au lieu d'entourer de ses lumières
et de ses respects, les dépositaires des pouvoirs
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 317
de la nation, les assiégeait de ses tumultes ou
les fatiguait de ses violences, elle cesserait
d'être l'exemple des Français, elle risquerait
d'en devenir la terreur... Je dépose en vos
mains cet aveu sincère de mes sentiments ;
daignez les faire connaître à la garde nationale
dont j'ai reçu les témoignages d'amitié avec
tant de sensibilité... J'avoue que pour la com-
mander, j'avais besoin d'être assuré qu'elle
croirait unanimement le sort de la constitution
attaché à l'exécution de la loi, seule souve-
raine d'un peuple libre ; que la liberté des
personnes, la sûreté des domiciles, la liberté
religieuse, le respect des autorités légitimes,
lui seraient, sans exception, aussi sacrés qu'à
moi. »
Les soixante bataillons de la garde natio-
nale prirent successivement la résolution sui-
vante : « Que tout soldat-citoyen jure sur son
honneur et signe d'obéir à la loi ; que ceux
qui s'y refuseront soient exclus de la garde
nationale ; que le vœu de cette armée ainsi
318 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
régénérée soit porté à M. de La Fayette, et il
se fera un devoir de reprendre le commande-
ment ; que, quelques individus qui ont si in-
dignement outragé la famille ro3'ale, soient
punis et chassés de la garde nationale ».
Ce ne fut qu'après ces nouvelles protestations
d'obéissance à la loi, que La Fayette consentit
à reprendre le commandement. Le mouvement
favorable imprimé par sa démission à l'opinion
publique aurait-il duré longtemps? La fuite de
Varennes, l'énergique méfiance qu'elle développa
dans la nation changèrent brusquement le cours
de la Révolution. Le nombre des émigrés aug-
mentait, les uns entraînés par la peur, les autres
par la mode, tous découragés de l'inutilité des
efforts du parti royaliste dans l'Assemblée ; on
crut que Louis XVI fuj^ait pour aller rejoindre
cette armée de mécontents qui commençait à
s'assembler sur la frontière.
A Paris, un mystère profond avait couvert
le départ du roi. La Fayette, avec ses senti-
ments personnels pour Louis XVI, avait eu
l'imprudence de lui parler franchement des
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 319
bruits qui couraient ', quelques jours avant le
20 juin. Il avait reçu des assurances si posi-
tives, si solennelles, qu'il avait cru pouvoir
répondre sur sa tête que le roi ne partirait
pas. Le 20 juin au soir, le général alla chez
liailly qui avait reçu quelques dénonciations
nouvelles ; il fut convenu que La Fayette pas-
serait aux Tuileries pour faire part de cette
circonstance à Gouvion, major général, auquel
il ordonna de réunir les principaux ofiQciers de
garde, afin de les engager à se promener dans
les cours pendant la nuit. On raconte que la
reine, donnant le bras à l'un des gardes du
corps et menant Madame Royale par la main,
rencontra, en traversant le Carrousel, La Fayette
suivi d'un officier de son état-major qui entrait
aux Tuileries, pour s'assurer par lui-même
que les mesures provoquées par les dénoncia-
tions de la journée étaient bien prises. Elle
frissonna en reconnaissant l'homme qui repré-
sentait à ses yeux l'insurrection et la captivité.
1. Mémoires, t. III, p. 76, 77 ; Mémoires de madame deToursel.
320 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
En échappant à son regard, elle crut avoir
échappé à la nation elle-même.
Ce n'est qu'à sept heures du matin du
21 juin que les personnes de la domesticité du
château entrant chez le roi et chez la reine,
trouvèrent les lits intacts, les appartements
vides et semèrent l'étonnement et la terreur
parmi les gardes du palais. La rumeur se ré-
pandit vite ; le nom de La Fayette courait avec
des imprécations sur les lèvres. La vérité est
que cette fuite était ignorée même des ministres,
des royalistes de l'Assemblée, tous exposés à
un grand péril, et qui, dans les premières
heures d'irritation populaire, disaient tout
haut que si La Fayette eût été massacré, les
désordres de la capitale auraient été funestes
au roi. Telle était aussi la situation non seule-
ment des gardes nationaux de service, de leurs
officiers, mais des amis les plus dévoués à
Louis XYI, du duc de Brissac, commandant
descent-suisses, de Montmorin, qui avait donné
le passeport sous le nom de la baronne de Korf.
« Si le roi n'eût pas été arrêté, dit M. de
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 3:21
Bouille, La Fayette aurait été certainement
massacré par le peuple qui le rendait respon-
sable de l'évasion de ce monarque. » C'était
aussi l'opinion des fugitifs, si Ton en juge
par un billet de la reine à la princesse de
Lamballe et par le mouvement de surprise
qu'elle montra lorsque l'aide de camp de
La Fayette, Louis Romeuf, lui apprit qu'il
existait encore et était encore à la tête de la
garde nationale.
La Fayette sentit, dès le premier moment,
son péril, et avec une audace calme, il résolut
de le conjurer en le bravant. Instruit de l'évé-
nement par son collègue, le député d'André,
et presque en même temps par des officiers,
il courut aux Tuileries ; il fut joint dans la
la rue par le maire Bailly et par Beauharnais,
président de la Constituante ce jour-là K En
s'afïligeant du péril de la chose publique, le
maire et le président exprimaient au général
leurs regrets du temps qui serait perdu, jusqu'à
1. Mémoires, t. III, p. 78 et suivantes. Touloiigcon, ton;c I".
21
322 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
ce que l'Assemblée convoquée d'urgence pût
donner des ordres.
« Pensez-vous, dit La Fayette, que l'arresta-
tion du roi et de sa famille soit nécessaire au
salut public et puisse seule garantir de la
guerre civile? — Oui, sans doute. — Eh bien,
je prends sur moi la responsabilité de l'arres-
tation. »
Et il écrivit un billet portant : « que les
ennemis de la patrie ayant enlevé le roi et sa
famille, il était ordonné à tous les gardes natio-
naux et à tous les citoyens de les arrêter. »
C'était grave de se substituer ainsi à l'As-
semblée ; c'était une responsabilité plus grave
encore que de mettre ainsi la main, de son
autorité privée, sur le chef de la nation ; il
le comprit et sa sensibilité proteste dans ses
fragments de Mémoires, contre le premier élan
du commandant général.
Il écrit ces lignes significatives, et dont chaque
mot porte, en parlant de son rôle ce jour-là :
I.A JEUNESSE DE LA FAYETTE. 323
« Heureusement pour lui (La Fayette) ce ne
fut pas à ses ordres, mais à l'accident d'être
reconnu par un maître de poste et à de mau-
vais arrangements, que fut due l'arrestation
de ces augustes victimes. »
En sortant des Tuileries, il se rendit seul
à cheval à l'Hôtel de Ville. C'était du plus
rare courage ; tout Paris était dehors, la foule
éclatait en invectives ; il n'avait pas peur. On
comprend que les paroles du grand Frédéric
lui vinssent à la mémoire; il continuait sa route
avec le même sang-froid. Arrivé sur la place de
Grève, il trouve le duc d'Aumont, commandant
la sixième division de service au château,
entre les mains du peuple prêt à le massacrer,
n n'hésite pas et malgré les injures et les me-
naces de mort, il dégage le duc d'Aumont ;
entouré de groupes furieux, il les étourdit par
sa contenance et leur crie : « De quoi vous
plaignez-vous? Chaque citoyen gagne vingt
sous de rente à la suppression de la liste
civile? »
324 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
La fureur du peuple s'apaisait en voyant
cette confiance et cette tranquillité d'âme. A^ceux
qui se désolaient, il disait :
« Si vous appelez cet événement un malheur,
quel nom donnerez-vous à une contre-révo-
lution qui vous privera de la liberté? >■>
La multitude ouvrit les rangs pour le laisser
passer, et sortant de THôtel de Ville, il se
rendit à l'Assemblée nationale.
Jamais la sagesse d'un grand pays ne se
trouva plus entière dans ses représentants ; la
Constituante fut admirable. Rewbell ayant ex-
primé quelques soupçons sur la fidélité de La
Fayette, Barnave, qui jusque-là, n'avait pas
été de ses amis, se leva:
« J'arrête l'opinant, dit-il, M. de La Fayette
depuis le commencement de la Révolution, a
montré les vues et la conduite d'un bon ci-
toyen ; il mérite la confiance, il l'a obtenue ;
il importe à la nation qu'il la conserve. »
LA JEUNESSE DE L.V FAYETTE. 325
Ce mouvement généreux fut vivement ap-
plaudi.
Sur le bruit des dangers que le général cou-
rait, l'Assemblée avait envoyé une députation
pour le protéger ; mais les commissaires le
trouvèrent encore à l'Hôtel de Ville, et il ré-
pondit aux offres d'une escorte : « J'en comman-
derai une par respect pour la députation ; quant
à moi, j'irai de mon côté, n'ayant jamais été
si en sûreté, puisque les rues sont pleines de
peuple. » C'est ce qu'il fit. A son entrée dans
la salle de l'Assemblée, Camus se lève avec
indignation : « Point d'uniforme ici, s'écrie-
t-il, nous ne devons point voir d'uniformes,
ni d'armes dans cette enceinte ! » Quelques
membres du côté gauche se lèvent avec Camus
et crient à La Fayette : « Hors la salle ! » Ses
amis se précipitent autour de lui et imposent
silence aux vociférations de Camus. La Fayette
sans s'émouvoir obtient la parole à la barre :
« L'Assemblée nationale, dit-il, a été ins-
truite de l'attentat que les ennemis publics
326 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
dans l'abusive espérance de compromettre la
liberté française, ont exécuté, la nuit dernière,
envers le roi et une partie de sa famille. M. le
maire a pensé qu'il convenait que M. de Gou-
vion, chargé de la garde intérieure des Tuile-
ries, vous rendît compte des circonstances de
cet événement ; je dirai seulement, si l'Assem-
blée veut l'admettre à la barre, que je prends
sur moi seul la responsabilité d'un officier donl
le patriotisme et le zèle me sont connus. »
M. de Gouvion fut en effet entendu et se
justifia. L'Assemblée prit avec dignité et fer-
meté toutes les mesures convenables : elle
confia son décret d'arrestation à Louis Romeuf,
aide de camp du commandant général; puis
après avoir écouté la lecture du manifeste royal
en l'interrompant par des soulèvements d'in-
dignation, elle passa à son ordre du jour. Tous
les généraux présents à Paris prêtèrent ser-
ment de fidélité et La Fayette demanda à
renouveler le sien à la tète d'un grand nombre
de gardes nationaux.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 327
Le soir, il y eut une réunion au club des
Jacobins qui devinrent plus tard ses ennemis
mortels; tous les membres du parti constitu-
tionnel crurent devoir s'y rendre ; Danton *
lança contre La Fayette une terrible apos-
trophe. Alexandre Lameth réfuta Danton et
parla comme Barnave l'avait fait à l'Assemblée.
La Fayette dit aussi quelques mots et la majo-
rité de la réunion parut, ce soir-là, animée
d'un même esprit d'ordre et de liberté.
Le roi avait été arrêté. Nous n'avons pas à
rappeler ces faits qui sont très connus, pas
plus que la mission de Latour-Mauboug, de
Barnave et de Pétion. La Fayette se trouvait
réduit à faire revenir Louis XVI, comme un
prisonnier, au milieu de la France en armes.
Le décret du 25 juin mettait le roi sous la
garde de La Fayette qui devait veiller à sa
sûreté et répondre de sa personne; il était
provisoirement donné une garde particulière
1. Mémoires, tome III, p. 84.
Camille Desmoulins dans le Vieux Cordelier a raconté cette
séance, mais en y ajoutant les fantaisies de son esprit.
328 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
au dauphin et à la reine, aussi sous les ordres
du commandant général.
A huit heures du soir, la famille royale
rentrait dans Paris. Le peuple était sinistre
et avait le sang-froid de la haine. La Fayette,
qui avait lieu de craindre quelques embûches,
fit prévenir l'adjudant général, Mathieu Dumas,
commandant les troupes, de ne point traverser
la ville ; la garde nationale silencieuse, se
reposant sur ses armes, bordait la haie. Aucun
honneur ne fut rendu. La Fayette à cheval, à
la tête de son état-major, était allé au-devant
du cortège et le précédait. Pendant son absence,
une foule immense avait inondé le jardin des
Tuileries, les terrasses et obstrué la porte
du château. L'escorte fendait avec peine les
flots tumultueux; on forçait tout le monde à
rester couvert. Au moment où la famille royale
avait mis pied à terre, les deux gardes du
corps qui avaient servi de courriers dans
l'évasion, et qui étaient assis sur le siège de
la voiture du roi, furent menacés; la reine,
apercevant le commandant général, lui cria :
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 329
« M. de La Fayette, sauvez les gardes du
corps! »
Il les garantit de toute violence et les mit
lui-même en sûreté dans une des salles du
palais. Louis XVI avait l'air calme, La Fayette
se présenta dans son appartement « avec atten-
drissement et respect » et lui dit :
« Sire, Votre Majesté connaît mon attache-
ment pour elle; mais je ne lui ai pas laissé
ignorer que si elle séparait sa cause du peuple,
je resterais du côté du peuple.
— C'est vrai, répondit le roi; vous avez
suivi vos principes; c'est une affaire de parti;
à présent me voilà. Je vous dirai franchement
que jusqu'à ces derniers temps, j'avais cru
être dans un tourbillon de gens de votre opi-
nion dont vous m'entouriez, mais que ce
n'était pas l'opinion de la France; j'ai bien
reconnu dans ce voyage que je m'étais trompé
et que c'est là l'opinion générale.
— Votre Majesté a-t-elle quelque ordre à me
donner?
330 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
— Il me semble, reprit le roi, en souriant
avec tristesse, que je suis plus à vos ordres
que vous n'êtes aux miens. »
La Fayette lui fit part ensuite du décret de
l'Assemblée, sans que Louis XVI, résigné,
témoignât aucune impatience; mais au con-
traire Marie- Antoinette laissa percer l'amertume
de ses sentiments contenus. Elle voulut forcer
La Fayette à recevoir les clefs des cassettes qui
étaient dans les voitures; il s'y refusa; elle
insista et plaça les clefs sur son chapeau. La
Fayette lui fit des excuses sur la peine qu'il
lui donnait de les reprendre et déclara qu'il
ne les toucherait pas.
ce Eh bien, répartit la reine avec humeur,
je trouverai des gens moins délicats que
vous. »
Le roi entra dans son cabinet, écrivit quelques
lettres et les remit à un valet de pied qui vint
les soumettre à l'inspection de La Fayette ; le
général s'indigna de ce qu'on lui attribuât
une semblable surveillance sur les actes du roi.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 331
Il s'est efforcé dans une page de ses notes,
publiée dans ses Mémoires, de démontrer
que cette quasi-captivité n'était qu'apparente ;
c'est en effet le plus grave des reproches
qui lui aient été adressés par le parti roya-
liste, d'avoir été le geôlier du roi. L'animad-
version de Marie- Antoinette portée contre lui
au dernier degré n'était pas faite pour mo-
difier la situation fausse de La Fayette. Les
explications qu'il fournit, les adoucissements
qu'il demanda aux comités, sa réponse : « J'en
prends la responsabilité » sont autant de
preuves de la gravité des mesures ordonnées
par l'Assemblée. Le commandant général don-
nait le mot d'ordre sans l'avoir pris du roi ;
les portes et les cours des Tuileries étaient
fermées ; La Fayette avait prié la famille royale
de lui communiquer la liste de tous ceux dont
elle souhaitait l'admission au château. Un cer-
tain nombre d'officiers se tenaient dans une
pièce entre les salles ordinaires des gardes et
les chambre du roi et de la reine ; la famille
royale ne pouvait éviter une semblable gêne
332 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
que par une communication directe entre ses
appartements.
La Fayette ^ s'etïorce de combattre les gros-
sières calomnies répandues à propos de cette
surveillance rigoureuse qui dura du 26 juin au
3 septembre, et il fait la part de la rudesse des
mesures qui tenaient à l'ombrageuse responsa-
bilité de la garde nationale. « Il est vrai de
dire aussi que le général gardait dans la per-
sonne du roi, la dynastie, sa propre tête et
la constitution. » Nous avons sur sa conduite
un témoignage bien digne de foi, celui de
madame de La Fayette qui n'est pas suspecte
en fait d'honneur, et comme on dit, en fait de
loyalisme. Dans l'Histoire de sa mère, madame
de Lasteyrie écrit : « qu'il n'est aucune cir-
constance de la vie de La Fayette où sa femme
Tait autant admiré que dans celle-ci. Elle le
voyait d'un côté renoncer à ses inclinations
républicaines pour se joindre au vœu de la
majorité ; de l'autre, dans les rapports pénibles
1. Voir t. m, p. 94, 95.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 333
auxquels sa position l'exigeait, prendre toutes
les responsabilités, supporter tous les blâmes,
afin d'assurer la sûreté de la famille royale et
de lui épargner ce qu'il pouvait de détails pé-
nibles*. »
Madame de La Fayette s'était empressée d'aller
aux Tuileries, aussitôt que la reine avait com-
mencé à recevoir et avant l'acceptation de la
constitution. Elle partageait avec son mari les
inquiétudes qu'inspirait la situation de plus en
plus difficile du roi ; le prestige du pouvoir
avait disparu ; le respect pour la Majesté royale
avait cessé. Louis XVI était plus que jamais
livré aux hésitations de son esprit timide, in-
décis et scrupuleux. Il se voyait devenu comme
un otage, mais son éducation lui faisait paraître
comme invraisemblable que le caractère royal
ne fût pas une sauvegarde et cessât complète-
ment d'imposer une sorte de respect religieux ;
il ne voyait pas que cette fuite de Varennes,
ce triste retour à travers les populations irri-
1. Vie de madame de La Fayette, p. 224.
334 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
tées avaient amené une phase nouvelle de la
Révolution et que la monarchie était en jeu.
Dans une réunion chez le duc de La Roche-
foucauld, intime ami de La Fayette, on avait
déjà sérieusement discuté le 24 juin, le parti
qu'il y avait à prendre* et l'avis personnel du
duc était favorable à la République. Cette opi-
nion avait été vivement appu3ée par un des
assistants, Dupont de Nemours.
Bien que par son éducation politique, il fût
plus républicain que ses amis, La Fayette ne
partagea pas leur manière de voir; il ne
jugeait pas la nation prête à cette transforma-
tion, il désirait le maintien de la royauté avec
ses institutions démocratiques et la Déclaration
des droits ; il eut une occasion de s'expliquer
publiquement.
M. de Bouille venait d'écrire du Luxem-
bourg à l'Assemblée, une lettre violente dans
laquelle il dénonçait son cousin La Fayette,
comme étant à la tête d'un parti républicain
1. Voir Mémoires, t. III, p. 96 et 97.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 335
voulant renverser la constitution. La Fayette
monta à la tribune, dans la séance du 2 juillet :
« Je reçois, dit-il, sous le cachet de M. de
Bouille, deux exemplaires imprimés de sa
lettre à l'Assemblée. M. de Bouille me dénonce
comme ennemi de la forme du gouvernement
que vous avez établi. Je ne renouvelle point
mon serment, mais je suis prêt à verser mon
sang pour la maintenir. »
La République étant écartée, donnerait-on
la couronne au duc d'Orléans? Forcerait-on
Louis XYl à abdiquer en faveur de son fils?
Appellerait-on un prince étranger? ou bien
reprendrait-on Louis XVI « le meilleur prince
de sa famille, malgré ses torts récents, comme
disait La Fayette, et à tout prendre, le meil- ^
leur de l'Europe ».
Le discours de Barnave, le plus beau qu'il
ait prononcé, emporta la résolution presque
unanime de l'Assemblée constituante et refoula
pendant quelques mois, les tentatives de dé-
336 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
chéance et de république. La Fayette marqua
son assentiment par ces mots : « J'appuie
ropinion de M. Barnave et je demande que la
discussion soit fermée. »
Pendant que les constitutionnels essayaient
avec courage d'endiguer la Révolution, elle
marchait toujours.
XVI
Le vote de l'Assemblée fut le signal d'une
fermentation croissante. On était au 14 juillet,
l'autel de la Patrie au Champ de Mars était
resté debout pour une nouvelle fédération ; une
pétition répandue à des milliers d'exemplaires
avait été rédigée par Laclos. Elle protestait
contre le rétablissement du trône de Louis XVI
et demandait la déchéance; le premier exem-
plaire présenté à l'Assemblée et escorté par
quatre mille individus, était signé: le peuple.
L'Assemblée calme et impassible passa à l'ordre
du jour... Mais le 17 juillet, la foule se porta
au Champ de Mars pour signer en plus grand
22
338 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
nombre, la pétition amendée par Brissot, en
termes plus impératifs. Deux invalides s'étaient
cachés sous l'autel de la Patrie, sans autre
dessein, déclarèrent-ils, qu'une indécente cu-
riosité. La foule les prenant pour des conspi-
rateurs, les saisit, les égorge; et leurs tètes
placées au bout de piques, sont promenées jus-
qu'aux environs du Palais-Royal.
L'agitation s'accrut de l'indignation des uns,
des soupçons des autres*; La Fayette accourut
avec un détachement des gardes nationales ;
l'attroupement conduit par quelques meneurs
se barricada avec des charrettes. Ce fut der-
rière une de ces charrettes qu'on tira sur le
commandant général, un coup de fusil qui
heureusement rata. Quelques miliciens sautant
par-dessus la barricade, saisirent le coupable,
le conduisirent à La Fayette qui le fit relâcher.
Marat désigna lui-même comme auteur de cette
tentative d'assassinat, Fournier, dit l'Améri-
cain, connu par sa participation h tous les
1. Mémoires, t. III, p. 104, 105.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 339
massacres; l'attroupement promit au général
et à deux commissaires de la Commune de se
séparer après la signature de la pétition.
Plusieurs heures se passèrent ainsi. Un dé-
tachement de garde nationale avait été laissé
en dehors du Champ de Mars pour signaler les
mouvements hostiles. On croyait, à l'Hôtel
de Ville, que tout se passerait paisiblement,
lorsqu'on vint dénoncer à l'Assemblée natio-
nale les projets très réels des émeutiers. Elle
mande aussitôt à sa barre le maire de Paris,
décrète qu'il pourvoira à sa sûreté, à celle des
Tuileries et de la capitale, et lui enjoint de
publier la loi martiale. Le conseil de la Com-
mune prit cette résolution et arbora le dra-
peau rouge.
Bailly, le corps municipal suivi des batail-
lons de grenadiers de service, se mirent en
route. La Fayette les rejoignit avec un détache-
ment nombreux de la garde nationale à pied
et à cheval, et deux pièces de canon. On arriva
au Champ de Mars vers huit heures du soir,
les factieux s'étaient placés sur les glacis; dès
340 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
que la municipalité parut, les invectives écla-
tèrent : « Honte à Bailly! Mort à La Fayette ! »
Des mottes de terre ^ détrempées par la pluie,
des pierres volèrent de toutes parts sur la garde
nationale, sur Bailly, sur le cheval du com-
mandant général ; un coup de pistolet atteignit
un dragon qui s'était joint aux volontaires et
le blessa. Bailly fit faire les sommations lé-
gales, on y répondit par des huées ; alors avec
la douleur grave de son caractère, il donna
Tordre de dissiper l'émeute par la force; La
Fayette fit d'abord tirer en l'air ; mais la po-
pulace se reformant derrière la garde natio-
nale, l'accabla de nouveau de pierres. Alors une
décharge mortelle éclata sur toute la ligne, la
cavalerie chargea, les canonniers se préparè-
rent à faire feu. La Fayette poussa son cheval
à la gueule du canon, et par ce mouvement
hardi préserva un grand nombre de victimes.
Si l'on en croit Bailly, il y eut onze ou douze
tués, dix ou onze blessés qui furent transportés
1. Voir Discours de BaiUy à l'Assemblée 7iationale.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 341
aussitôt dans un hôpital; deux chasseurs volon-
taires en revenant, furent assassinés, un ca-
nonnier fut tué à coups de couteau. Les jour-
naux grossirent le nombre des morts pour
grandir le ressentiment du peuple et donnèrent
à celte journée le nom de massacre du Champ
de Mars. Elle donna à l'Assemblée nationale
trois mois de sécurité dont elle ne protita
guère; le lendemain Bailly vint lui rendre
compte du triomphe de la loi, il rappela la
lettre qu'il avait reçue du président « la né-
cessité de dissiper la conjuration tramée contre
la patrie, de faire cesser les troubles fomentés
par des étrangers soudoj'és, le devoir qui lui
était imposé d'assurer la vie et la propriété
menacées de tous les citoyens, eniin la néces-
sité d'assurer la liberté des délibérations de
l'Assemblée nationale. » Il ajouta : .c qu'un
scélérat avait tiré à bout portant un coup de
fusil à La Fayette, mais qu'heureusement le
coup avait manqué. »
Les remerciements de l'Assemblée au maire
de Paris et à la garde nationale furent votés
342 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE,
presque à l'unanimité; mais les clubs se rou-
vrirent le soir. Ils se firent accusateurs, leurs
feuilles couvrirent de ridicule et d'exécration
les noms de Bailly et de La Fayette; Fréron
écrivait : « Il vous tardait, Bailly, et vous,
traître La Fayette, de faire usage de cette arme
de la loi martiale si terrible à manier. Non,
non, rien ne lavera plus la tache indélébile
du sang de vos frères, qui a rejailli sur vos
écharpes et vos uniformes. Il en est tombé
jusque sur vos cœurs. C'est un poison lent qui
vous dévorera jusqu'au dernier. »
Une multitude furieuse vint la nuit, en
l'absence de La Fayette assaillir son hôtel,
criantqu'il fallait assassiner sa femme et porter
sa tête au-devant du général • . Madame de La
Fayette prit dans ce danger pressant, les pré-
cautions nécessaires avec un calme surprenant;
on avait doublé la garde qui se mit en bataille
devant la porte; mais les assaillants furent
au moment d'entrer par le jardin qui donnait
1. Vie de madame de La Fayette.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 343
sur la place du Palais Bourbon. Ils escaladaient
déjà le petit mur, lorsqu'un corps de cavalerie
les dispersa.
On a dit que La Fayette, après le 17 juin 1791
avait eu encore une fois entre ses mains, la
république ou la monarchie. Résolu comme un
système, désintéressé comme un croyant, il
resta iidèle à la politique constitutionnelle et
s'y enferma.
Trois mois à peine séparaient la Constituante
de la fm de son mandat; elle commettait la
faute de déclarer ses membres non rééligibles,
au moment même oij elle allait procéder à la
revision de la constitution. Combien d'hommes
et de choses ces deux années avaient emportés I
Les premiers rangs étaient tombés, et les grandes
voix ne retentissaient plus. Tout le nœud de
la situation était de savoir si la constitution
une fois achevée, la nation se reconnaîtrait
le droit de la reviser.
On se souvient de l'éloquent et courageux
discours de Malouet; il débutait ainsi : « On
vous propose de déterminer l'époque et les
344 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
conditions de l'exercice d'un nouveau pouvoir
constituant; on vous propose de subir vingt-
cinq ans de désordres et d'anarchie, avant
d'avoir le droit d'y remédier... En ne voulant
que renverser les obstacles, vous avez ren-
versé des principes et appris au peuple à tout
braver. Vous avez pris les passions du peuple
pour auxiliaires; c'est élever un édifice en sa-
pant les fondements. Il n'y a de constitution
libre et durable, hors le despotisme, que celle
qui termine une révolution. »
La Fayette que le souci de l'ordre public,
dans ces moments difficiles, retenait trop sou-
vent loin de l'Assemblée, ne s'attacha qu'à
maintenir hors de la constitution les décrets
relatifs au clergé, afin d'assurer l'acceptation
de Louis XYI, et à combattre la proposition
de d'André qui remettait à trente ans la revi-
sion de la constitution.
Dès le 5 août, il avait fait une motion pour
hâter l'achèvement de l'acte constitutionnel ; et
laissant prévoir sa démission de commandant
général, il ajoutait :
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 345
« Je ne vous parlerai point de ces devoirs
pénibles que la pairie a eu droit d'attendre
de moi, parce que tous les genres de dévouement
lui sont dus, mais dont il est permis de calcu-
ler impatiemment la durée. »
C'est dans la séance du 30 août qu'il eut à
s'expliquer sur le droit imprescriptible qu'a la
nation de modifier son gouvernement ; il re-
vendiqua le principe établi par un article de
son projet de déclaration des droits.
« Je pense que la même Assemblée qui a
reconnu la souveraineté du peuple fran(;ais, qui
a reconnu le droit qu'il avait de se donner un
gouvernement, ne peut méconnaître le droit
qu'il a de le modifier. — Je pense, qu'il serait
attentatoire à ce droit souverain du peuple
français d'adopter une proposition qui l'en
prive pendant trente ans, c'est-à-dire pendant
une génération tout entière, et je demande la
question préalable '. »
1. Mémoires, t. IH, p. 112
346 L\ Jl'UNESSE DE LA FAYETTE.
L'Assemblée se contenta de modifier la pro-
position de d'André, en invitant la nation à
ne faire usage de son droit que dans trente
ans ; elle votait de plus un mode de revision
qui ne séparait pas l'Assemblée spécialement
nommée pour reviser la constitution des autres
corps législatifs. La Fayette ne donna pas son
vote à ces dispositions ; quand il citait l'exemple
des États-Unis, on l'interrompait en lui criant :
« Ah I l'Amérique ! ... »
Il proposa alors, dans la séance du 34 août,
un arlicle additionnel bien modeste qui exi-
geait que pour tout vote sur une proposition de
revision, il y eût appel nominal et scrutin
public. C'était un article de règlement; il ne
fut pas même adopté.
L'acte constitutionnel était achevé ; il fut
présenté solennellement au roi le 3 septembre.
La surveillance du palais fut levée par La
Fayette dès ce moment-là, les gardes intérieurs
furent supprimés ; toute liberté fut rendue à
la famille royale. Thouret en rendant compte
à l'Assemblée de sa visite aux Tuileries,
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 347
prononçait ces paroles pleines d'illusion : « Tout
présage que l'achèvement de la constitution
sera aussi le terme de la Révolution. » C'était
une des dernières heures d'espérance et de
liberté.
Louis XVI donna quelques jours à l'examen
qu'il était censé faire de la constitution ; le 13,
il adressait à l'Assemblée un message concerté
avec Barnave : « Le vœu du peuple n'est plus
douteux pour moi, disait-il; j'accepte la consti-
tution sous de meilleurs auspices... Pour
éteindre les haines, consentons à un mutuel
oubli du passé. »
L'Assemblée adopta à l'unanimité, sur la pro-
position de La Fayette, l'amnistie générale
demandée par le roi ; toute la gauche, une
partie de la droite retentirent d'applaudisse-
ments ; l'amnistie mit un terme aux poursuites
commencées contre les factieux du Champ de
Mars ; mais elle eut aussi le précieux avantage de
rendre à la liberté un grand nombre de per-
sonnes qui, dans les départements ', se trou-
1. Mémoires, t. III, p. 47.
348 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
vaient victimes d'injustices obscures et de l'esprit
de parti.
Le lendemain, le roi parut à l'Assemblée et
consacra solennellement l'acceptation qu'il
avait donnée à l'acte constitutionnel ; la France
eut quelques jours de délire et de confiance
qui la ramenèrent à ses anciens sentiments pour
Louis XYL La proclamation de la constitution
le 18 septembre, eut le caractère d'une fête
religieuse. La Fayette conduisit la garde
nationale au Champ de Mars pour assister à
la lecture de l'acte constitutionnel faite à la
nation du haut de l'autel de la Patrie. On eût
dit que le peuple rachetait, par l'excès même
des manifestations de sa joie, ce qui lui man-
quait en solidité et en durée.
Enfin le 30 septembre, le roi vint en personne
faire la clôture de l'Assemblée constituante.
« Sire, lui dit le président Target, en acceptant
la constitution, vous avez fini la Révolution. »
Et par une sanglante ironie, au moment où
ces paroles étaient prononcées, la populace
dételait les chevaux de la voiture de Robespierre
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 349
et de Pétion, les ramenait en triomphe et les
couronnait de feuilles de chêne.
La Fayette crut-il vraiment que l'ère de la
Révolution était fermée ? Ses notes sont muettes
sur ce point ; il voyait clairement les fautes
de l'Assemblée à laquelle il avait appartenu ;
ces fautes, il les a énumérées lui-même, il
n'en a pas oublié une seule, depuis l'unité de
chambre, la constitution civile du clergé, la
suppression de l'inamovibilité des juges, jus-
qu'à l'affaiblissement systématique du pouvoir
exécutif et des ressorts du gouvernement, et
jusqu'à l'interdiction de la rééligibilité.
Dès les premiers jours de l'installation de
l'Assemblée législative, La Fayette avait pu
s'apercevoir que les rôles étaient changés, que
les partis n'étaient plus divisés de la même
manière, et que la liberté allait bientôt perdre
ce que l'égalité de fait allait gagner. Les so-
ciétés populaires échappaient de plus en plus à
l'influence des constitutionnels ; comme l'ex-
périence n'avait pas encore donné ses ensei-
gnements, comme les dangers n'étaient pas
350 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
connus, les âmes honnêtes étaient plus faciles
à s'égarer. Jamais, dans aucune de nos assem-
blées, ce qu'on appelle le centre n'a été plus
nombreux ; jamais il n'a été aussi inerte ; ja-
mais la direction d'un pouvoir décidé et ferme
n'eût été plus nécessaire et jamais elle ne fit
plus défaut. Les journaux et les pamphlets
non seulement envenimaient les opinions, mais
encore pervertissaient les imaginations, de telle
sorte que la justice était désarmée, et qu'il
n'y avait plus de répression possible contre la
violence ; la garde nationale de Paris allait ra-
pidement perdre cette unité de sentiments,
cette discipline volontaire qui, sous le com-
mandement de La Fayette, avait pu assurer
l'ordre public. Son âme sincère et droite vit-
elle clairement l'état social de la France?
L'exemple de Washington qui toujours hanta
son imagination, lui fit donner sa démission
de commandant en chef des gardes nationales
de Paris. Dans ses adieux, il s'attacha à mon-
trer que les jours de la Révolution faisaient
place à ceux d'une organisation régulière.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 331
« Gardez-vous cependant de croire, disait-il,
que tous les genres de despotisme soient dé-
truits, et que la liberté, parce qu'elle est con-
stituée et chérie parmi nous, y soit déjà suffi-
samment établie. Elle ne le serait point si des
opinions politiques ou des sentiments per-
sonnels, si surtout l'usage sacré de la liberté
de la presse, pouvaient jamais servir de pré-
texte à des violences ; si l'intolérance des opi-
nions religieuses, se couvrant du manteau de
je ne sais quel patriotisme, osait admettre
l'idée d'un culte dominant ou d'un culte
proscrit; si le domicile de chaque citoyen ne
devenait pas pour lui un asile plus invio-
lable que la plus inexpugnable forteresse ; si
enfin tous les Français ne se croyaient pas
solidaires pour le maintien de leur liberté
civile, comme de leur liberté politique et pour
la religieuse observation de la loi. »
La Fayette savoura le 8 octobre ses derniers
moments de popularité ; la municipalité de
Paris lui vota une médaille avec des emblèmes
3d2 la jeunesse de la fayette.
et une statue en marbre de Washington. La
garde nationale lui offrit une épée forgée avec
les verrous de la Bastille et lui envoya, dans
sa retraite à Ghavaniac, une députation à qui
le général fit cette réponse :
« Vous me voyez rendu aux lieux qui m'ont
vu naître ; je n'en sortirai que pour défendre
ou consolider notre liberté commune, si l'on
voulait y porter atteinte. »
Madame de La Fayette avait quitté Paris
avec joie ; leur voyage pour l'Auvergne fut
long : ils s'arrêtèrent souvent afin de répondre
aux marques de bienveillance qu'on ne cessait
de leur donner en route. La Fayette traversait
les villes et les bourgs à pied, et recevait des
couronnes civiques de quoi emplir la voiture.
Toute la famille se réunit à Ghavaniac auprès
de la vieille tante de La Faj^ette qui avait au-
tant de grâce que d'esprit. Madame d'Ayen
et la vicomtesse de Noailles vinrent partager
leur bonheur ; madame de La Fayette encore
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 3o3
fatiguée de tout ce qu'elle avait souffert depuis
deux ans, ne pouvait se livrer à une entière
dilatation de cœur. Qu'aurait-elle dit, si elle
avait lu les injures que certaines feuilles lan-
çaient à La Fayette jusque dans sa retraite* :
« Ce héros n'est qu'un courtisan; ce sage n'est
qu'un charlatan. »
Ce mari tant aimé écrivait le 20 octobre 1791
à la comtesse de Simiane :
« Je jouis, en amant de la liberté et de
l'égalité, de ce changem-ent total qui a mis tous
les citoyens au même niveau, qui ne respecte
que les autorités légales. Je ne puis vous dire
avec quelle délectation je me courbe devant
un maire de village. Il faut être un peu enthou-
siaste pour jouir de tout cela comme moi ; je
ne demande pas que vous en jouissiez avec
moi, mais du moins, jouissez-en pour moi. »
Ces mots, au lendemain d'un changement si
brusque et si complet, ont bien leur éloquence.
1. Voir Journal de la Révolution, 1791.
23
354 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
La Fayette ne garda pas longtemps un repos
si désiré, il faillit d'abord être tiré de sa retraite
pour devenir maire, en remplacement de
Bailly. C'eût été pour lui une lutte de tous les
jours avec les Jacobins, lutte dans laquelle il
eût été infailliblement tué. Il était en compéti-
tion avec Pétion. Heureusement la reine pré-
féra le factieux à l'honnête homme et Pétion
l'emporta. « M. de La Fayette, disait Marie-
Antoinette, ne veut être maire de Paris que
pour devenir bientôt maire du palais. Pétion
est un jacobin, mais c'est un sot incapable
d'être jamais chef de parti; ce sera un maire
nul. » Et avec son ignorance des hommes, elle
ajoutait : « D'ailleurs, il est possible que l'in-
térêt qu'il sait que nous prenons à sa nomina-
tion le ramène au roi. »
Pétion fut nommé maire de Paris par plus
de six mille suffrages, La Fa3'ette n'en obtint
que trois mille. La bourgeoisie sortait des af-
faires avec l'un; les clubs y entraient avec
l'autre.
Une nouvelle carrière plus faite pour l'en-
LÀ JEUNESSE DE LA FAYETTE. 355
traîner allait s'ouvrir devant La Fayette : le
14 décembre, le roi était venu lui-même à
l'Assemblée législative déclarer qu'il avait si-
gnifié à l'électeur de l'rèves : « que si, avant le
lo janvier, tout attroupement armé de Français
réfugiés n'avait pas cessé dans ses États, il ne
verrait plus en lui qu'un ennemi de la
France. »
A la même séance le ministre de la guerre,
M. deNarbonne, annonçait la formation de trois
armées de cinquante mille hommes et disait :
« que la Patrie désignait pour chefs les généraux
Rochambeau,Luckner, et La Fayette. » La salle
retentit à plusieurs reprises d'applaudisse-
ments.
Lorsque^ Narbonne proposa au conseil des mi-
nistres, la nomination de La Fayette, Louis XVI
s'y opposa.
« Si Votre Majesté ne le nomme pas au-
jourd'hui, repartit le ministre, le vœu national
vous y obligera demain. »
1. Mémoires, t. III, p. 291.
356 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Le roi céda et La Fayette quitta Gliavaniac
fin décembre 1791, pour aller prendre son
commandement
Il ne devait revenir que quatorze ans plus
tard dans cette retraite pleine pour lui de
souvenirs d'enfance
XVII
Nous avons voulu faire juger La Fayette
par ses lettres, ses discours et par ses fragments
de Mémoires. Il nous semble que son caractère,
ses idées sont maintenant connus. Sa conduite
n'a jamais été ambiguë, il n'a manqué ni de
résolution ni de courage, et son libéralisme de
bon aloi n'a jamais fléchi. Il va passer, dans l'an-
née 1792, par une décisive épreuve, il ne faillira
pas davantage; à un jour donné, il se trouvera
seul n'étant pas suivi par son parti découragé
et décimé, et il continuera jusqu'au bout sa voie,
celle qu'il croit être la vérité politique. C'est
la période la plus dramatique de sa vie, celle
358 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
OÙ il eut à choisir entre l'exil et l'échafaud.
A proprement parler, les huit premiers
mois de cette année 1792 ne furent pour lui
qu'une lutte incessante contre les Jacobins; il
entra dans cette lutte avec la conscience la plus
droite qui fut jamais. Par une contradiction qui
tient à son cœur, il s'étonne que la royauté
qu'il avait mise aux arrêts soit moins respectée;
de même aussi qu'après avoir tout fait pour
empêcher la fuite de Varennes, il essayera de
la recommencer en voulant enlever le roi à
Gompiègne; de même enfin qu'avec le sentiment
impassible du juste et de la légalité, il n'hési-
tera pas pour défendre la constitution, à entrer
en révolte contre l'Assemblée législative. Il fut
un des seuls citoyens qui eurent le courage
civil tout entier, uni à une sérénité parfaite
et à une grande pitié.
Nous entrons dans le drame.
Quand La Fajette revint à Paris \ Nar-
bonne, le ministre de la guerre, était parti
1. Mémoires, t. III, p. 292 et suivantes.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 339
pour visiter la frontière, en lui donnant ren-
dez-vous à Metz avec Luckner et Rochambeau.
Il fut reçu par Louis XVI avec politesse; et,
se présentant à la barre de l'Assemblée, le
24 décembre 1791, il insista sur son dévoue-
ment inaltérable au maintien de la constitu-
tion. « Le peuple français qui a juré de vaincre
ou de mourir pour la liberté, répondit le pré-
sident Lemontey, présentera toujours avec
confiance, aux nations et aux tyrans, la consti-
tution et La Fayette. »
Quand il quitta Paris, la garde nationale
bordait les rues. Il se rendit directement à son
quartier général à Metz, où il fut convenu avec
Narbonne que les trois généraux prendraient
position à Liège, à Trêves et à Goblentz.
Il écrit aussitôt à Washington (22 janvier 1792) :
« Lorsque j'ai vu nos libertés et la consti-
tution sérieusement menacées, et que je pou-
vais être utilement employé à combattre pour
noire vieille cause, je n'ai pas résisté aux
vœux de mes concitoyens, et, aussitôt après
3G0 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
l'arrivée du courrier du roi, je suis parti pour
Paris, d'où je suis venu à Metz... Les régi-
ments réguliers sont loin d'être complets. Les
bataillons volontaires vont très bien; en gé-
néral, les officiers et les sous-officiers sont
patriotes, mais peu disciplinés. Un tiers des
officiers est bon, un autre tiers est déjà parti;
le reste, très mal intentionné, s'en va bientôt,
j'espère. Ceux qui nous ont quittés sont assez
bien remplacés. Nous manquons d'officiers gé-
néraux; je continue (et je suis le seul qui, à
cause de ma popularité, puisse le tenter) à établir
une sévère discipline, en dépit des clameurs
jacobines; et je pense que l'armée ira bien. »
Les constitutionnels dont La Faj^ette étaient
le chef allaient être les victimes des deux
partis qui se disputaient l'ascendant : les Jaco-
bins et les Girondins. Ils allaient être immolés
à l'envie, aux méfiances et aux excitations
populaires. Déjà, les Girondins avaient la main
sur le pouvoir. Narbonne, se sentant menacé,
s'était fait écrire une lettre ostensible par La
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 361
Fayette ; dans cette lettre, le général disait au
ministre (4 mars) : « Après avoir employé les
conseils et les instances de l'amitié, j'userai
des droits que me donne ma position, pour
vous répéter que votre retraite, dans les cir-
constances actuelles, serait pernicieuse et, par
conséquent, coupable. »
Tandis que cette démarche paraissait à
Louis XVI une oppression exercée sur sa li-
berté personnelle, d'autre part, Narbonne avait
blessé les susceptibilités démocratiques de
l'Assemblée, en faisant appel « à ses membres
les plus distingués ». Il est renvoyé le 9 mars;
son collègue de Lessart est décrété d'accusa-
tion le lendemain. Le ministère girondin avec
Rolland, de Grave et Dumouriez entre aux
affaires, et, le 20 avril, sur la proposition for-
melle du roi, la guerre est déclarée.
Les trois généraux étaient à Paris pendant
cette crise ministérielle; ils avaient été appelés
au commencement de mars pour délibérer sur
le plan d'une campagne qui paraissait dès lors
inévitable. Rochambeau avait proposé que La
362 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Fayette, avec son armée, entrât dans les Pays-
Bas, « parce qu'il s'agit là d'une révolution,
avait-il dit assez naïvement au conseil, et
Votre Majesté sait que M. de La Fayette s'y
connaît mieux que personne ».
Ce séjour ^ à Paris, se prolongeant, exaspé-
rait les Jacobins. La lettre de La Fayette à
Narbonne rendue publique n'était pas pour
les calmer. Dans une séance orageuse au club
des Jacobins, présidée par Danton, Robespierre,
répondant à Brissot et à Guadet, s'était écrié :
« J'oublie vos injures, je dévore vos ou-
trages, mais à une condition, c'est que vous
combattrez avec moi les partis qui déchirent
notre pays, et le plus dangereux de tous, celui
de La Fa^^ette, de ce prétendu héros des deux
mondes qui, après avoir assisté à la révolution
du nouveau monde, ne s'est appliqué jusqu'ici
qu'à arrêter les progrès de la liberté dans
l'ancien. Vous, Brissot, n'ètes-vous pas con-
1. Les Rcvohitions de Paris.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 363
venu avec moi que ce chef d'une armée était
le bourreau et l'assassin du peuple, que le
massacre du Champ de Mars avait fait rétro-
grader de vingt ans la Révolution ? Cet homme
est-il moins redoutable parce qu'il est aujour-
d'hui à la tête de l'armée? Hàtez-vous donc I
Faites mouvoir horizontalement le glaive des
lois pour frapper toutes les têtes des grands
conspirateurs; les nouvelles qui nous arrivent
de son armée sont sinistres, déjà il sème la
division entre les gardes nationales et la troupe
de ligne... »
C'était un appel direct à la guillotine. La
Fayette était retourné à Metz, il fut frappé
de l'indiscipline que l'organisation jacobine
semait dans ses troupes et dès les premiers
jours du ministère de Dumouriez, il lui adressa
un mémoire; La Rochefaucauld et Jaucourt le
lui remirent, au nom de La Fayette, leur
ami. Il y énumérait les conditions nécessaires
à tout gouvernement pour durer; il s'enga-
geait à faire respecter les lois, la dignité
364 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
royale, la liberté religieuse; mais cet écrit
n'eut aucun résultat.
La guerre venait d'être déclarée et Dumou-
riez n'avait pas d'autre jDensée que de faire
accepter à La Fayette un plan de campagne.
Il le plaçait à la tête du premier corps d'ar-
mée qui devait pénétrer brusquement en Bel-
gique, avant que la Prusse pût entrer en ligne;
mais en devenant général, La Fayette était
resté le chef du parti modéré. En faisant face
à l'étranger, il regardait toujours vers l'inté-
rieur; sans doute il avait besoin de la gloire
pour reconquérir ce rôle d'arbitre de la Révo-
lution qui commençait à lui échapper; mais
il savait aussi qu'une défaite le perdrait ; les
hardiesses qui compromettent une armée ne
convenaient pas à sa situation; il était fait
pour défendre avec intrépidité la frontière
plutôt que pour exécuter en pays ennemi les
témérités de Dumouriez.
Aussi * quand au moment de la déclaration
1. Mémoires, i. 111, p. 311.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 363
de guerre, La Fayetle fit une proclamation à
son armée, il s'adressait à la nation autant
qu'à ses troupes (10 mai 189^):
« Convaincu par l'expérience d'une vie dé-
vouée à la liberté, qu'elle ne se conserve que
parmi les citoyens soumis aux: lois, comme elle
ne se défend qu'avec des troupes subordonnées,
j'ai servi le peuple sans le flatter; et dans ma
constante lutte contre la licence et l'anarchie,
j'ai mérité l'honorable haine de tous les ambi-
tieux et de toutes les factions. Aujourd'hui
que l'armée attend de moi, non une perni-
cieuse complaisance, mais une discipline in-
flexible, c'est en remplissant rigoureusement
ce devoir que je justifierai l'affection qu'elle
m'accorde et l'estime qu'elle me doit...
» Soldais de la constitution, ne craignez pas
qu'elle cesse de veiller pour vous, quand vous
combattez pour elle.
» Sans doute, le corps législatif et le roi,
s'uniront intimement dans cet instant décisif
pour assurer l'empire de la loi ; les personnes
336 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE,
et les propriétés seront respectées, la liberté
civile et religieuse ne sera pas profanée...
Tous les partis seront dispersés et la constitu-
tion dominera seule et sur les rebelles qui l'at-
taquent à force ouverte, et sur les traîtres qui,
en la dénaturant par leurs viles passions,
semblent avoir juré de la faire craindre au
dedans et méconnaître au dehors...
» Oui, nous aurons ce prix de nos travaux
et de notre sang; attestons-en avec confiance
et les représentants élus du peuple, qui ont
juré de ne pas plus transiger avec les devoirs
de la constitution que nous avec les dangers,
et son représentant héréditaire, ce roi citoyen
dont la constitution a inébranlablement fondé
le trône !...
» Quant à nous, munis des armes que la
liberté a consacrées et de la déclaration des
droits, marchons à l'ennemi ! »
Ce manifeste^ qui s'adressait plutôt à des
gardes nationales qu'à des soldats en campagne,
1. Journal de Paris, 5 mai 1792.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 367
porte bien sa date. Il indique les préoccupations
que les Jacobins, par leurs encouragements à
l'indiscipline, par leur passion d'anéantissement
de toute autorité militaire, laissaient dans l'es-
prit de La Fayette; et, en effet, quelques jours
après, le général Dillon était abandonné par
ses troupes ; accablé d'injures et de menaces,
forcé de se réfugier dans une ferme, il y fut
rejoint par ses soldats qui le coupèrent par
morceaux et les jetèrent au feu. Rochambeau,
indigné des horreurs que l'indiscipline venait
de produire, aussi bien que des changements
apportés au plan de campagne primitif, avait
envoyé sa démission. Le corps d'armée de
La Fayette n'avait pas éprouvé d'échec ; lui
aussi avait reçu brusquement des ordres nou-
veaux, modifiant profondément les opérations
projetées, il les avaient exécutés en se portant
à marches forcées de Metz à Givet^ Dans une
lettre confidentielle du nouveau ministre, M. de
Grave, à Biron, lettre que celui-ci eut l'impru-
1. Mémoires de La Fayette, t. III, p. 318.
268 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
dence de montrer à Berthier alors attaché à
l'état-major de La Fayette, le cabinet se pré-
parait à faire tomber sur le général l'échec des
opérations ; cette intrigue fut déjouée par l'ac-
tivité des troupes et les bonnes dispositions
prises par leur chef.
Ainsi finit cette première expédition dont
les résultats déplorables encouragèrent les gé-
néraux étrangers à s'engager étourdiment dans
la Champagne. Par suite de la retraite de Ro-
chambeau, les armées furent partagées entre
deux commandements, celui de Luckner et
celui de La Fayette ; ce dernier reçut l'ordre de
garantir Maubeuge ; et, dans une affaire d'avant-
garde, son ami le général Gouvion fut emporté
par un boulet. C'était par de petites rencontres
que cette jeune armée se préparait à des com-
bats plus considérables.
Cependant les Girondins et les Jacobins sus-
pendaient un moment leurs animosités, pour
renverser ce qui restait du faible pouvoir du
roi. La bourgeoisie, personnifiée dans les Feuil-
lants et dans La Fayette, restait seule attachée
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 369
à la constitution, mais les Girondins n'étaient
qu'un groupe; les Jacobins, au contraire,
étaient un parti puissamment organisé ;
leurs clubs partout usurpaient le gouverne-
ment et dominaient l'administration. A me-
sure que le pouvoir arraché des mains de
Louis XVI par l'Assemblée s'évanouissait, il
passait dans les mains de la Commune de
Paris.
« Les Jacobins paraissaient si puissants, dit
La Fayette, que personne n'osait attaquer
corps à corps cette formidable secte. »
Il crut devoir la dénoncer publiquement
à la nation ; il pensait qu'un exemple était
nécessaire pour encourager la majorité de
l'Assemblée, faible dans ses résolutions et
dominée par la violence plus encore que par
l'éloquence.
C'était un acte courageux. Le manifeste
adressé à l'Assemblée législative était daté du
16 juin 1792; on y retrouve comme dans ses
lettres, comme dans son adresse à ses soldats,
370 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
l'esprit de l'époque, c'est-à-dire la foi absolue
et presque naïve dans les idées!...
« Persuadé, messieurs, qu'ainsi que les droits
de l'homme sont la loi de toute assemblée
constituante, une constitution devient la loi
des législateurs qu'elle a établis, c'est à vous-
mêmes que je dois dénoncer les efforts trop
puissants que l'on fait pour vous écarter de
cette règle que vous avez promis de suivre.
» Rien ne m'empêchera d'exercer ce droit
d'un homme libre et de remplir ce devoir d'un
citoyen...
» Vos circonstances sont difficiles; la France
est menacée au dehors et agitée au dedans.
Tandis que des cours étrangères annoncent
l'intolérable projet d'attenter à notre souverai-
neté nationale, et se déclarent les ennemis de
la France, des ennemis intérieurs, ivres de fa-
voritisme et d'orgueil, entretiennent un chi-
mérique espoir et nous fatiguent encore de
leur insolente malveillance...
» Pouvez-vous dissimuler qu'une faction, et
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 371
pour éviter les dénominations vagues, que la
faction jacobite ' a causé tous les désordres?
C'est elle que j'en accuse hautement; organisée
comme un empire à part dans sa métropole et
dans ses affiliations, aveuglément dirigée par
quelques chefs ambitieux, cette secte forme
une corporation distincte au milieu du peuple
français, dont elle usurpe les pouvoirs, en sub-
juguant ses représentants et ses mandataires.
C'est là que dans des séances publiques, l'a-
mour des lois se nomme aristocratie et leur in-
fraction patriotisme; là, les assassins de Désilles
trouvent des triomphes, les crimes de Jourdan
trouvent des panégyristes; là, le récit de l'as-
sassinat qui a souillé la ville de Metz vient en-
core d'exciter d'infernales acclamations. Croira-
t-on échapper à ces reproches, en se targuant
d'un manifeste autrichien où les sectaires sont
nommés? Sont-ils devenus sacrés parce que
1. La Fayette se servait parfois du mot jacobite au lieu de
jacobin, pour rapprocher par la même dé>ignation deux partis
qui lui paraissaient également opposés aux principes de li-
berté .
372 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Léopold a prononcé leurs noms? Et parce que
nous devons combattre les étrangers qui s'im-
miscent dans nos querelles, sommes-nous dis-
pensés de délivrer notre patrie d'une tyrannie
domestique?... C'est moi qui vous dénonce
cette secte.
» Il faut que les citoyens ralliés autour de
la constitution soient assurés que les droits
qu'elle garantit sont respectés avec une fidé-
lité religieuse, qui fera le désespoir de ses
ennemis cachés ou publics... Faites que la
justice criminelle reprenne sa marche consti-
tutionnelle, que l'égalité civile, que la liberté
religieuse jouisse de l'entière application des
vrais principes ; que le pouvoir royal soit intact,
car il est garanti par la constitution ; que le
roi soit révéré, car il est investi de la ma-
jorité nationale; enfin que le règne des clubs
anéanti par vous, fasse place au règne de la
loi; leurs usurpations, à l'exercice ferme et
indépendant des autorités constituées!... »
Ce document est un des plus précieux qui
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 373
nous soient restés ; il caractérise mieux qu'aucun
autre, la véritable situation de la France. Il
faut avoir lu ces pages intrépides que l'on
connaît peu, pour apprécier la conduite de La
Fayette dans ces jours terribles où la délation
et la peur paralysaient la conscience'.
Cette dénonciation courageuse contre les Ja-
cobins dont La Fayette avait adressé une copie
au roi, fut écoutée avec un religieux silence
et vivement applaudie. Les modérés deman-
dèrent que la lettre fût imprimée et envoyée
dans les départements. Les Girondins élevèrent
des doutes sur son authenticité; Guadet en
vint à prononcer le nom de Gromwell. La
lettre, sur sa proposition, fut renvoyée au co-
mité de surveillance pour vérifier la signature.
Soixante-quinze départements et plusieurs
grandes villes se hâtèrent d'exprimer leur ad-
hésion aux principes que La Fayette avait pro-
clamés. C'est alors que sous le prétexte de
1. Mémoires de La Fayette, t. III, p. 332, et Souvenirs
Mathieu Dumas, t. II.
374 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
devancer son action ' une insu rrection contre
la cour fut résolue. Les Jacobins préparèrent la
journée du 20 juin « avec la connivence de la
Gironde, furieuse, dit La Fayette, d'avoir vu ren-
voyer ses min istres Clavières , Servan et Roi land . »
Nous ne décrirons pas cette journée où aux
accents du Ça ira, une populace de tout sexe,
de tout âge, de toute condition brandissant des
armes de toute espèce, après avoir traversé
la salle des séances, comme pour associer les
représentants de la nation à leurs violences,
allèrent accabler d'insultes dans son palais, le
roi qui ne dut la conservation de la vie qu'à
son courage tranquille, au dévouement de sa
sœur, aux efforts de quelques gardes et d'un
petit nombre d'amis, notamment du brave Ac-
locque et du maréchal de Mouchy ^.
La Fayette était campé devant Bavay et tout
près de l'ennemi, lorsqu'il apprit ce nouvel
attentat. Soutenir le roi qu'il avait primitive-
1. Voir Mémoires de Barba roux.
2. Voir La Chronique des cinquante jours par Rœderer, 1 vol.
in-8°, chez Lachevardière, 1832.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 37o
ment abaissé, lui parut une tentative digne à
la fois de sa situation de chef de parti et de
sa loyauté de soldat. Il chargea Bureaux de
Puzy de se rendre à Menin où il supposait
que se trouvait Luckner ; il informait le vieux
maréchal d'un changement de position pour
ses troupes et surtout de son intention de se
rendre à Paris, à moins que son collègue ne vît
dans cette absence quelque inconvénient pour
le service. Luckner blâma le voyage de La
Fayette. « Les sans-culottes, dit-il à Bureaux
de Puzy, lui couperont le cou. » Cependant il
ne formula aucune objection contre l'absence
momentanée de son jeune collègue.
Après avoir mis son armée en sûreté sous
le canon de Maubeuge, La Fayette partit avec un
aide de camp, M. de la Colombe, bien résolu
à braver les Jacobins et à prendre hautement
la responsabilité de son manifeste à l'Assem-
blée législative. Dans une lettre du 22 juin au
ministre de la guerre, Lajart, il disait :
« Mon combat avec les factieux est à mort,
et je veux le terminer bientôt. »
376 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
En traversant Soissons, La Fayette reçut
l'adminislration départementale de l'Aisne qui
vint le supplier d'abandonner sa résolution,
tant on était persuadé qu'il succomberait dans
cette lutte ; La Fayette fut inflexible, il descen-
dit à Paris le 28 juin, chez son ami, le duc de
La Rochefoucauld.
Sa mère, la duchesse d'Enville, la petite-
fille de l'auteur des Maximes, l'avait élevé, en
grande dame qu'elle était, au milieu des esprits
les plus originaux et les plus libres de son
temps ; il avait beaucoup vu, ayant beaucoup
voj'^agé. Personne, si ce n'est son cousin ger-
main, le duc de Liancourt, n'avait plus com-
plètement rompu avec les préjugés et les va-
nités de caste. Simple et droit, comme les vrais
aristocrates, il collaborait au journal la Société
de 89. Ce n'est pas lui qui recula devant la
nécessité de séculariser la société française et
devant la proclamation du principe de l'éga-
lité du partage entre les enfants. Élu le 17 jan-
vier 1791, membre du Directoire du départe-
ment de Paris, il avait la veille du 20 juin,
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 377
d'accord avec ses collègues, constitutionnels
comme lui, mandé Pétion et l'avait sommé de
prendre sans délai toutes mesures nécessaires
pour empêcher les rassemblements contraires
à la loi, mesures que le maire ne prit pas K
C'était donc un homme de devoir que le duc
de La Rochefoucauld ; il n'y avait pas d'àme
plus libérale et plus haute, de caractère plus
noble. On ne s'étonnera pas que La Fayette
lui eût demandé l'hospitalité dans une des
circonstances les plus graves de sa vie ; il
réunit ses principaux amis, Mathieu Dumas,
Ramond, Vaublanc, Dumolard, Lafont-Ladebat,
Daverhoult, Quatremère, et leur annonça son
intention de se rendre aussitôt à l'Assemblée.
1. Voir Toulongeon, Histoire de France depuis 178!), t. II,
p. 179, 180. Édition de 1801.
XVIII
On était au 28 juin, La Fayette demanda au
président de l'Assemblée d'être introduit; il se
présenta seul à la barre et prononça ces pa-
roles :
« Je dois d'abord vous assurer, messieurs,
qu'après les dispositions concertées entre le
maréchal Luckner et moi, ma présence ici ne
compromet aucunement le succès de nos
armes, ni la sûreté de l'armée que je com-
mande.
» Voici maintenant les motifs qui m'amè-
nent : on a dit que ma lettre du 16 à l'Assem-
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 379
blée nationale n'était pas de moi; on m'a
reproché de l'avoir écrite au milieu d'un camp,
je devais peut-être pour l'avouer me présenter
seul et sortir de cet honorable rempart que
l'affection des troupes formait autour de moi.
» Une raison plus puissante, messieurs, m'a
forcé de me rendre au milieu de vous; les
violences commises le 20 aux Tuileries ont
excité l'indignation et les alarmes de tous les
bons citoyens et particulièrement de l'armée.
J'ai cru devoir arrêter sur-le-champ les
adresses par l'ordre que je dépose sur le
bureau; vous y verrez que j'ai pris avec mes
braves compagnons d'armes l'engagement
d'exprimer seul nos sentiments communs, et
le second que je joins également ici, les con-
firme dans cette juste attente.
» ...Messieurs, c'est comme citoyen que j'ai
l'honneur de vous parler; mais l'opinion que
j'exprime est celle de tous les Français qui
aiment leur pays, sa liberté, son repos, les
lois qu'il s'est données; et je ne crains pas
d'être désavoué par aucun d'eux. Il est temps
380 I.A JEUNESSE DE LA FAYETTE.
de garantir la constitution des atteintes qu'on
s'efforce de lui {)orter, d'assurer la liberté de
l'Assemblée nationale, celle du roi, son indé-
pendance, sa dignité; il est temps de tromper
enfin les espérances des mauvais citoyens qui
n'attendent que des étrangers le rétablissement
de ce qu'ils appellent la tranquillité publique
et qui ne serait pour des hommes libres qu'un
honteux et intolérable esclavage. »
Il supplia l'Assemblée d'ordonner que les
instigateurs et les chefs de la journée du
20 juin fussent poursuivis et punis, comme
criminels de lèse-majesté; il demanda la sup-
pression de la société des Jacobins « qui se
substituait à la souveraineté nationale et tyran-
nisait les citoyens, les débats publics ne lais-
sant aucun doute sur l'atrocité de ceux qui
les dirigent. » Enfin il termina en sollicitant
l'Assemblée de prendre des mesures efficaces
pour faire respecter la constitution, « tandis
que de braves Français prodiguaient leur sang
pour la défendre aux frontières ».
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 381
C'était Girardin qui présidait; il répondit à
La Fayette que l'Assemblée ayant juré de
maintenir la constitution, elle saurait la garan-
tir de toute atteinte. Les honneurs de la séance
furent accordés au général'; ses ennemis com-
mencèrent à se ras>urer, voyant qu'il n'y
avait ni baïonnettes, ni mesures pour assurer
cette pétition; il fut témoin de la vive discus-
sion à laquelle donna lieu son discours.
Guadet, un des meilleurs orateurs de la
Gironde, usant de sa figure oratoire favorite,
l'ironie, se demanda si l'armée autrichienne
était battue : « Non, dit-il, nos ennemis sont
toujours les mêmes, et cependant le général
d'une de nos armées est à Paris! Quel puissant
motif l'y amène donc? Ce sont nos troubles
intérieurs. Je dirai que M. de La Fayette
oublie lui-même le principe de la constitution
qu'il recommande, lorsqu'il s'établit dans le
sein du Corps législatif l'organe de tous les
1. Souvenirs de Mathieu Dumas, t. II. et Mémoires de La
Faijelte, t. III.
382 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
honnêtes gens du royaume qui ne l'ont chargé
d'aucune mission. »
L'orateur demandait que le ministre de la
guerre fût interrogé pour savoir de lui, si le
général était venu à Paris par ordre ou par un
congé ; il concluait enfin à ce que le Comité
extraordinaire fît dès le lendemain un rapport
tendant à interdire aux généraux d'armée
de venir présenter des pétitions à l'Assemblée.
Ce fut Ramond qui répondit, Ramond, le
peintre des P3'rénées, un des esprits les plus
éclairés, les plus précis, les mieux équilibrés
de la fin du xvin'^ siècle.
« On demande qui avait donné mission à
M. de La Fayette d'émettre le vœu des hon-
nêtes gens du royaume? Je demande à mon
tour qui avait, le 20 juin, donné mission à cette
multitude armée de venir au nom de la nation
entière et de s'exprimer au nom du peuple
souverain et de sa souveraineté? Il y a deux
manières de considérer les choses; qu'il soit
permis à cette Assemblée, fille de l'Assemblée
LA JELNESSE DE LA FAYETTE. 383
constituante trop souvent calomniée, même à
cette tribune, de faire quelque acception de
personne, en faveur du //7s aîné de la Révolution
française! »
Aprèsavoirjustifié la démarche de La Fayette
Ramond demanda que la pétition du général
fût envoj'ée au Comité extraordinaire, mais pour
qu'il soit délibéré sur le fond.
Malgré les eflbrts d'Isnard, la discussion fut
fermée ; la question de priorité entre la pro-
position de Guadet et celle de Ramond donna
lieu à de violents débats, le président Girardin
fut insulté ; le tumulte n'empêcha pas que
la priorité ne fût acquise à la proposition de
Ramond.
La Faj'ette avant que la discussion fût achevée,
s'était rendu chez le roi ; la famille royale était
réunie. La cour fut très frappée de cette dé-
marche, jamais Louis XVI ne parut s'exprimer
avec plus de conviction ; il était alors persuadé
qu'il n'y avait de salut que dans la constitution,
il ajouta qu'il regarderait comme très heureux
384 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
que les Autrichiens fussent battus le plus tôt
possible. Madame Elisabeth parut plus parti-
culièrement touchée de cette visite et quand
il fut question de décider quelle conduite on
tiendrait relativement à La Fayette, elle dit
qu'il fallait oublier le passé et se jeter avec
confiance dans les bras du seul homme qui
pût sauver le roi et sa famille, mais Marie-
Antoinette se leva et répliqua : qu'il valait mieux
périr que d'être sauvé par La Fayette et les
constitutionnels.
Elle conforma le jour même sa conduite à
ses paroles.
La Fayette, dans cette circonstance, compro-
mettait sa popularité autant que sa vie ; il
avait reconnu, par la séance même de l'Assem-
blée législative, qu'il n'y avait plus à compter
sur l'énergie des députés ; il chercha donc à
ranimer leur confiance et leur courage en eux-
mêmes par une manifestation de l'esprit public.
Louis XVI devait le lendemain passer une
revue de quatre mille hommes de garde na-
tionale ; La Fayette lui demanda la permission
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 385
de l'accompagner \ Il annonçait la résolu-
tion, dès que le roi se serait retiré, de haran-
guer les gardes nationaux et de faire ce
qu'il croirait nécessaire pour la défense de la
constitution et de l'ordre public. Marie-Antoi-
nette, chose étrange, fit avertir dans la nuit
Pétion et Santerre que La Fayette se proposait
de passer une revue des bataillons de la garde
nationale commandée par Aclocque, afin de les
provoquer à une réaction contre les Jacobins
et les clubs. Pétion s'empressa de contreman-
der, avant le jour, la revue projetée.
Ce moyen lui échappant, La Fayette réunit
quelques officiers influents de la garde nationale
et leur représenta les dangers oii l'apathie de
chacun plongeait la chose publique. Ceux qui
l 'écoutaient, détestaient comme lui le joug
des Jacobins ; tous étaient patriotes; et cepen-
dant il ne sortit de ces colloques animés aucune
mesure énergique vis-à-vis d'une minorité s'ap-
puyant sur une poignée de Marseillais que les
1. Mémoires de La Fayette, t. III et t. IV, p. 337.
25
386 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
clubs avaient appelés. Depuis dix mois, la garde
nationale de Paris était désorganisée : l'intro-
duction des hommes armés de piques avait
successivement porté dans ses rangs, la mé-
fiance et le dégoût ; l'esprit de corps et la
subordination volontaire avaient disparu avec
l'unité de commandement et la sérieuse compo-
sition des états-majors. Il n'eût fallu rien moins
que des bataillons entiers ralliés sous les
drapeaux de 00, pour que La Fayette pût
entraîner les masses.
Il repartit tristement le 30 juin afin de re-
joindre son armée, consterné de tant d'inertie
et d'imprévoyance ; voulant faire son devoir,
jusqu'au bout, il adressait à l'Assemblée légis-
lative cette autre lettre :
« En retournant au poste où de braves soldats
se dévouent à mourir pour la constitution, mais
ne veulent et ne doivent prodiguer leur sang
que pour elle, j'emporte un regret vif et pro-
fond de ne pouvoir apprendre à l'armée que
l'Assemblée nationale a daigné statuer sur ma
LA JEINESSE DE LA FAYETTE. 387
pétition. Le cri de tous les bons citoyens du
royaume que quelques clauieurs confuses s'ef-
forcent en vain d'étouffer, avertit journelle-
ment les représentants élus du peuple et son
représentant héréditaire que, tant qu'il existera
près d'eux une secte qui entrave toutes les
autorités, menace leur indépendance et qui,
après avoir provoqué la guerre, s'efforce en
dénaturant votre cause, de lui ôter des défen-
seurs; tant qu'on aura à rougir de l'impunité
d'un crime de lèse- nation qui a excité les
justes et pressantes alarmes de tous les Fran-
çais et l'indignation universelle, notre liberté,
nos lois, notre honneur, sont en péril. —
Telles sont, les vérités, messieurs, que les âmes
libres et généreuses ne craignent pas de répé-
ter. Révoltées contre les factieux de tous les
genres, indignées contre les lâches qui s'avili-
raient au point d'attendre une intervention
étrangère, pénétrées du principe que je m'ho-
nore d'avoir le premier professé en France : que
toute puissance illégititne est oppression, et quaors
la résistance devient un devoir, elles espèrent que
388 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
les lois des représentants du peuple vont les
délivrer. Quant à moi, messieurs, je ne chan-
gerai jamais ni de principes, ni de sentiments,
ni de langage. »
Une victoire sur les Autrichiens aurait peut-
être modifié l'état des choses. La Fayette envoya
Bureaux de Puzy à Luckner pour l'inviter à
une bataille combinée près de Mon s ; Luckner
refusa obstinément d'attaquer. D'autre part,
les députés jacobins envoyés en Flandre, en
qualité de commissaires, poussaient la mal-
veillance jusqu'à intercepter ses réquisitions^
et à donner l'ordre au général Ghazot qui
devait amener des renforts de ne pas obéir à
La Fayette.
Alors il eut recours à d'autres plans pour
sauver la constitution. Le motif de sa démarche
à l'Assemblée était généreux, le péril grand ;
mais les moyens, il faut l'avouer, étaient nuls.
La Fayette n'eut plus qu'une pensée : celle de
1. Mémoires, t. IV, p. 343. — Correspondance, t. IV, p. 452.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 389
faire évader le roi des Tuileries, non point
par religion monarchique, mais par devoir
envers son pays et la liberté. Nous avons entre
les mains les documents justificatifs de ses
sentiments : son aide de camp La Colombe,
resté à Paris, lui donnait des nouvelles; La
Fayette lui répondait :
« Ce que vous me maudez pour les disposi-
tions du roi me fait plaisir, mais je vous dé-
clare qu'en fait de liberté, je ne me fie ni à
lui, ni à personne, et que s'il voulait trancher
du souverain, je me battrais contre lui, comme
en 1789; mais si, respectant la souveraineté
nationale, il veut assurer dans ce pays-ci une
constitution libre, jouer personnellement un
rôle admirable, alors nous pouvons parler et
ce ne sera jamais que la Déclaration des droits
à la main. »
Il voulait que son plan de salut fût consti-
tutionnel, légal, irréprochable, sans apparence
de dictature. Or, par une disposition nouvelle
390 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
des corps d'armée et par suite d'un mouvement
de troupes concerté entre les généraux, une
colonne appartenant à l'armée de La Fayette
devait passer à vingt lieues de Compiègne. Ce
château royal était compris dans le rayon
constitutionnel où le roi pouvait légalement
faire son séjour; selon le projet de La Fayette,
Luckner et lui auraient été appelés à Paris
pour la fête de la Fédération. Alors Louis XVI,
accompagné de ces deux généraux, se serait
rendu à l'Assemblée et aurait annoncé son
intention d'aller passer quelques jours à Com-
piègne, ainsi qu'il en avait le droit; il y au-
rait trouvé des gardes nationales fidèles et deux
régiments commandés par Latour-Maubourg;
ainsi entouré, le roi, dans toute sa liberté,
aurait lancé une proclamation interdisant aux
princes ses frères et aux émigrés d'aller plus
avant. Il aurait en même temps déclaré qu'il se
tenait prêt à marcher lui-même contre les ar-^
mées étrangères, si l'Assembléele trouvait bon.
La Fayette croyait, en toute sincérité, que
Louis XVI, après une pareille manifestation,
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 391
serait rentré à Paris aux acclamations de tout
le peuple, que les jours de la famille royale
auraient été sauvés, les Jacobins déconcertés,
et que les modérés auraient repris courage.
Quelques amis personnels du roi, particu-
lièrement Lally-Tollendal, tentèrent les plus
grands efforts pour faire accepter les propo-
sitions de La Fayette. « Nous savons bien,
répondaient les courtisans, que M. de La Fayette
sauvera le roi, mais il ne sauvera pas la mo-
narchie. » C'était surtout Marie- Antoinette qui
ne voulait rien devoir à celui qui avait tant
abaissé son orgueil. Elle se souvenait de cette
parole de Mirabeau : « En cas de guerre, La
Fayette voudrait tenir le roi prisonnier dans
sa tente. » Et elle ajoutait en faisant allusion
aux événements du 6 octobre : « Il serait trop
fâcheux pour nous de lui devoir deux fois la
vie. » Pauvre femme! elle croyait tenir, par la
main de mystérieux agents, le fil de la con-
duite des grands démagogues.
La Fayette fut remercié et écarté ; et lorsque
son aide de camp La Colombe demandait à
392 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
Marie- Antoinette par quel aveuglement le roi
et elle refusaient de se réfugier au milieu des
troupes * : « Nous sommes bien reconnaissants
envers votre général, répondait-elle, mais ce
qu'il y aurait de mieux pour nous, c'est d'être
enfermés trois mois dans une tour. » L'infa-
tuation de la cour au milieu d'intrigues obscures
était inimaginable ; La Fayette va jusqu'à af-
firmer qu'au moment même où il offrait le seul
moyen de salut qui lui restât, une partie des
libelles destinés à le diffamer journellement
était payée par la liste civile.
Il serait trop long d'exposer toutes les vio-
lences des Jacobins et même des Girondins
contre La Fayette; Brissot, longtemps son ami,
s'écrie dans une séance du club des Jacobins :
« Cet homme a levé le masque; égaré par une
aveugle ambition, il s'érige en protecteur. Cette
audace le perdra ; que dis-je ! Elle l'a déjà
perdu. » — « Unissons-nous, dit à son tour
Robespierre, pour accuser La Fayette. » Des
1. Mémoires, t. IV, p. 347.
r. A .1 1. 1 .\ i: s s i; u i; i, a i- a y i: i r i; . ;j'.)3
pétitions inspirées par lui et Danton deman-
dent contre le général un exemple terrible. Un
attrou[)eiiieMt se forme devant sa maison, les
plus forcenés brûlent un arbie de la liberté,
planté devant la porte. Les diffamations, dans
les journaux, comme le Patriote et la Chronique,
étaient portées aux plus honteux excès.
Ce[)endant le Comité extraordinaire des
Douze, auquel l'Assemblée avait renvoyé la
lettre de La Fayette, avait dressé un j)remier
rapport; la discussion en lut l'envoyée après la
lète de la Fédération, mais l'arrivée de Luckner
à Paris ])ai'ut aux Jac(jbins une occasion de
recourir à de nouvelles calomnies : la députa-
li(jn des fédérés de Marseille le i6 juillet,
arguant de la déclaration des dangers de la
Pallie, était venue à la barre de l'Assemblée de-
mander la mise en accusation de La Fayette, les
violents n'avaient pu enlever le vote par entraîne-
ment, ni l'arrachera la majorité par la crainte.
On résolut alors de faire appeler Luckner
devant le Comité des Douze. H s'y présenta le
1^> juillet avec un de ses aides de camp, Ma-
394 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
thieu de Montmorency ; le général Mathieu
Dumas assistait à la séance comme membre du
comité ^ Guadet, un des ennemis acharnés de
La Fayette, interrogea le vieux maréchal sur
la question de savoir s'il avait eu connaissan(îe
de la résolution prise par son collègue de
se rendre à Paris et si cette démarche avait
reçu son approbation. Luckner parut embar-
rassé et répondit vaguement; vivement pressé
par ceux qui cherchaient à lui arracher quelque
aveu compromettant, il dit <( qu'il ne se mêlait
pas de toutes ces intrigues ».
Cette réponse inconsidérée de Luckner était
plus qu'une inadvertance, elle parut un manque
de foi à Mathieu Dumas qui était un des audi-
teurs. Les ennemis de La Fa3'ette ne pouvaient
laisser passer de pareilles expressions sans les
retenir; aussi Mathieu de Montmorency fut-il
très affecté de cette attitude et il dit très noble-
ment au maréchal :
« D'après ce qui vient de se passer, je vous
1. Souvenirs de Mathieu Dumas, t. II, p. 375j
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 39b
prie de me dispenser à l'avenir de faire auprès
de vous le service d'aide de camp. »
Un souper fut offert à Luckner par Gobel,
l'évêque constitutionnel de Paris ; il y but
beaucoup et y parla davantage. Six députés
jacobins qui étaient au nombre des convives,
déclarèrent le lendemain à l'Assemblée que,
d'après les aveux du maréchal, l'objet de la
dernière mission du colonel Bureaux de Puzy
auprès de lui avait été de l'engager à marcher
avec La Fayette à la tête de leurs deux armées
contre la capitale. Sur cette dénonciation,
l'Assemblée se crut obligée de demander des
explications aux deux généraux et de mander
Bureaux de Puzy à sa barre pour rendre
compte de sa mission.
Tous les moyens étaient bons pour frapper
La Fayette. Un nouveau rapport des Comités
fait le 45 juillet concluait à l'interdiction aux
généraux du droit de pétition ; Bazire demanda
au lieu de cette loi nouvelle, un décret pur et
simple d'accusation. L'Assemblée, sur la pro-
position de Quinette, avait ajourné la discussion
396 LA JELWESSi; DE LA FAYETTE.
jusqu'au moment où le Comité aurait présenté
un rapport particulier sur la conduite de
La Fayette; ce fut le 19 que Muraire déposa
le rapport sur la tribune. Il déclarait que la
conduite de La Fayette n'avait paru contraire
à aucune loi.
La discussion sérieuse et h fond s'entama ;
les tribunes huaient les orateurs qui, comme
Limousin, défendaient le général. Pour la
populace, les attaques les plus diffamatoires,
les déclarations politiques les plus creuses
deviennent vite des vérités concrètes. Lorsque
le président Lafîon-Ladébat voulut faire sortir
les fédérés qui proféraient des insultes et des
menaces, ses ordres furent méprisés ; les offi-
ciers qu'il envoya pour mettre de l'ordre furent
repoussés avec violence. Le girondin Lasource
commença son discours par ces mots : « Je
veux renverser une idole. » Dumolard s'était
chargé de lui répondre ; fréquemment inter-
rompu par des sarcasmes, par des menaces,
il affronta courageusement les tempêtes et dé-
roula le tableau « des intrigues secrètes de la
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 1^)97
faction qui dissolvait tous les liens du corps
social ».
C'est alors que Guadet (séance du 21 juillet)
monta à la tribune pour appuyer la nouvelle
dénonciation arrêtée par les convives de l'é-
vêque Gobel. Girardin somma Guadet de signer
cette pièce et de la déposer sur le bureau. La
Fayette à qui la dénonciation fut signifiée ré-
pondit le 26 juillet du camp de Longwy :
« Je suis interpellé sur un fait : ai-je proposé
à M. le maréchal Luckner de marcher avec
nos armées sur Paris ? A quoi je réponds en
quatre mots fort courts : Gela n'est pas vrai. »
La réponse de Luckner fut également néga-
tive ; il la communiqua à La Faj^ette et l'aver-
tit des intrigues qu'il avait enfin aperçues,
et il avouait que c Paris lui faisait horreur ».
Mais ce fut le colonel Bureaux de Puzy, chef
d'état-major, qui défendit le plus noblement
et le plus vaillamment La Fayette.
Mandé à la barre, il s'y rendit dans la séance
398 LA JEUNESSE DE F.A FAYETTE.
du 29 juillet ; le discours qu'il prononça est
un des documents les plus instructifs de cette
douloureuse époque, non seulement parce
qu'il rétablit la vérité des faits, mais encore
parce qu'il signale à tous les hommes de bonne
foi les pièges que l'esprit de parti tend à l'hon-
nêteté et au patriotisme dans les heures oîi la
conscience est troublée. JVous ne pouvons don-
ner cette longue défense de La Fayette qui
fait le plus grand honneur au courage de celui
qui devait être son compagnon de prison, en
même temps qu'elle fait ressortir ses vigou-
reuses qualités d'esprit. Voici quelques extraits :
a Telle est la douloureuse extrémité oià je
me trouve réduit, que pour éviter d'être com-
promis par une fausse imputation, dont cha-
cun peut aisément calculer l'importance et le
danger, je suis obligé de convaincre d'impos-
ture, qui? des législateurs qu'on devrait dis-
tinguer des autres citoyens à leur modération,
à leur justice, à leur amour pour la vérité ;
ou, un général d'armée, un vieillard vénérable
LA JEINESSE DE LA FAYETTE. 399
(le maréchal Luckner) dont la gloire a mar-
qué la carrière ; des hommes publics enfin
entre les mains desquels sont déposés les plus
grands intérêts de l'État, à qui la confiance
de la nation est nécessaire et qu'il serait à
désirer de voir entourés de son estime. »
Il donnait ensuite les plus amples expli-
cations sur les mouvements militaires de
La Fayette, sur la mission qu'il lui avait
confiée auprès de Luckner, démontrait l'absur-
dité des propos allégués, en s'appuyant sur des
pièces probantes; et en terminant son discours,
il portait le défi à ses calomniateurs de résister
aux arguments qu'il venait d'exposer.
« Sans autres armes que la vérité, dit-il, je
les poursuivrai avec elle seule, et après les
avoir dépouillés du manteau hypocrite de pro-
bité et de patriotisme sous lequel ils se dé-
guisent, je les livrerai, dans toute leur diffor-
mité, à l'indignation des gens de bien. »
L'éloquence toute militaire de Bureaux de
Puzy avait produit une vive impression sur
400 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
l'Assemblée. Admis aux honneurs de la séance,
il entendit les violentes répliques de Lasource
et de Guadet.
Vaublanc leur répondit au nom des modé-
rés et appuya le renvoi à la commission. La
discussion fut reprise le 8 août et Vaublanc
insista de nouveau, en entrant dans les détails,
sur l'importance des mouvements stratégiques
des armées de La Fayette et de Luckner et il
termina son discours par ces mots :
« Pour rester libre, il faut un gouvernement.
Un peuple qui ne veut point être gouverné
selon ses lois, est un peuple mutin et non un
peuple libre. »
L'impression de ce discours fut votée malgré
l'opposition des Girondins et des Jacobins et
malgré les huées des tribunes.
Ce fut Brissot qui demanda formellement la
mise en accusation de La Fayette. « Il veut être
à tout prix, dit-il, le modérateur, voilà sa pas-
sion favorite; voilà la clef de toute sa conduite. «
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 401
Était-ce donc un crime? L'Assemblée ne le
pensa pas. On demanda l'appel nominal et
406 voix contre :224, repoussèrent la mise en
accusation. La fureur des Jacobins dépassa
toutes les bornes. Les députés qui avaient été
les défenseurs de La Fayette furent insultés,
attaqués, poursuivis hors de l'enceinte de la
salle. Dumolard, Yaublanc, Daverhout, Quatre-
mère, Froudière se réfugièrent avec peine dans
le corps de garde de la cour du Palais-Royal
et ne purent se soustraire aux violences popu-
laires qu'en s'évadant par une fenêtre ^ Mathieu
Dumas eut aussi sa part de mauvais traite-
ments : il sortait par le passage qui communi-
quait de la salle au couvent des Capucins,
lorsqu'il fut entouré par une bande de trico-
teuses, conduites par un forcené; foulé aux
pieds; il eût péri si Girardin qui le suivait
n'eût appelé au secours deux huissiers de l'As-
semblée. Ils traînèrent Dumas par les jambes
au dedans du corridor, et il put se réfugier au
1 . Souvenirs de Mathieu Dumas, t. II, p. 451 .
26
402 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
dépôt de la Guerre^ dont il était encore le di-
recteur.
Le surlendemain était le 10 Août,
Un aide de camp de La Fayette, M. deRohan-
Chabot, avait passé deux jours et deux nuits à
la porte du roi, en costume de garde national.
Reconnu et arrêté, il fut jeté dans la prison
de l'Abbaye qui ne s'ouvrit qu'aux assassins
de Septembre.
L'armée commandée par des généraux cons-
titutionnels, reçut avec stupeur la nouvelle du
renversement de la constitution; mais l'arrivée
des commissaires de l'Assemblée devait la faire
changer rapidement d'attitude. La faculté d'es-
pérer, parfois disproportionnée aux circons-
tances, persistait chez La Fayette; si elle était
un instant contenue, elle reprenait les devants
au moindre jour qui s'ouvrait; seul de tous les
généraux, il prit une attitude politique.
Il comptait sur son état-major, sur l'affection
des soldats, sur leur serment d'obéissance; il
espérait rallier à la constitution de 1791, les
soixante-quinze départements qui avaient adhéré
LA JELTNESSF. DE LA FAYETTE. -'lOS
à sa lettre du 16 juin demandant la fermeture
du club des Jacobins. Il consulta sa conscience
qui était droite et elle lui dit que le 10 Août
marquait le passage de la révolution constitu-
tionnelle à l'ère de la terreur, que c'était le
commencement de la démoralisation politique
de la France; qu'il avait approuvé et servi une
révolution dont le but était la conquête et la dé-
fense des droits de Tliomme, tandis que « main-
tenant un petit nombre de factieux organisés
voulaient faire plier la nation devant eux et
la contraindre de penser comme eux ». Il
résolut donc de défendre la liberté et l'égalité.
Trois commissaires avaient été, dès le pre-
mier moment, envoyés vers lui : Kersaint, An-
tonelli et Peraldi. Ils lui firent savoir qu'il ne
tenait qu'à lui d'obtenir un grand pouvoir et
de jouer le premier rôle dans cette révolution
nouvelle. C'était bien peu le connaître.
« A quel signe, écrit-il, le chet d'une doc-
trine de liberté présentée à l'humanité entière
aurait-il pu faire distinguer cette liberté sainte,
404 LA JEUNESSE DE LA FAYETTE.
de la révolte, de la licence, de l'anarchie, des
attentats de la plus coupable tjrannie, si, tan-
dis que les despotes et les aristocrates de l'em-
pire s'efîorçaient de discréditer ces principes
par leurs calomnies, et en même temps que
les Jacobins les déshonoraient par leurs ac-
tions, il avait éteint lui-même le flambeau
qu'il s'était chargé de tenir constamment élevé,
afin qu'au milieu de tant de profanations, les
vérités éternelles de la liberté ne pussent ja-
mais être méconnues. »
Il ne voulut donc conclure aucun pacte avec
les hommes qui avaient renversé par la force
la constitution de 91; mais aussi il regardait
comme un devoir plus sacré de ne point com-
promettre la défense du territoire et de ne pro-
curer aucun avantage aux armées étrangères.
Le général chercha donc un moyen cons-
titutionnel de ne point se soumettre à un
pouvoir qu'il considérait comme usurpé.
Son quartier général étant à Sedan, il avisa
que la seule autorité légale à laquelle il dût
LA JEUNESSE DE LA EAYETTE. 403
obéissance était l'administration départemen-
tale des Ardennes, et qu'en ce moment elle
était pour lui le souverain. Sous son inspira-
tion, les autorités municipales arrêtèrent les
trois commissaires de l'Assemblée; il fit
prendre les armes à la garde nationale de la
ville et aux troupes du camp, sous les ordres
du général Latour-Maubourg, pour renouveler
solennellement la prestation du serment ci-
vique', 11 donna, pour employer son expres-
sion : Pexemple d'une sainte résistance à Voppres-
sion.
Il se fiait à l'esprit et à l'organisation des
administrations départementales pour le réta-
blissement de la constitution : * La France,
disait-il, n'eut pas été associée aux crimes
commis dans la capitale, la liberté eût été
préservée des souillures qui ont retardé son
triomphe, et les frontières auraient été mieux
défendues par le pur enthousiasme des ci-
toyens que par les indignes moyens de ler-
1, Mémoires, t. III, p. 3':)7.
406 LA jelnessï: de la i ayette.
reur qui ont amené plus tard de si terribles
déchirements. »
Les illusions de La Fayette durèrent peu.
Luckner fit en pleurant sa soumission; Biron,
l'intime ami du duc d'Orléans, qui comman-
dait sur le Rhin, céda; en Flandre, Arthur
Dillon, ro^-aliste d'opinion, s'entendit avec
Dumouriez. Seuls à Strasbourg, Diétrich, Ga-
farelli, Victor de Broglie et quelques autres
résistèrent avec énergie à la violation de la
constitution.
Tous les moyens d'intrigue et de corruption
étaient employés par de nouveaux émissaires
jacobins * envoyés de Paris pour ébranler les dis-
positions de l'armée fidèle à La Fayette. Le mo-
ment approchait où la résistance ne pourrait
plus se continuer, sans mettre aux prises « les
troupes fidèles à la loi avec les troupes déjà
séduites; divisions cruelles, dit La Fayette,
dont les ennemis n'auraient pas manqué de
profiter ». L'enthousiasme })Our lui s'assoupis-
1. Mémoires, \. III p. 400.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 407
sait; déjà les canonniers avaient refusé de
s'associer à sa protestation ; une revue qu'il
passa lui révéla des dispositions de plus en
plus hostiles. D'autres défections, l'opposition
formelle du département de l'Aisne sur lequel
il comptait, les imprécations des clubs de la
capitale, dont les échos arrivaient jusqu'à lui,
rendaient sa situation de plus en plus pré-
caire. Destitué par l'Assemblée, décrété d'ac-
cusation le 19, il sentit que la fortune l'aban-
donnait, que sa popularité était vaincue, que
la Révolution lui échappait et allait se retourner
contre lui. Il se condamna lui-même à l'ostra-
cisme et résolut de chercher un asile en pays
neutre, pour soustraire aux bourreaux sa
tête proscrite, dans l'espoir qu'il pourrait un
jour servir encore la liberté et la France.
Son principal souci fut d'empêcher que son
départ ne nuisît à la sûreté de l'armée et de
la frontière ; il adressa une lettre d'adieux à
la municipalité de Sedan, lettre qui se termi-
nait par ces mots : « Pénétré de douleur de ne
pouvoir plus, en ce moment, être utile à la
408 LA .irUNESSE DE LA FAYETTE.
patrie, je ne me consolerai qu'en faisant des
vœux pour que la cause sacrée de la liberté et
de l'égalité, profanée, si elle pouvait l'être par
les crimes d'une faction, ne soit pas, du
moins, pour longtemps asservie et en renou-
velant le serment, dans les mains d'une Com-
mune vraiment patriote, d'être fidèle aux prin-
cipes qui ont animé ma vie entière. »
Si personne n'écoula la voix de La Fayette,
s'il fit de la liberté « un parti abstrait qui ne
se trouvait nulle part », ce fut la chimère
d'une grande âme.
11 quitta la France le 20 août ; quinze ofïi-
ciers de divers grades l'accompagnaient ; dans
le nombre étaient les trois Latour-Maubourg,
les trois Romeuf, ses compatriotes; La Colombe,
Bureaux de Puzy.
Alexandre de Lameth, qui commandait à
Mézières, aussi décrété d'accusation, vint le
rejoindre avec cinq autres officiers. Plusieurs
rentrèrent successivement en France.
LA JEUNESSE DE LA FAYETTE. 409
Tel fut le rôle de La Fayette pendant la
Révolution, rôle difficile, ingrat, très vite im-
populaire, comme celui des modérés dans les
temps où les passions sont déchaînées, mais
rôle qui joué par une âme à la fois douce et
bien trempée, met au jour et développe les
plus hautes qualités morales.
La Fayette n'était pas au bout de ses épreuves.
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